#1 | Gina Pane, la littérature comme partition & action, les textes

 le sommaire complet du cycle (propositions & contributions) ;

 la proposition #1 la littérature comme partition & action (Gina Pane) ;

 nota : les contributions sont à envoyer à l’adresse du site en fichier joint au format .docx, .pages, .odt, merci d’éviter PDF, mises en ligne et réunions visio réservées aux personnes inscrites.

 les contributions sont insérées par ordre chronologique de réception, on peut aussi commencer par les plus récentes.

 les nouvelles inscriptions sont reçues jusqu’à fin décembre.

1


Avoir son minuscule geste d’immoralité à soi. S’opposer au monde, mais lâchement, faire le minable pendant quelques bouffées. Flotter en dehors des tu dois. Un luxe à l’ère du ferme ta gueule, mets ton masque, rentre chez toi. S’assurer que personne ne voit. Ce moment où l’on ose se détacher des impératifs de la bienséance citoyenne et écoresponsable. Pas sa génération, plus envie de se plier aux nouveautés. Il ne triait pas ses déchets non plus, enfouissait tout dans un sac opaque et alea jacta est. Ordures dissimulées. Une sorte d’entrainement quotidien à ce lâcher prise avec la responsabilité du monde. Il voyait bien dans le regard du petit qui, souvent, l’accompagnait quand il sortait faire un tour, cet air de reproche. Le gamin était conditionné : à l’école, il paraît maintenant qu’on leur apprend à nettoyer la nature. Les gants sont fournis, les enfants peuvent les ramener en souvenir. Sa petite main ramasserait les déchets de sa lâcheté. Il ne voulait pas y penser. Ce moment était celui de l’insouciance. Il débouchait sur la quête d’un endroit. Trouver le lieu du crime. Les rues sont de plus en plus lisses, cela devient difficile d’y ajouter, l’air de rien, sa petite touche de crasse non biodégradable. Depuis quelques temps, il optait pour les grilles d’égouts. Une pollution plus directe mais moins visible. Quitte à y aller, autant accélérer le processus. Comme avec la mort, qu’il rencontrerait plus tôt, grâce à elle. Gauloise brune. Alors il visait un trou de la grille où son mégot disparaîtrait en un coup. Parfois c’était raté, il fallait rajouter un petit coup du bout du pied. Soulagement d’avoir réussi son acte pitoyablement cruel. A la plage, quand il y allait encore, il aimait ces petits monticules qui dissimulaient les corps. Seul son œil pouvait percevoir les irrégularités du sable où il les avait enfouis, ses mégots minables. Il se sentait tueur en série, même s’il savait, au fond, que c’était elle qui aurait raison de lui. Le plus grisant était le lancer depuis la fenêtre de l’appartement. Personne ne peut savoir d’où viennent les étoiles filantes. Certains jours, il visait les pigeons, pour rajouter du frisson dans sa médiocrité.

Marie-Caroline Gallot
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2


Choisir une rue. Zone pavillonnaire, thuyas, pelouses. Une rue sans rien de distinctif, une rue comme il en existe des milliers. L’idée est de parcourir la rue, d’un bout à l’autre, sans que personne ne nous voie. Choisir une saison, un jour, une heure. A la mi-décembre, en milieu d’après-midi, le ciel nuageux accentue la pénombre. Les gens sont occupés. Maximiser les chances de passer inaperçu, surtout la première fois : une parka d’un beige sale, une casquette grisâtre, des chaussures de chasse, souples et silencieuses, conçues spécialement pour approcher le gibier sans se faire repérer. Il ne faut pas que les chiens aboient. Se lancer, avancer au rythme tranquille de celui qui n’a rien à se reprocher, au rythme tranquille de celui qui ne furète pas. Baisser un peu la tête. Si par hasard on croise quelqu’un, rien ne doit attirer son attention, il ne doit pas se souvenir avoir vu quelqu’un. Arrivé au bout de la rue, se retourner et prendre une photo de cette rue vide. Partir sans avoir laissé la moindre trace de son passage. On a évité de marcher dans une flaque de boue, on n’a pas cassé la branche qui dépassait. C’est à peine si l’on a respiré. Personne pour jamais dire qu’on a été là. Recommencer autant de fois que possible : glisser absolument discret dans le monde, s’y faufiler, s’en dérober tout aussi furtivement. A la fin ne restera que l’album des photos des rues vides et sombres.

Sébastien Bailly
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3


Dispositif d’enregistrement d’une action-vie

Écrit sur un post it rectangulaire jaune, 125x78mm : Acheter un carnet. Noir Moleskine. Pages blanches. Un stylo-plume Faber-Castel. Encre noire. Y noter la date et l’heure pour chaque note. Feutre blanc pour la couv. 2 porte-mines 0.5 et 0.7 Feutre Seattle pigment liner 0.05

Carnet noir Moleskine 14x9. Sur la couverture écrit en blanc « Action-01 »
12.12.2012

Carnet de poche. Placé chaque matin dans la poche arrière droite de mon jean.
Ça commence maintenant. Non. Ça a commencé sur un post-it : « Acheter un carnet. Noir Moleskine. Pages blanches. Un stylo-plume Faber-Castel. Encre noire. Y noter la date et l’heure pour chaque note. Feutre blanc pour la couv. 2 porte-mines 0.5 t 0.7 Feutre Seattle pigment liner 0.05 » (le post-it est collé sur la face intérieure de la couverture du carnet)

Rien de plus. Le matériel pour démarrer. Poser face à soi les outils : le carnet, les outils. Les prendre en photo pour archivage. (photo 0 000 001. Chaque photo à venir est numérotée ouvrant le possible des photos jusqu’à 99 999 999 photos. Après il sera trop tard) Stylo-plume, feutre et porte-mines pour varier les lignes de l’écriture : plus ou moins noire/grise, épaisse. Penser aux carnets de Julie About qu’elle utiliser pour concevoir ses bijoux. Écriture serrée, traits fins. Jeux sur l’espace. Les carnets à venir sont déjà l’action, comme les photos, les films, les enregistrements sonores. Le Dictaphone en complément. Pourra être utilisé pour projeter le son de l’action en train de se construire lors d’installations. Mes réflexions, mes hésitations, mes délires, oui, mes délires, parce qu’il n’en restera rien. Sauf le simple fait qu’il me soient passés par la tête et que je les ai enregistrés.

Tout écrire, depuis le début. Durée de l’action ? La durée elle-même est le projet. Matériau : corps modifié. Journal d’un corps modifié. Le journal lui-même est l’oeuvre. Comme le corps qui se modifie. Le corps le support de la modification, des sensations rapportées dans le journal. Ce carnet n’est pas le journal. Le journal n’est pas le Journal d’un corps de Pennac.

