2018.02.19 | une histoire avec Didier Lockwood

derniers articles, ou
une autre page du journal au hasard (depuis 2005) :
retrouver Rome

Ça fait toujours bien bizarre quand quelqu’un de plus jeune que vous (3 ans, c’est pas beaucoup, mais quand même) s’éclipse discrètement et d’un seul coup, je me souviens d’une phrase cut up dans mon Enterrement : « le palpitant la breloque recta et clac », à l’époque je pratiquais beaucoup comme ça la recopie de bouts de phrases entendus, je n’ai plus trop envie maintenant de composer de cette façon mais c’est étrange comme – une fois mis dans un bouquin – ça vous reste. Donc au revoir Didier Lockwood.

J’étais monté à Paris en octobre 1977, j’avais commencé à travailler chez Sciaky à Vitry en novembre, en juillet 1978 ils m’envoyaient pour 3 mois à Moscou, et je resterais chez eux jusqu’en mai 1980. Je ne serais plus jamais salarié ensuite jusqu’à mon entrée à l’école d’arts Cergy, octobre 2013, donc de mes 27 à mes 60 balais.

Par exemple, un de mes premiers achats, et qui serait à cette époque une de mes principales richesses, c’était un magnéto-cassette de marque Telefunken, où on arrivait à écouter en stéréo – il n’était pas question de casque ni d’écouteur encore. Mais la musique devenait transportable et, surtout, duplicable. J’achetais des disques 33 tours, puis les recopiais sur des cassettes et c’est ça que j’emmenais dans ces périodes chantier. À Moscou, j’avais cette cassette de François Jeanneau avec un synthé Oberheim. Comme à Paris rue de Trévise j’avais mon violoncelle, j’écoutais beaucoup Jean-Charles Capon. Le même violoncelle que je remiserais en 1988, à Berlin, une fois qu’Arvo Pärt, le voisin du dessous, m’avait gentiment dit dans l’escalier : « Aber, Sie spielen auch cello ? », et je n’avais plus osé.

Ces hivers-là, à Paris, j’allais souvent écouter des concerts. Capon, Jeanneau, Texier qui me fascinait, puis donc Didier Lockwood. Celui-ci il se passait autre chose. Il y a probablement la mythologie du violon : instrument qui hypnotise, instrument depuis le plus profond des âges et des rythmes, et qui donne l’impression que tout est facile, qu’il n’y a qu’à faire. Parfois c’est là où, sur scène avec Dominique Pifarély, il me fascine jusqu’à un sentiment de fusion : la production d’une évidence, une évidence dans un son. Pifarély aussi a joué avec Grappelli, et tant d’autres, mais il m’a emmené ensuite sur d’autres routes.

Peut-être que le plus énorme et le plus secret réside en cela : un type de votre âge déjà en plein accomplissement de son travail, et de ce que ça dérange. Les écrivains que j’allais voir (et ça pouvait être merveilleux, comme à Beaubourg Edmond Jabès avec Roger Blin) me paraissaient tout tellement plus âgés. Plus tard, quand on commencerait à bosser avec Dominique Pifarély, j’aurai toujours l’impression qu’il est plus âgé que moi, même maintenant des fois.

Là mon frangin Jacques vient d’exhumer ce fragment YouTube d’un disque de 1978, Didier Lockwood et « Faton » Cahen, disant que c’était un disque à moi qu’il avait (lui aussi) repiqué en cassette – et oui, ça me revient, ce disque aussi je l’avais dans ma série de cassettes à Moscou. La pochette me revient en la voyant, mais de très loin, alors que la musique, dès que je lance la vidéo, il me semble la savoir aussitôt.

J’avais passé 4 mois à Bombay, de janvier à mai 1979, au Bhabha Atomic Research Center, ça avait été aussi mon voyage au Népal, et la période où les cahiers sont vraiment devenus des cahiers – voir ici les Indes noires. Le soir, deux fois par semaine, je prenais un cours d’initiation au sitar avec Chandar Naringrekar, disparu depuis, grande rencontre, si généreux apport. Et je le rejoignais aussi souvent que possible dans les concerts qu’il donnait. Quand je revois son visage, sur cette musique du rag Malkauns, c’est beaucoup d’émotion. Tout cela m’a fabriqué.

Le 2ème voyage à Bombay serait en février-mars 1980. Là pour moi c’était joué : c’est Proust que je lirais tout entier en 2 mois, dans ce voyage. Mais quelques jours avant le départ – est-ce que c’était le Duc des Lombards ou autre –, j’écoutais Didier Lockwood en concert (moi qui ne sors plus jamais maintenant, que j’habite Internet), et je vois sur le flyer que le mois suivant il serait à Bombay. À la fin du concert, moi qui ne parlais à personne, connaissais 3 personnes dans Paris, et bossais dans mon usine de banlieue, je l’aborde et lui dis que s’il est à Bombay je l’emmènerais volontiers de son hôtel dans un des grands lieux secrets de la musique, la maison dont Chandu habitait le rez-de-chaussée et l’ustad Sayeeduddin Dagar, le frère de Zia Mohiuddin Dagar, le maître de Chandu, l’étage au-dessus. Et qu’il y croiserait probablement le guitariste John McLaughlin, leur élève à cette époque.

Didier Lockwood m’avait écouté poliment mais sans plus, et je n’avais pas insisté. Après tout, on ne se connaissait pas. C’était juste une proposition.

Un mois plus tard, c’était à Elephanta Caves. Je n’ai pas beaucoup de souvenir visuel de ces grottes sculptées, à portée immédiate de la presqu’île qu’est Mumbai. Je me souviens mieux d’Ajanta et d’Ellora, visitées aussi. C’est loin. Dans l’atelier de soudage, un gars du village de pêcheur d’à côté m’avait proposé l’excursion à Elephanta, qu’on pique-niquerait. On y était allé en barque, avec un vieux moteur pétaradant, et les beaux-frères et tous les enfants. Tel était Madu. C’est là-bas, à Elephanta, à quelques dizaines de mètres, qu’on avait vu accoster une de ces petites vedettes blanches d’excursion touristique, et Didier Lockwood, vêtu de blanc, faisait partie des visiteurs. Je lui avais fait bonjour de loin, mais ne m’étais pas déplacé. S’il m’a reconnu, je ne sais même pas et quelle importance.

C’est juste ça, que ça suffit pour qu’un type reste présent dans votre vie. Il était déjà – et pleinement – artiste, je ne l’étais pas du tout. J’apprendrais à le devenir, non pas pour écrire, mais une fois le premier livre fait et publié. Ce serait le rôle aussi de la Villa Médicis, en 84-85. Là, la musique ce serait plutôt Scelsi (souvenir de ses créations pour contrebasse, par Joëlle Léandre).

C’est toujours un travail, en soi-même, que revenir sur l’arbitraire de son propre chemin artiste. Ceux qui y ont contribué ne le savent pas toujours.


LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 février 2018
merci aux 2696 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page