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journal | littérature, saperlipopette et poisson rouge

une autre date au hasard :
2008.10.08 | Apsara rue Daguerre

Ce matin vers midi, émergeant de l’ordi et quelques courses à faire, en repartant du supermarché je suis face à ce manège qui attend sous le temps d’averse. Le Saperlipopette, c’est d’abord le nom qui me frappe, longtemps que je n’avais pas croisé ce mot-là, quand la journée a commencé avec terraqué chez Proust (fascinante enquête de l’ami Patrice Louis). C’est étrange ces sensations qu’une photographie existe, qu’il n’y a qu’à cueillir. Certaine cohérence des géométries – les horizontales, et ces boules de ciment anti-voitures, le gris blanc de tout et les couleurs du manège. Dans l’intérieur de la galerie commerciale il y a déjà un recoin avec manèges abandonnés, et souvent des attractions : un acteur de Plus belle la vie venu en dédicace de son roman, ou l’autre jour une mini ferme avec poules, oies, canards, moutons et chèvres, même deux porcelets. Mais là, personne pour monter sur le poisson rouge. Sous le manège, on voit les roues : fait pour être tracté par une voiture. Sans descendre de la voiture, je fais la photo à l’iPhone de face, à travers le pare-brise et l’envoie sur Instagram. Mais elle me hante. Cet homme solitaire promenant son manège, ce lieu sous la pluie pour tenter d’appâter des clients qui ne s’arrêteront pas. Cet après-midi je repasse et prends la même allée de face, mon Canon prêt sur le volant : mais il est reparti. Il n’a pas eu la patience de perdre la totalité de sa journée. Du coup je me sens coupable, mon intention photographique même en trop par rapport à cette erreur marketing qui l’a fait s’installer là, et un sentiment bien plus trouble : cette remorque qu’une voiture suffit à tirer, mais à condition de n’avoir que ça, le poisson rouge et la toupie, sur un coin de parking où tout le monde transite mais où personne s’arrête, ce n’est pas déjà exactement notre condition de littérateurs aujourd’hui ? Est-ce que ce n’est pas même cela qui m’a poussé cet après-midi à revenir ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2014
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