Acheter un carnet grand format pour le journal. Noir. Moleskine ou autre de même qualité. Couverture cuir. Mesures du corps au début du journal. Poids, tailles, mesures anthropométriques, acheter un pied à coulisse (je ne connais pas la largeur de mon nez, la hauteur de mes oreilles, la taille de ma verge, celle de mon gros orteil ou de mon annulaire gauche). Photomaton. Selfie, Penser le dispositif de la photo. Type photographies judiciaires. Avec empreintes digitales à imprimer sur le journal, au début du journal, sous les photos. Photo d’identité de face (photo 0 000 002) et de profil (photo 0 000 003) – Toutes les photos sont numérotées. Sous les photos, empreintes digitales et mesures. Pour le détail des mesures, voir les fiches anthropométriques de la police (notamment les fiches anthropométriques des « nomades » réalisés par le ministère de l’intérieur à partir de 1908. Je suis un nomade, je suis un Indien, je suis un Apache). Combiner à partir de l’Orlan-corps. Le corps comme mesure de soi et comme mesure du monde. Combien mesure la distance entre mon appartement et mon lieu de travail en Liotard-Corps. Peut-on mesurer la hauteur des escaliers en Liotard-Corps ? Comment déplier le corps pour qu’il épouse les marches ? Qu’il les épouse vraiment comme ça, le corps en escalier, vous voyez ? Plier un tibia et un péroné à 90°C vers le bas puis à nouveau à 90°C vers l’avant, sans les casser, juste pour mesurer la distance exacte en Liotard-Corps entre la porte de l’immeuble et la porte de chez moi ? Orlan ne l’a pas fait non plus. Et alors ? Est-ce une raison pour ne pas l’imaginer ? Devenir caoutchouc le temps de la mesure. Et se remettre debout. Glisser la clé dans la porte, photo de la main qui tient la clé dans la serrure avant de la tourner (photo 0 000 004) puis quand elle a réalisé un quart de tour vers la gauche (photo 0 000 005), des pieds l’un derrière l’autre la pointe du pied droit sur le talon gauche pour retirer la chaussure gauche ((photo 0 000 006), etc.

Projet d’action-performance totale de la naissance à la mort, sans mise à mort (revoir Sick The Life & Death of Bob Flanagan, Supermasochist Kirby Dick, 1997 et contacter Sheree Rose). Garder l’idée de suivre un corps, jusqu’à ce que mort s’ensuive (garder l’idée du regard de Bob dans les derniers instants de sa vie, quand on voit dans ce regard capté par la caméra de Kirby Dick qu’il sait qu’il va mourir, et ce que ça nous renvoie, cette certitude que l’on voit en lui). Penser le dispositif pour aller jusqu’à la mort, modification radicale, modification finale, arrêt du match et des hostilités. Penser le dispositif pour après la mort. Filmer la décomposition. Caméra embarquée dans le caveau ? Images transmises à distance, à échéance régulière. Penser l’alimentation électrique/
suivre les corps, synthétiser les actions qui modifient volontairement le corps. Histoire totale, histoire globale. Futur intérieur. Récit d’une histoire totale mais non exhaustive. Pas parler de tous et de toutes, mais connecter celles et ceux qui comptent pour le projet et laisser le projet filer à partir des perspectives tracées par les autres. Travailler le corps par la chair qui se transforme qu’on le veuille ou non, qui se transforme sous nos actions

14.12.2012

Enjeu du récit total : approche interdisciplinaire. Je suis nul en images, film, son. Je m’en fous. Je pose tout, on verra. Do It Yourself With Others Who Counts. J’ai plein de monde autour, le projet est aussi projet collectif, à construire. Travailler au devenir-soi à partir de soi. Pas pour soi. Pour prendre cette liberté à partir de soi de marquer le monde pour ce qu’il est est d’amour, de saloperies, de joie et de peines, de peines inconsolables qui broient le corps à l’intérieur, la mort d’un enfant, comment en rendre compte de ce qu’elle fait à l’intérieur du corps.

Rassembler les amis pas tous et toutes en même temps mais au fur et à mesure. L’action-performance combinera tout, le corps au centre, vivant, modifié par la vie. Du son. De la lumière, des vidéos, en live, et projetées aléatoirement et non aléatoirement. Mixer l’aléa et le construit. Bousculer le construit par l’aléa. Introduire le corps connecté (la danse neurale de Lukas Zpira, le travail de Marcel.lí Antúnez Roca (cf. « Les rictus de l’homme-machine »), Stelarc aussi, Stelarc forcément), le corps appareillé, Stelarc toujours (avec l’exosquelette ou son troisième bras ou Abraham Poincheval et son armure avec laquelle il traverse la Bretagne)

19.12.2012

Se raser, partir des gestes du quotidien. Le blaireau, le savon à barbe, la mousse.Et glisser, le rasoir qui entaille, la feuille de papier cigarette sur la joue pour cicatriser la minuscule coupure. Revenir à Gina Pane, le rasoir. La lame de rasoir. Détournement des objets ordinaires, des gestes. Des lames de rasoir dans le vagin en Thaïlande. Marie-Claire Cordat qui se rase le pubis qui coupe la tête à des poussins. Rasoir, couteau, hache. Donnez-moi vos cartes bleues ou je tue un poussin. Combien de poussins faut-il pour que l’on cède à la fiction, pour que l’on sache la petitesse ?

Les épines de rose plantées sur le bras de Gina Pane. Se coiffer, s’embrasser, se tenir la main. Se regarder (aller chercher Duras, les regards, Abramovic et Ulay au Moma)

S’appuyer sur l’histoire de ce qu’on peut faire au corps.

Pour la dernière action, laisser son corps à disposition du public (Abramovic Rhythm o 1974, Marcel.lí Antúnez Roca, Ron Athey…) Montrer au public sa propre noirceur/

C’est possible ? On verra. Laisser son corps à disposition des médecins ? Vous avez mal là. Non je n’ai pas mal là. Si vous avez- mal là. Casse-toi pauvre con. Et puis le regard hagard devant la mort qui vient, le médecin qui s’approche qui se penche et puis plus rien. Les yeux dans les yeux morts. On peut filmer ça ? Le photographier ? (Voir l’article sur les derniers moments des morts du covid sur whattsapp)

Pour l’instant, je flotte, je me laisse flotter, le corps accroché à une planche dans des rapides. Le son de la cascade se rapproche, le son du couteau sur le corps de Ronnie Lee dans Joyce de Ron Athey. Le son poussé à fond qui nous traverse. J’entends le bruit de la cascade qui se rapproche alors que je flotte vers l’action, vers le plongeon. Garder ce son. Le son du danger qu’on perçoit, qui se rapproche (on sait que ça se rapproche car le son augmente, les décibels. Travailler avec la mesure des décibels pour aller aux limites du supportable, pour indiquer par le son ce qu’on ne voit pas. Idem pour des sons à peine perceptibles. Au bout d’un moment, on entend quelque chose, on ne sait quoi mais l’attention se focalise sur ce son à peine perceptible. Jouer sur la répétition, un doigt qui bas la mesure sur une table, d’abord avec la pulpe de l’index, puis avec l’ongle puis le plat de la main, de plus en plus fort, sans accélérer le rythme/juste monter le son. (Voir ce que ça donne cette répétition, comme la répétition du geste dans Kontakthof de Pina, voir avec les potes musicos, et techs sons. Voir aussi avec Nach pour le travail sur la voix) Sur le son voir aussi Cassils Becoming an image (le souffle dans le noir) ou la glossolalie de Ron Athey dans San Sebastian.

