une vie qui s’emporte avec toi| Construire #4

Tu ne regardes pas. Assise tu dodelines sans savoir. De la tête du corps tu soubresautes assemblée à rien tenue à rien accrochée à rien — suspendue dans le matin suspendue dans le jour — peut-être la nuit peut-être à peine des bouts de pensée, (un brouillard de choses à faire, ne pas oublier, est-ce que j’ai bien … ?) Tu reposes ta fatigue sur le strapontin bleu rabattable ; tu ne sais pas si tu as chaud ou si tu as froid  — tu as absorbé renvoyé le bercement monotone du trajet — tu as pris ses chocs ses heurts ses bruits ses éclats de lumière jaune ses anneaux blancs — tout ressassé — tu as pris ses accélérations ses coups de frein — tu as pris ses courbes d’épaule dans les virages tu as pris ses coups de gueule quand ça croise tu as pris l’oubli du trajet infiniment étiré. Le trajet t’est rentré dans les oreilles dans les yeux dans la tête dans la peau — t’es rentré dedans depuis des années deux fois par jour à l’endroit à l’envers — parfois matin pâle parfois nuit  ne sais plus dans l’élan long du sillage métallique — avant de t’enfoncer sous terre tu es passée sous l’arceau de fer forgé vert lumineux gothique, tu as descendu les escaliers — tes jambes ont pris les saccades de l’escalier ­— tes jambes ont pris les secousses de l’escalier — tu as rejoint — (t’es glissée sans l’attention aucune,  t’es submergée as coulé toute simple tout raide dans le limon des embarqués de l’escalier) —  tu as pris le coude à coude — tu as pris la pose figée de l’attente sur le quai ( t’es tenue droite  sous la publicité du ciné — l’affiche de l’opéra — le paysage du soleil ou de la mer à voyager — tu as patienté à côté du siège baquet orange — tu as posé debout à côté de la poubelle et son boyau de déchets — à côté du distributeur de bouteilles plastiques bleues vertes transparentes — à côté au milieu des autres comme toi — devant le matelas  de carton pour le corps allongé sous le drap de papier tu as…  passé attendu dormi à moitié tu as…)  … laissé descendre pousser forcer hissé écrasé le corps entre les corps compressés — tu as débuté ­— assise debout enserrée ballotée emmaillotée de remous, de plaque de station en plaque de station, Abbesse — Pigalle — Saint George — de ciel de carreaux blancs en ciel de carreaux blancs — de chuintement sur les rails en tremblements sur le strapontin — debout la main greffée à l’arbre des mains sur le pôle danse chromé — pressée contre la froide vitre de la porte  — Saint Lazare — ça te fait des vibrations des tremblements que tu ne ressens pas n’entends pas — te voilà mécanique de la mécanique ça te …  —  quand tu as débuté le trajet continué le trajet effacé le trajet interminable inachevé recommencé … Concorde — une pièce s’il vous plaît — tu ne regardes pas tu baisses la tête rencognée dans l’odeur de gris tu l’appelles odeur de gris — la poussière des rames souterraines odeur de gris t’es rentrée dans les narines — odeur de gris te roule le cerveau comme le tabac entre les doigts bruns de papier  — tu ne vois pas l’homme ni sa valise à roulette — la fille aux écouteurs fourrure blanche — la main qui tient le livre — le mouchoir en papier — le manteau épais — l’écharpe rouge  — Sèvre-Babylone — les yeux vieux — les gants de cuir  — les doigts de laine — les bottes noires — le bas filé — les mains jointes posées sur les genoux — le journal déplié sur la banquette — les mains tavelées posées sur les cuisses — la jupe très courte — le pantalon de velours — la sacoche d’ordinateur — Pasteur — les doigts sur le clavier du téléphone … C’est pas pour boire ou juste un ticket pour manger si vous avez. Tu ne remarques pas celui qui te regarde. Il t’imagine une vie qui s’emporte avec toi.  Tu t’es levée. Vaugirard.

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