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journal | couleurs, troubles, pulsions

une autre date au hasard :
2020.06.04 | défaire soi

Ce sont des journées à trouble. Pourtant réussi à tenir certaines des choses obligatoires. Puis même allé à la Préfecture pour retirer les formulaires et refaire permis de conduire, il faut que ce soit obtenu avant l’été si je veux louer des voitures chez Lovecraft. Idem pour la carte Vitale et la CNI. Pourtant, ces 3 semaines, pas très gênant de vivre sans leurs papiers. Reçu la nouvelle carte de train. Et ce matin, donc en ville avec l’ordi, suis entré dans un de ces bistrots banals avec tabac à l’entrée et musique de chiotte en fond, et là me suis réattelé à cet article sur la couleur. Retrouver comment c’était le monde d’avant la couleur, et comment s’est faite la transition, donc tout ça avant 1965, donc 50 ans le saut arrière et après évidemment ça ne te quitte plus d’un poil, obsédant, presque pénible. J’étais en retard pour cet article, JLT m’avait déjà fait 2 rappels, mais c’est de plus en plus difficile d’écrire quand je dois faire un bond hors du site, et quand bien même cet article, une fois publié, je le rapatrierai ici. Non, ce qui effraie c’est comment les sensations d’enfance sont prégnantes jusque dans des détails qu’on ne se savait pas receler. Comment elles sont plus fortes que tout le présent, et pourtant le présent est dense et lourd et chargé et excitant aussi, ce grand écart permanent de l’angoisse et de la griserie et du travail artisanal mêlés. Au point qu’à un moment (comment écrire sinon connecté, ça démultiplie l’écriture jusque dans la phrase même), à travailler sur l’idée que les couleurs de la mer étaient les mêmes, mais que simplement, avant l’arrivée du repérage des couleurs par le dehors, on ne savait pas les reconnaître, je me retrouve avec sur mon écran cette webcam installée directement sur la plage de la Tranche-sur-Mer, et que depuis 15h cet après-midi elle est restée à défiler, même là que le soir tombe. Dans ce genre de journée tous les troubles se superposent : quelqu’un est mort dans l’impasse d’en face, des gens sont arrivés avec des fleurs vers 10h, des encombrements de voiture bien étranges dans ce coin de rue, puis ils sont revenus à midi, ont dû déjeuner quelque part parce qu’ensuite revenus une nouvelle fois vers 15h et repartis en ordre dispersé. C’était quand même bizarre, là où d’habitude la porte vitrée côté nord est une présence neutre au-delà de l’écran, de voir passer toutes ces silhouettes en tenue et se sentir soi-même incongru, comme si on y était pour quelque chose. Et assez troublé aussi pour qu’à un autre moment, pour une course en voiture en début d’après-midi, je barre à la route à un connard qui arrivait dans l’autre sens à au moins 70 dans la zone 30, et m’a grillé la chicane où mon sens montant était pourtant prioritaire, panneau bien visible. Ce demi facho n’a pas apprécié, a dit qu’il allait chercher ses collègues, et alors que je lui répétai calmement qu’il avait commis une double infraction alors même qu’avec la pluie on y voyait mal, dans un quartier où avec les vacances scolaires il y a des tas d’enfants qui font du vélo, j’ai fait semblant de le prendre en photo avec l’iPhone, et la plaque d’immatriculation de sa bagnole fortifiée toute neuve, et là on a vraiment failli se castagner et ce qu’il y avait de bizarre c’est que j’en avais envie, réellement et physiquement envie. Quand je suis revenu, la webcam de la plage continuait imperturbablement. Depuis plusieurs dimanches, ma mère quand je lui téléphone parle d’un point qu’elle regarde, assez loin, à trois rues de son immeuble, où elle sait qu’habitait sa propre mère. Il semble qu’elle passe beaucoup de temps à regarder ce point au loin, qu’elle ne saurait même pas rejoindre sans se perdre, dans un temps aboli qui ne nous inclut même plus, mes frères et moi. Peut-être c’est ça aussi qui jouait, en écrivant ce texte sur les couleurs d’avant la couleur, relisant Chaissac, regardant ces vieilles photos, et encore je n’ai pas parlé des assiettes en Pyrex avec ces transparences colorées, ni de la manif de mai 68 avec les drapeaux rouges sur les hommes monochromes, mais le texte était déjà trop long même si JLT m’a dit gentiment que ce n’était pas la peine que je raccourcisse. Je crois que le trouble, ce qui m’a réellement fait peur c’est ça : alors que rien ne peut t’écarter de ces urgences, le vide absolu des boulots pour la rentrée (et pas pour moi seul sans doute, mais là où on attendait une inflexion le désastre aurait tendance à augmenter encore), et tout en accomplissant – parfaitement divisé – le boulot habituel de l’écran, les papiers pour le jury DNSEP Marseille, les rapports pour la commission CNC, les mails pour l’école, les échanges pour ce colloque de novembre, il y avait (il y a toujours à cet instant malgré la nuit qui vient) la webcam avec la mer, d’un paysage tellement connu qu’il est aussi celui des rêves, il y a ma mère qui doit regarder ce point au lointain et que cela abolit le reste, et il y avait cette sorte de déchirement à découvrir que cet enfoncement dans l’amont on en serait soi-même totalement capable aussi, que c’est aussi violent que l’envie tout à l’heure de casser la gueule au chauffard qui vous insulte, et qu’à laisser la moindre prise à cet enfoncement 50 ans avant on ne sait déjà plus du tout ce qui resterait de l’obscurité du présent. Lundi en 8 la fibre arrive, connexion 25 fois plus rapide paraît-il, la webcam continuera sur l’écran tant qu’elle voudra, et je ne sais plus ce que représente exactement ce site même : levier pour déchirer le présent, ou rideau pour entrer au travers et s’accaparer le plus ancien des temps.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2015
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