21.12.2012

Penser la durée de la perf. Voir le travail d’Abraham Poincheval pour la durée : 604800 secondes ; celui de Franko B Milk and blood 13 rounds de 2 minutes, celui de Cassils Becoming an image,

La durée et les variations de rythme et d’intensité penser l’action en secondes, minutes, heures… manger 7 jours etc. Ne pas dormir pendant tant d’heures…. Penser la vie dans son alternance de maîtrise et de n’importe quoi. C’est quoi cette douleur qui vient ?

24.12.2012

Jouer sur l’alternance. Moment forts moments anodins. Glisser depuis l’anodin par sa répétition ritualisée. Se raser de haut en bas, se laver d’abord le sexe, puis les jambes, se savonner le ventre les bras, etc. S’habiller, commencer par la chaussette droite, puis la gauche. Mettre de l’ordre pour provoquer le désordre

Se raser totalement pendant un an. Tête, barbe, sourcils. Le lundi, les bras et les aisselles, le mardi le torse, le mercredi le pubis, le jeudi les jambes, le vendredi les bras, le samedi les jambes, les dimanche le pubis… photos (numérotées 00 000 000). Les poils qui repoussent. Qu’on rase, qui repoussent, etc.

27.12.2012

Ne pas oublier le sexe.

Fuck Journal de Bob Flanagan. Que le sexe soit fait ou qu’il soit imaginé… Les désirs, les envies, la description si on peut sinon, juste le Dictaphone. Une photo (numérotée 00 000 000- naissance du désir)
Projeter l’action comme une action-vie

Bob Flanagan, « Supermasochist » sur scène et masochiste quotidien avec Sheree Rose, sa vie comme performance masochiste. Jusqu’à la mort.
Garder la mesure du corps, en inventer la mesure. Mesurer le temps de la vie à celle qui coule dans ses propres veines : Henri Ughetto qui a peint entre 1970 et octobre 2008, plus de 30 000 000 gouttes de sang, sur des oeufs, sur des mannequins. Il n’a pas compté les premières goutes de sang versées entre 1965 et 1970. Ensuite : 1er million de gouttes de sang peint en 4 ans. 10 premier millions peints en 15 ans. Une vie par petites touches.

Sur le sang aussi, voir Ron Athey forcément, sang contaminé au VIH, sans altéré par l’héroïne, corps scarifié, marques des scarifications épongées sur du papier absorbant et exposées comme des toiles. Le Saint suaire.

Et si c’étai le corps lui-même qu’il fallait changer ? Dont il fallait marquer la modification liée au temps ?

Travail sur le régime. Dans l’action construire des sous-actions.Éprouver les effets d’une alimentation rigoureuse sur un temps donné. Travailler avec un.e diététicien.ne. Par exemple, manger pendant une semaine, chaque jour une pomme, une tomate, une tranche de jambon, 5 amandes et 5 noisettes, un yaourt au soja, une pomme de terre cuite, une carotte crue, boire 2 litres d’eau. Pas de café, pas de sel, pas d’alcool. Ce n’est qu’un exemple. On peut remplacer la pomme par une banane, la carotte par un avocat, etc. Sur une autre durée, deux mois, travailler à la prise de masse. Se fixer sur le régime des body-builders avec réveil la nuit pour ingurgiter des protéines. Musculation quotidienne à poids du corps. Patch de testostérone Testo Junkie voir Preciado. Noter tout sur le petit carnet. Photos chaque jour (numérotées 00 000 000)

19.10.2013

Début de l’action. Jour de mes 50 ans. Documentation systématique. Pendant 365 jours.

Description de tout ce que fait le corps consigné de deux manières : 1) dans les carnets Moleskine petit format 65x108 mm, couverture verte, nommés carnet d’énumération numérotés de 01 à…. Dans la journée, le carnet d’énumération est gardé dans la poche gauche du jean. Le soir, posés au pied du lit avec le carnet « Action 01 » et le Journal d’un corps modifié. Intitulé « Journal d’un corps modifié. 2013- », les dates s’enchaîneront et prolongeront l’action qui ne cessera pas après 365 jours mais se transformera. Chaque soir, poser les 3 carnets l’un sur l’autre : le journal, le carnet de travail, le carnet d’énumération. Petite pyramide mexicaine. Prendre une photo le premier soir avant d’éteindre la lumière. En prendre une au premier matin de la performance 2) sur le smartphone, enregistrer toutes les données via l’application Samsung Health : nombre de pas, durée d’activité, durée du sommeil, poids au réveil, fréquence cardiaque au réveil (avant de se lever, après le premier café, après la douche, aux horaires fixés 11:11 22:22 00:00, si endormi, mettre le réveil pour prendre la fréquence cardiaque), nombre de cafés, nombre de verres d’eau, détail des aliments ingurgités avec l’heure à laquelle///

Pour chaque action consignée, associer photo. Là, photo de moi en train d’écrire. Imprimée immédiatement sur l’imprimante portable. Collée de suite sur le Journal du corps modifié.

Film enregistré 1) par Smartphone 2) caméra Face time HD intégrée 3) caméra HD sur pied.

Photographie des lieux de passage envoyées sur le blog. Journal en ligne. Séries de reflets

19.10.2014

Action-performance restituée depuis le théâtre. Plateau surélevé. Trois grands écrans vidéos sous le plateau, une scène cloisonnée en 4 pièces avec 4 artistes, en arrière plan de chaque artiste un écran qui projette des images de l’artiste. Les artistes jouent une journée de leur vie. Décalés les uns par rapport aux autres. Perec, La vie mode d’emploi. Au centre, encore surélevé, un autre plateau fermé au public, avec juste une fenêtre derrière laquelle on voit un visage. C’est HannaH dans Joyce de Ron Athey (2013). A un moment, elle se jette dans le vide la cloison était d papier, se retrouve suspendue par les pieds, tête en bas, sa robe tombant sur son ventre, elle essaie de cacher son sexe, ses fesses… Avant qu’HannaH (HannaH n’est pas encore morte, je peux concevoir ce remake de Joyce avec elle, c’est important qu’elle soit là, que ce soit elle qui joue, pour ce qu’elle sait faire de son corps, pour ce qu’elle dégage dans cette pièce. Parce que la première fois que je l’ai vue, c’était dans Joyce je ne la connaissais pas avant et aujourd’hui elle est morte. Citation de Joyce, C’est important les citations. On n’est que ce que les autres font de nous et ce que nous en faisons. Hommage à HannaH morte, oui morte, aujourd’hui que j’écris -– 6.12.2020 –- une action passée qui n’a jamais existé alors qu’HannaH oui, elle a existé. Mais vous ne verrez plus HannaH. Sauf dans l’action-vie, on trouvera une solution, c’est une fiction)

Philippe Liotard
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4


Ranger, trier, organiser. Préparer le terrain.

