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2015.01.04 | allégorie littéraire dite du triporteur en attente

Ne retenir des photographies accumulées (100 000 et quelques, en 12 ans, quand même) que celles qui nous enseignent soudain une harmonique qu’on n’arrivait pas à matérialiser suffisamment pour la littérature, ou notre condition ici, auteur sur web. C’était donc dans ces navettes qui, pour 200 yuans, proposent de vous ramener de Shenzhen à l’aéroport d’Hong Kong. Comme tout se fait à la muette, et qu’on a la carte en main, mais qu’on est vite perdu, difficile de savoir si vous êtes bien dans la bonne voiture. Tours, détours. Grands immeubles où on doit toucher des deux mains les murs intérieurs des appartements, et cette bizarrerie que rien au sol, si les accès métro se font depuis les dessous, et que là aussi sont les boutiques. Ou zones réservées et murées pour les maisons de ceux de la (plus) haute, avec des vigiles à l’entrée : on fait même ça en France, maintenant. Ceux-là ont droit à la végétation palmier tropiques, même si le ciel est pollué pareil pour tout le monde. Et puis tout d’un coup, ce qui vous fait encore plus douter qu’on a pris le bon véhicule, une toute petite ruelle commerçante, avec les éventaires de fruits et de poissons, où la voiture n’arrive plus à se frayer chemin. On vous dépotera là, dans une sorte de tunnel en ciment qui s’enfonce, puis deux escalators à angle droit qui remontent, une barrière, enfin un deuxième véhicule viendra et vous emmènera avec 5 ou 6 autres passagers qui ne sont plus les mêmes, vers la douane puis le contrôle passeport, ça prendra plus de temps que la route elle-même. Et là, dans cette ruelle commerçante où la voiture n’a pas la place de passer, une dizaine ou plus de vélomoteurs à remorque qui attendent, panneau sous le guidon : avec quoi, les tarifs, la prestation, les qualités du chauffeur ? Ils sont prêts à tout transporter, on en a vu assez dans la ville, de ces petits triporteurs, malgré l’occidentalité ostentatoire des véhicules (c’est neu-neu, dit comme ça, mais je n’ai pas mieux). Mais là ils attendent. Est-ce qu’il y a une moyenne de temps ou une limite à l’attente ? Les panneaux sur le guidon proclament sans doute les choses spécifiques à chacun, et chacun occupe l’attente différemment. Lire le journal ou faire les jeux qui y sont imprimés, bricoler son téléphone, manger, ou même – celui-ci au premier plan – rien qu’attendre et regarder. On est là avec nos écrits, ce sont des livres publiés, que quelques librairies acceptent, ou avec nos sites et blogs, et les visiteurs qui viennent s’y promener. La ruelle étroite c’est la petite dérivation dans le dédale des réseaux sociaux. Le triporteur, c’est ce qui répondrait probablement au Bon qu’à ça de Samuel Beckett quand on lui demandait pourquoi il écrivait. Probablement qu’entretenir le triporteur, écrire un beau panneau devant, et construire son attente, en frottant le téléphone des doigts et du pouce, en lisant ou mangeant, ou rien qu’en attendant mais sans jamais quitter sa selle, c’est nous dans notre écriture, là entre le clavier et les livres. C’est une allégorie de la l’écriture : quoi qu’on fasse, ce sera radicalement autrement si on nous prend pour une course. Ce serait même vaguement la condition de survie. (Et penser à cliquer sur le mot-clé Chine Shenzhen Hong-Kong en haut à droite pour plus.)


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 janvier 2015
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