Le quartier comme réservoir de fictions. Les lettres comme témoignages qui disparaissent dans l’intimité des destinataires. Les maintenir comme témoignage. Photos.

Ne pas offenser. Falsifier. Tout est fiction. Tout est friction. Tout est vrai.
Le plan blanc du quartier. Mettre le nom des rues. Seulement des femmes. Parcourir internet. Découvrir. Sérendipité. Elargir son savoir.

Mettre les noms des boites aux lettres. En rapport avec les œuvres des femmes. Chronophage.

C’est dessiner le filet de la fiction dans lequel sera piégée la réalité. C’en est la trace avant l’action. Une œuvre en soi. Le plan du quartier avec des couleurs. Rouge, l’interdit, la transgression, le marginal. Bleu, le virginal, le neuf, le commencement. Jaune, le trompe-l’œil, le paraitre, l’exposé. Vert, la nature. Pas de fantaisie dans le choix des couleurs. Mais où les placer ? Quelles corrélations avec le nom des rues ? Fouiller son imagination, fouiller son savoir, le manipuler. Manipulation -– création. Créer des évidences.

S’approprier le geste. Faire une distribution de tracts dans les boites aux lettres de la tournée du facteur… une invitation à l’écriture. Pour Noël chacun donne au quartier ses dix mots préférés. Le geste comme prise de pouvoir sur les gestes du facteur, sur son environnement. Absorber -– Son déplacement. Sa gestuelle –- Il saisit la lettre, lit le nom sur l’enveloppe, la met, la glisse, la dépose dans la boite adéquate. Geste sensuel, sexuel ou geste de compassion ? Geste automatique ou geste en pleine conscience de ses conséquences ? Geste répétitif. Gestes quotidiens. Fatigue – curiosité. Faire la tournée c’est ajouter au plan dessiné, des odeurs, des bruits, des rencontres, du vivant. Faire la tournée c’est ajouter à la fiction des points d’ancrage dans la réalité. Un journal de bord des tournées. Le vertige des potentialités. La nécessité du vécu au plus près de la banalité d’un geste quotidien.

« Quand il prend son ordinateur, dans le calme lumineux de son studio, la journée du facteur est terminée. C’est le temps de l’écriture. Aujourd’hui il commence par le fichier Mme Cordelière, allée Louise Labé. » La trace –- L’écriture -– espace des fantaisies, des tromperies, du vrai faux-vrai. Béquille séduisante –-.

Claudine Dozoul
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5


La vitesse que les hommes veulent donner au monde, jusqu’à cette façon de marcher vite sur les trottoirs roulants qui sont là pour éviter des efforts, et la rage de ne pouvoir m’en exempter. Origine de l’action en projet : ce jour où, coincée derrière un dos sereinement immobile, j’en ai pris conscience, et cette première tentative, me retourner et tenter de marcher, contre les corps et l’avancée du sol qui filait sous mes pieds vers mon point de départ. Action abandonnée, non pas à cause du temps perdu, même si j’étais en retard pour un rendez-vous de chantier, mais parce que pour arriver à gagner sur le mouvement du trottoir j’étais forcée d’accélérer mes pas.

Action envisagée : marquer, discrètement, sans public conscient, sans autre trace gardée qu’un bref compte-rendu le cas échéant, mon refus de ce mouvement perpétuel.

Solution retenue : immobilité soudaine et prolongée dans un couloir suffisamment étroit pour qu’à une heure d’affluence (prévoir 18 heures 30 ou plutôt 19 heures) les corps en mouvement deviennent flux.

Réalisation : un vendredi, jour où les sorties de bureau sont précoces et pleines de l’énergie que donne l’attente de la liberté à venir, à 19 heures dans le métro (mon compte-rendu étant rétrospectif je me rend compte que je ne retrouve plus le nom de cette station où le long couloir se divise à peu près à sa moitié en deux lignes parallèles séparées par une grille) s’arrêter à cinq mètres environ de la division et rester fermement plantée. Au début être heurtée plus où moins violemment par les arrivants, et peu à peu sentir que se crée un évitement de la foule, penser que suis une pierre dans le courant, jusqu’à être heurtée, au bout d’un temps assez long, par un groupe de trois personnes avançant de front en discutant. Se rattraper à un bras, recevoir un grognement, reprendre position jusqu’à ce que les passants se fassent plus rares.

Vouloir recommencer cette action-inactive, ne pas le faire, le regretter.

Brigitte Célérier
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6 (Brûler la surface de l’eau)


Si l’on jette une pierre chauffée à la surface de l’eau, est-ce qu’elle brûle la surface de l’eau ? Une infime partie de la surface de l’eau ? Des particules microscopiques à la surface de l’eau ? Est-ce qu’elle flottera à la surface de l’eau comme une pierre à température ambiante ? Est-ce que la chaleur a une incidence sur les bonds qu’elle peut faire ? Est-ce qu’elle va couler parce qu’elle est plus chaude ? Est-ce qu’il y aura des répercutions sur les berges du fleuve ? Lesquelles ? Agitation infime des herbes ? Couleur des ondes ? Vagues sur la vase ? Modification du courant ? Quels effets sur des insectes minuscules ? Et jusqu’où ? Pendant combien de centimètres, mètres, kilomètres y aura-t-il des traces ? Cette pierre fumante aura-t-elle une influence sur la température de l’eau à l’endroit de l’estuaire ? Sur le climat ? Si un milliard de personnes jettent une pierre chaude au même endroit, au même moment, y-aura-t-il des changements visibles à la surface du fleuve, à la surface du globe ? Et si oui, alors un seul petit caillou fumant devrait laisser une trace aussi infime soit-elle ?

Corps — Caillou plat — Fleuve — Le geste — Action imperceptible / répercussion possible et réelle — Responsabilité — Mouvement — L’aile du papillon — Infiniment petit / infiniment important — Nécessité ? — Le vivant — Contre-courant — Aléatoire — Contrecoup — Irrémédiablement — Temps — Fuite

Solitude éprouvée à l’âge des culottes courtes. L’enfant petit partait ricocher / Engueulades père.

Tentative 1

Matériel : Caillou plat / Briquet / Gants cuisine / Thermomètre / Loupe / Cahier / Fleuve / Stylo

Matin frais. Assis au bord du fleuve, prendre la température de l’eau et la noter dans la page de gauche. Puis, enfiler les gants et chauffer le caillou directement sur la berge. Temps estimé 3 minutes. Geste souple, ample au moment du lancer du caillou. Noter le nombre de bonds que produit le lancer. Aussitôt observer les ronds de l’eau. Dès que le premier rond atteint la berge, prise de température de l’eau, la noter sur le cahier de l’expérience. Observation des variations de lumière et de courant. Utilisation de la loupe.

Résultat action 1 : Pas de répercutions visibles à l’oeil nu, pas de modification de température, pas de perturbation de la faune invisible et ni de la flore qui s’agite. Pas d’effet sur la vase. Impossible de connaitre la température de l’eau à l’endroit de l’impact.

Tentative 2

Matin de pluie. Briquet sous la pluie ne s’allume pas.

Résultat action 2 = échec.

Tentative 3

Assis au bord du fleuve, prendre la température de l’eau et la noter dans la case de gauche. Puis, enfiler les gants et chauffer le caillou directement sur la berge. Temps estimé 3 minutes. Geste souple, ample au moment du lancer du caillou. Aussitôt, observer les ronds de l’eau.

Dès que le premier rond atteint la berge, prise de température de l’eau, la noter sur le cahier de l’expérience.

Observation des variations de lumière et de courant. Utilisation de la loupe.

Résultat action 3 : Pas de répercutions visibles à l’oeil nu, pas de modification de température, pas de perturbation de la faune invisible et de la flore qui s’agite. Pas d’effet sur la vase. Impossible de connaitre la température de l’eau à l’endroit de l’impact. Vase néant.

Je lui avais dit comment tu vas pouvoir mesurer la température à la surface du fleuve il te faudrait une embarcation il te faudrait aussi un équipement très particulier et pas un simple thermomètre il te faudrait une loupe de laboratoire une loupe de scientifique expérimenté il te faudrait un milliard de personnes et un milliard de thermomètres de précision un gros bateau donc et d’ailleurs tu veux prouver quoi avec cette expérience

Modification du projet

Construire un acte futile, sans importance ; sans conséquence

Un acte peut-il n’avoir fondamentalement aucune répercussion sur rien ?

Futilité — Probabilité 0 — Auteur — Temps — Solitude

Éventuellement : Caillou plat / Briquet / Gants cuisine / Thermomètre / Loupe / Cahier / Stylo /

Éventuellement un fleuve —

Sylvia Boumendil
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7 (Le plan de table comme installation et performance)


Le plan de table (problématique)
Le plan de table comme installation et performance. Pas le plan de table officiel, organisé autrefois avec délectation ; maintenant n’a plus le terrain. Le plan de table familial, c’est parfait. Ça répond à toutes les contraintes, réfléchi, observable, éphémère et signifiant. Hautement signifiant. Dans sa famille, on ne faisait pas trop de repas de famille ; quoique famille nombreuse : quatre enfants, c’était une famille nucléaire et son père n’aimait pas trop et puis les enfants étaient dispersés aux quatre coins de la France, et puis ça ne semblait pas si important. C’est tout le contraire dans la famille doublement recomposée où elle est entrée, minoritaire comme on dirait dans un conseil d’administration (elle et un enfant contre deux mères, cinq enfants et une tante). Depuis, elle a un peu conforté sa minorité avec un oncle de son côté (et l’apport ponctuel d’éléments flottants), mais les enfants se sont mariés, ont eu quelques enfants, et malgré divorces, décès, remariages et fâcheries intra-majorité, elle reste hyper minoritaire. Minorité de blocage certes, mais difficile à dégainer.

Un dispositif collectif où chacun se révèle dans sa relation à l’autre. Plus pertinent que de faire des cercles avec des cailloux, malgré toute la symbolique qui peut s’y attacher. Ceux qui en formation s’assoient toujours à la même place, ceux qui sur le tatami recherchent toujours le même partenaire, ça a du sens pour elle.

Aurait dû noter tous ces plans de tables spontanés au fil du temps. Les effectifs fluctuants qui n’ont jamais beaucoup dépassé la quinzaine comme un organisme vivant qui s’autorégule (alors qu’il devraient dépasser les 25 désormais avec mariages et enfants).
N’a rien noté pendant toutes ces années, quelques souvenirs de choses qui la frappaient : longtemps, le couple parental qui détenait le plus d’enfants se reformait aux repas de famille, le petit-fils qui ne voulait manger qu’à côté de sa mère, la fille devenue mère (supposée très arrangeante) qui prenait toujours la place centrale en s’asseyant la première, la fille qui ne se levait jamais, aucun des enfants pourtant devenus grands… pour accepter de s’asseoir à côté de l’infirme en fauteuil roulant (même avant d’ailleurs, on n’avait rien à lui dire !). Les semi-catastrophes des rares invitations d’amis isolés pour les fêtes, ne faisant pas partie de la famille (une famille, c’est pire qu’un conseil d’administration).
N’a rien noté pendant toutes ces années, mais s’est toutefois opposé à un agrandissement de la terrasse qui défigurerait le jardin et ne servirait jamais. L’autorégulation a fonctionné, peut-on l’accuser d’en être la cause ? Ne le pense pas.

Pour 2020, il fallait mettre en place un processus d’observation plus sérieux. Echanges préparatoires photos et schémas, peut-être vidéos pour les arrangements de dernière minute.

Le plan de table pour Noël 2020 (moyens et méthode)
Dix prévus à table pour Noël 2020 (onze maximum), tous comptages faits et refaits, y compris changements de dernière minute du petit-fils en garde alternée. Les fâchés, les exclus temporaires, ceux qui habitent un pays dont ils ne peuvent pas sortir, tout cela a réduit l’effectif
Suite aux indications du gouvernement : pas plus de six à table, proposer d’organiser le repas de Noël en deux tables, une dans la cuisine, l’autre dans le séjour. Rien de bien original, le professeur Salomon a proposé dès le départ de couper la bûche en deux et de faire manger les grands-parents à la cuisine.
L’annoncer oralement en face à face avec la fille arrangeante, puis par mail à toute la famille (hors fâchés et exclus temporaires) et observer : recueil de propos tenus oralement (en face à face ou via téléphone), des propos écrits dans le groupe Whatsapp familial, des réponses faites par mail. L’organisatrice ne s’interdit pas d’intervenir quand elle le juge bon (= quand ça lui chante, sans déclencher de perturbation irréversible du dispositif, comme l’absence de tous les participants).
L’observatrice ne s’interdit pas non plus d’observer et de participer à un dispositif annexe (en rapport avec Noël) qui pourrait survenir au cours du processus.

L’annonce orale du 2 décembre n’a pas été enregistrée ; elle a été faite par l’organisatrice de l’installation (tendance minoritaire)
Le mail d’annonce 5 décembre 2020 est présenté ci-dessous : il émane du mari de l’organisatrice (tendance majoritaire)
Castex nous a annoncé une réduction des précautions pour Noël à condition qu’on passe sous la barre des 5000 contaminations par jour. Il n’est pas sûr qu’on obtienne cette situation dans 10 jours. Ça n’en prend pas le chemin , mais peut-être suis-je pessimiste. Ils n’ont pas dit ce qui se passera dans ce cas . Pour notre rencontre familiale de Noël, retenons l’hypothèse favorable.
Alors examinons les détails : on serait une dizaine. Avec une grande table (deux tables en carré) on peut minorer les échanges et l’éventualité de contamination. Sinon on peut faire deux tables dédiées : les séniors à la cuisine et les autres dans le salon — je fais remarquer qu’on serait peut-être à trois mètres de distance pour manger, ce qui ne signifie pas un gouffre infranchissable. Sinon N. propose que les plus jeunes fassent un test ce qui permettrait de rester à la même table : la région AURA a prévu des tests de masse entre le 16 et le 23. Il faut voir les détails de l’opération. Cl. craint l’écouvillon dans le nez. Peut-être aurons-nous des tests salivaires , on ne le sait pas encore. Personnellement, ma priorité c’est qu’on se retrouve ensemble sans que personne ne soit inquiet ni mécontent des contraintes imposées. Je ne crains pas la table unique, mais si d’autres meilleures solutions sont possibles , pourquoi pas ? Nous allons voir comment la situation générale évolue. Et ce serait bien que chacun donne son avis. Bises virtuelles

Le plan de table pour Noël 2020 (premières observations du 2 au 7 décembre)

— La fille arrangeante après l’annonce orale : « on se croirait devant BFMTV quand on rentre chez vous. Alors la bûche coupée en deux, ce n’était pas une blague (intervention du Pr Salomon précédemment partagée sur Facebook)

— La fille gériatre au téléphone (qui vit au Canada et de toute façon ne viendra pas) : « Pourquoi les vieux à la cuisine et pas l’inverse ? C’est de la discrimination ! »

— La fille arrangeante (via Whatsapp) : » bon les anciens paniquent à l’idée de fêter Noël avec nous. Donc, je propose à nous les jeunes de se faire tester avant Noël. Comme ça on est tranquille.

— Réponse de l’organisatrice à la fille arrangeante : On ne panique pas, on propose de faire deux tables séparées pour ne pas dépasser six à la même table.

— La fille arrangeante (via Whatsapp) : mais c’est ridicule, autant se faire tester.

— Une autre fille (via Whatsapp) : Brrrr, j’ai pas trop envie de mettre un Coton-Tige dans le nez… Y’a pas d’autre test.

— L’oncle (via Whatsapp) : je suis entièrement d’accord, mais on ne va pas être les seuls… et en plus seul le test PCR est vraiment valable pour être sûr de ne pas être contagieux. Par contre, il n’y a pas un projet de tester tout le monde en AURA ?

— réponse de la fille arrangeante à l’oncle (via Whatsapp) : Projet oui, mais autant prendre les devants, car rien n’est encore organisé pour ça

— La fille arrangeante (via Whatsapp) : Si je pouvais me faire vacciner de suite pour qu’on arrête de me les briser avec ça je le ferais

— L’oncle (via Whatsapp) : on peut faire les deux, tests et tables séparées.

— L’organisatrice en réponse (via Whatsapp) : bretelles et ceinture !

— L’oncle (plusieurs messages Whatsapp) enchaîne sur ses prises de RENDEZ-VOUS sur les tests : vaines recherches sur doctolib, puis découverte d’un service régulateur et prise de RENDEZ-VOUS pour le 22 décembre à 14h

— La fille arrangeante à l’oncle (via Whatsapp) : Si tu continues, je ne viens pas.

— L’autre fille (par mail) :Coucou, perso je serais très triste qu’on fasse table à part, je pense que les 2 grandes tables en carrés sont largement suffisantes. Après s’il faut faire le test, je le ferai. Mais moi je bosse jusqu au 24 et je vais avoir des soucis d’emploi du temps pour prendre RENDEZ-VOUS, je pense. Sinon jusqu’à présent je suis en télétravail, je ne sors pas, je ne vois personne, mon confinement est respecté, il n’y a pas de raison que je l’ai chopé. Et D. n’est pas du tout chaud pour se faire tester…
Bisous

— Le fils (par mail) : Les 2 nous vont même si la tige dans le nez ne m attire pas du tout ! Bisous

— La fille arrangeante : j’ai rendez-vous le 22 décembre à L. pour test Pcr et le 28 à V. pour être sûre d’avoir mon test pour l’embarquement le 30. ils font des tests antigéniques que pour les personnes qui ont des symptômes. C’est vrai que lje mes serais bien passée du test du 22, mais bon si ça peut rassurer les vieux….

— L’oncle : se faire tester c’est avoir de la considération pour les autres. Si ça permet de savoir si on a été infecté par cette maladie, l’essentiel est de ne pas la refiler aux autres !

— La fille arrangeante : c’est pour ça que je le fais… Merci de donner des leçons à ceux qui font le nécessaire. Encore une fois « lourd »

— l’oncle : mais c’était pour louer ton comportement N.

— la fille arrangeante : Pfff

— L’oncle : Ah bon désolé, c’est pour ton petit confort personnel et ne pas perdre ton billet d’avion alors ?

— La fille arrangeante : Bah non, c’est juste que quand tu parles on dirait qu’on écoute le journal de 20h

— L ’oncle : smille clin d’œil

… à suivre

Dispositif annexe : la crèche
Il est à noter que parallèlement à l’observation de son dispositif principal, l’expérimentatrice remarque un sujet collatéral dont elle décide de conduire l’observation en parallèle (sans s’interdire là non plus l’intervention participante) : le village de Noël réalisé sous le sapin chez son père par un petit-fils, peut-il ou non être qualifié de crèche et de quelle religion ressortit la crèche. Les propos de toute la famille seront enregistrés. Bien que globalement non pratiquante, voire athée, la famille compte des membres de culture catholique, protestante, musulmane et plusieurs amis de culture juive, ce qui justifie l’intérêt du dispositif et son rôle pédagogique.

Danièle Godard-Livet
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8 (Ghosts)


Gauthier Keyaerts
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9 (Répandre des baisers)


Une fois par an, je répands des baisers.
Une fois par an, je répands des baisers.
Une fois par an, je répands des baisers.
Sur un mur abandonné.

Je roule, souvent de nuit, pour le dénicher, pour provoquer la rencontre.
Ce n’est pas facile. Les murs abandonnés peuvent parfois être farouches.
On s’observe d’abord, de loin.
On se parle peu.
On se touche ensuite.
Je pose mes deux mains sur lui.
Deux mains délicates.
Qu’il sache.
Je ne veux pas le blesser.
Je veux répandre des baisers.

Je retourne deux fois voir mon mur.
Pour lui expliquer comment ça va se passer.
Qu’il sache.
Je vais revenir.

Étaler le matériel sur la table en bois de la cuisine
Journaux
Vieux
Seau
Brosse
Pinceau
Peinture
Noire
Acrylique
Résistante aux intempéries (surtout à l’eau)
Feuilles
A4
Blanches
Colle
À papier peint
D’abord, je recouvre une partie de la table en bois de la cuisine de vieux journaux
Je dispose dix feuilles devant moi
J’enduis le pinceau de peinture
Je trace les lettres sur les feuilles
Une feuille pour une lettre

D E S

B A I S E R S

Je laisse sécher une nuit
Le lendemain matin, je range les feuilles dans le bon ordre, la première lettre en-dessous du paquet. Dans mon sac à dos.
J’attends la nuit.
La dernière rencontre avec mon mur est toujours la plus intense. La plus charnelle.
La brosse enduite de colle glisse sur sa surface.
Une feuille après l’autre, je le recouvre de baisers

Une fois par an, je répands des baisers.
Une fois par an, je répands des baisers.
Une fois par an, je répands des baisers.

Sur un mur abandonné.

Éléonore Dock
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10


C’est si triste ces jours-ci. Murs gris. Rues presque désertes. Murs gris. Gens apeurés. Faut de la poésie. Y a de la place. Viser les murs. Timidité. Mur du balcon. Idéal, rdc sur la rue, un peu en hauteur. Réflexion.
Attraper des mots → un filet = filet de pêche
ficelles cartons peintures
Atelier du soir : chercher les poèmes dans les archives / en écrire des nouveaux pour l’occaz ? c’est l’occaz
Récup cartons ! sac à recyclage / les trucs qui traînent dehors
Peintures Maroc -– le bleu Majorelle, les acryliques colorés + poscas. Peinture blanche du coloc, merci le coloc
Découpage des battants de boîtes, tout peindre en blanc pour start fresh & clean
Quelques passages de longs poèmes à découper, atelier nocturne, protégé par l’obscurité.

Les pancartes s’accumulent, bientôt l’heure des les ordonner. Ficelle. Ficelles. Ficelles deviennent filet. La barrière du balcon pour l’arrimer et je fais des nœuds des nœuds des nœuds, le plus parallèle possible et perpendiculaire. Galère. Ce sera de guingois, comme toujours. Ma touche.
Et je noue, je noue, une quinzaine de rangées, environ 3m sur 3m . Je bascule le filet de l’autre côté du balcon, le voilà en place face à a rue.
Dans quel ordre ? Photo du filet vide, rajouter les symboles des poèmes en retouche photo pour visualiser. Mise en place, quelques trous ou entailles dans les coins des pancartes pour les accrocher fermement. Et oui, le vent. Le sacré vent d’ici. Va falloir ancrer le filet au sol. Un pot de fleur assez lourd et un bout de bûche, peut être ancien support de sapin de Noël. Quelques tours de ficelles autour. Le pot ne tient pas, rajouter une bouteille pleine d’eau pour le poids.
Remettre à jour l’attestation de sortie, modifier l’heure, coup de gomme et de mine. Ajuster les pancartes, s’assurer de la résistance aux éléments. Même si le temps est clément. Le laisser voguer.
Photos et vidéos lectures avec papa pour les réseaux. Mini récital improvisé. Rajouter le texte du voisin qui veut participer.
Remplacer les poèmes dans quelques jours/semaines.
→ cartons, ficelles, peintures

Kev la Raj
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11


Pointer les instants où je me dis que là je suis en train d’écrire, que le texte est en train de se faire alors même que je ne suis pas devant la page ou l’écran de l’ordi.

Je ne sais pas si il y a véritablement une continuité entre ce que je viens d’écrire et ce qui va suivre, mais il y a de toute façon un lien.

De l’autobiographie d’un sujet. Un matériau corps et images comme déclencheur.

Moi tous les jours à la même heure à un instant T : de la difficulté de choisir cet instant

  Prendre une photo de ce que je vois en face de moi
  Décrire ce que je fais
  Décrire mon humeur
  Décrire l’espace dans lequel je suis
  Dire ce que j’ai fait juste avant
  Dire ce que je vais faire juste après lorsque je quitterai cet espace

L’idée serait de confronter la réalité à ma fiction. Essayer de trouver des constantes dans la façon que j’ai de vivre ces réalités. Est-ce que du quotidien, du trivial, on peut extraire des morceaux de fictions, est que je peux les transformer.

Je ne sais pas du tout ce que cela peut donner. C’est plus une expérience qu’une performance au sens propre du terme. C’est peut-être une expérience qui peut donner lieu à une performance. C’est une méthode pour enfermer le corps, le contenir, contenir les sensations aussi. Introduire de l’arbitraire pour ne pas se laisser distraire par le joli, le souple, le confortable. Faire aller l’écriture là où peut-être je n’irais pas librement.

Il sera immanquablement question du travail, du corps au travail, de l’humeur au travail, de son aliénation ou pas. Voilà essayer de trouver ce qui aliène dans tout ce qui va surgir.

Magali Escatafal
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12 (Lit – litanie)


À l’aube. Parfois encore dans la nuit. Sous la fenêtre. Attendre que le jour entre. Ciel branchu. Lit dans le contre jour d’une fenêtre. Prendre acte. Météorologie. Lit.

Lit dans son présent d’apparition. Surgit. Froissé. Agité de traces — rêves aussitôt oubliés — Lit Litanie Ligature Limon Livide Littérature. — Regarde moi ! dit le lit dans ce conte qui n’existe pas : Alice au pays des éveils.

Ne pas intervenir. Prendre acte. Se retourner. Prendre acte.
Comme on ne fait pas son lit on photographie. « C’est indécent ce lit ouvert. Que montres-tu ? Ça ne se fait pas ! »

L’enregistrer dans l’abandon natif de ce jour là.

Lit-Litanie. Lit épandu dans la lumière d’un matin. Défait. Brassé. Bouleversé. Ou plat. Plan. Blanc. Froid. Comme on fait son lit on photographie. Parfois tu le trouves tiré à quatre épingles. Aplani. Tu photographies l’encalminé.

Entrer sans le vouloir dans un principe de reconduction. Un matin appelle un autre matin. Comme se lever pour toucher le sol de ses pieds. Il faut bien commencer. Comme écarquiller les yeux sur un autre jour. Comme se laver les dents.

Le dispositif est simple. L’appareil photo à portée de main (Canon 550D objectif 50MM ou 18—135MM). L’heure matinale. Et se poster à mêmes distances. De loin en proche ou inversement. Frontalement. L’oblique viendra plus tard.
Comme viendra un matin l’envie de scénographier le lit . « Tu joues avec lui ? » Lit scène. Lit fabrique de petites dramaturgies. Oiseaux de paille. Mains de bois. Masque. Caillou. (Fruit ) Ruban de laine rouge. Choses. Comme en rêvant à des images de rêve.

Il arrive que tu le laisses en plan. Il n’y aura pas d’image. Comme oublier de saluer avec tes paumes l’écorce moussue du vieil arbre à mi chemin de ta marche quotidienne. Ces quelques fois où tu oublias l’arbre. Où tu oublies de photographier le lit.

Glisser une image blanche ou noire. Une image d’oubli dans l’album de la litanie des lits. Photographier l’oub-lit

Parfois tu le photographies dans la nuit électrique. La fenêtre toute noire en surplomb se couvre de lui. Il se durcit d’ombres très noires et d’hautes lumières. Il a tout un jour derrière lui. Lit grave. Épave lit. Lit radeau. Lit anadyomène. Lit vide. Lit scène. Simple lit.

Quatre ans que tu enregistres ces états de lit. Que lit tu ? (lit -té -rature ). 12 06 2018 06H56 13 06 07H35 14…7H 11 02 2019 9H42 12 02 9H …
Album. De jours. De saisons. En lit.

Projet d’écrire après coup de courts textes en regard des images. (Notes : lit défait, Delacroix. Drapé de saint Zurbaran. Draps étendus dépliés froissés pliés. Deux femmes dans le coin gauche du tableau drap en berceau soulevé dans leurs mains. Une femme assise qui est morte. Mariée ou morte assise avant d’être recouchée sous le drap qui vole. Tout est aussi dans le rapprochement des titres, celui donné par le peintre et le titre apocryphe inventé après la mort du peintre : Toilette de la morte ou Toilette de la mariée ? Gravure des enfants dans le grand lit : les filles de l’ogre couchée avec leurs petites couronnes. Matelas retourné de la chambre d’hôpital un midi quand tu arrives avec les gâteux une porte entre-ouverte sur le châssis d’un lit. Combien de lits perpendiculaires à une fenêtre ? Combien donnant sur la mer ? Lit de cellule d’isolement. Lit de la chambre d’enfant. Lit superposé. Lit d’appoint. Lit cage. Premier lit double. Lit à baldaquin dans la salle gelée du château. Lit de poupée. Lit d’accouchée. Combien de lits avec un mort. Combien avec une morte. Jeune fille assise nue sur un lit ( Munch). Femme sur un lit assise face à une fenêtre c’est en Amérique, elle vit dans un tableau. Lits de cet hôtel où tu appris à faire des lits. Les dormeurs de Sophie Calle. Le lit à barreaux de Louise Bourgeois. Lits des films d’I. Bergman. Corps lévitant au dessus d’un lit (Tarkovski) Lits de noce de romans ou films. Le drap avec le sang comme un drapeau par la fenêtre. Lit jouir. Combien d’étreintes par lit. Combien de livres en lit. Combien de rêves tombés du lit ? Combien de lits dans tes scénographies ? « Nous dormions à deux ou trois dans un châlit » a-t-il dit. Je me souviens qu’elle raconta avoir plaqué un miroir de sac à main devant la bouche de la mère endormie sur le lit. Je me souviens qu’elle raconta s’être relevée pour tirer le drap de poupée sur l’ours raccommodé et qu’elle raconta avoir vu l’incendie par la fenêtre de son lit … )

ACTIONS sans conséquences, en annexe au précédent

 Se taire deux minutes à intervalles réguliers de plus en plus rapprochés
 Cheminer le mercredi des Cendres
 S’en tenir au six lances
 Boire rien avec personne
 Plonger l’ennui dans un verre d’eau
 Paraphraser la nuit
 Echantillonner le pire
 Couler l’aspic
 Rire à tordre tout de travers
 Tourner à gauche de la droite sur une roulette fixe
 Nager avec une pierre dans le cœur
 Toucher au plat du fond
 Examiner le K d’Alice qui a des TOC hélas
 Soutenir une thèse à deux bras
 Egaliser le chant d’un rouge gorge à la cisaille
 Photographier l’intervalle entre ici et nulle part
 Pleurer des alarmes
 Se jeter dans le plein pour faire le vide
 Peindre la carrosserie de sa voiture au plâtre mort pour trouver le bon angle

Nathalie Holt
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13 (Atteindre le Marocain)


Le geste, c’est permettre à ma fille Sarah de rencontrer mon oncle marocain alors qu’il est décédé. La faire voyager au Maroc, alors qu’on est confinés à Cambrai. Qu’elle vive cela de l’intérieur, qu’elle éprouve cet exotisme. Préparation : aller au musée Matisse du Cateau-Cambrésis (59), acheter une affiche, le tableau de la femme en gandoura rouge et jaune. Rentrer, coller l’affiche sur un grand carton. Prendre des ciseaux et découper le visage, qu’il n’en reste plus qu’un trou. Demander à Sarah de passer sa tête dans le trou. Prendre une photo. Fais un sourire, ma grande. Pas besoin de demander, elle jubile. Portrait de ma fille en marocaine, en gandoura rouge et jaune. Quelques pixels qui chantent. De tout cela si trace il reste, elle est dans le cœur de Sarah, dans son sourire. Elle est dans l’avenir, dans un possible respect de l’étranger.

Franck Dumoulin
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14


Je sifflai un penalty alors qu’il n’y avait pas faute mais en face c’était des chiens galeux du haut de la ville.

Je m’empiffre de cheeseburgers succulents au Mc Do des Champs-Elysées et j’aime grossir. Il y a Kate Moss en face, qui prend un café phénoménal.
Ma jeunesse ne fut pas qu’un ténébreux orage, j’en veux pour preuve le rituel que je parvins à mettre en place dès mes vingt ans pour la nuit qui suivait celle de la Saint-Valentin, celle de la Saint-Basile, ce genre de prénom dont on affublerait volontiers tout obèse : je me tamponnais Kate goulument, sans qu’elle trouva à redire sur le lubrifiant savamment préparé, un mélange d’huile de friture et de poudre de café. Evidemment, quelque vile engeance de paparazzi ne ratait pas le cliché du 2 janvier, là où l’on a rien à publier et où une photo de top pas top, sortant de l’hôtel Meurice les cuisses par trop écartées fait vendre bien du papier…

La phase anale chez l’enfant, tous les pédiatres vous le diront, s’étend de la naissance à la majorité, je sais de quoi je parle. Et autant conduire une Ferrari était pour Kate dans ses cordes, autant la phase sus-décrite se prolongeait, à longueur de saillies, malgré d’autres possibilités, qui eussent pu exploiter des potentiels de premier plan, bon. Evidemment les 47 kilogrammes fragilisaient l’ossature et elle avait tout à craindre de l’ostéoporose, mal toutefois anticipé par la prise massive de yaourt blanc, maigre néanmoins. Le petit G de poudre de perlimpinpin venait agrémenter la journée. Gianni appelait à vingt heures, Karl à 23 et Jacques à minuit. Une peccadille me revient, quelques billevesées où elle savait se commettre sans coup férir : ce devait être le Noël 99, le soir où le Sporting Club de Toulon l’emporta en finale du challenge Diego Maradona sur un coup de pied arrêté litigieux, ma meuf cracha sur un convive de fast-food, cet infirme qui mangeait.

Guillaume Vasseur
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15 (L’ensablement)


Préparation

Un grand espace de sable blanc en bord de mer sur une plage du nom des Aresquiers entre Montpellier et Sète, elle cherche quelque chose elle ne sait pas vraiment quoi. Une action inhabituelle, incongrue, inutile, confuse, éphémère. Oui s’enterrer là quelques heures, s’ensabler, pour voir, pour apprivoiser la mort peut-être et témoigner de ce contact téméraire ! Il fait froid, personne sur la plage, repérer l’endroit précis, pas trop près du bord de l’eau, le sable y est compact et gris, gorgé d’eau salée, froid, souvent occupé de vestiges de châteaux, de rigoles où l’eau monte et se retire. Les bâtisseurs ne sont plus là. Juste un peu plus loin, un endroit d’où l’on ne voit que l’eau et le ciel uniformément bleu. Fermer les yeux, ouvrir les bras, prendre une grande respiration et tourner longtemps comme un derviche tourneur freiné par la mollesse du sable sous ses pieds. À l’arrêt, ouvrir les yeux embrumés et affronter devant soi le soleil la place alors se désigne. La nettoyer de tout déchet éventuel, mégot, biscuit, papier, préservatif ! La préparer ensuite en définissant le territoire avec grande précision, ramasser quelques coquillages, certains au contour parfait, d’autres ébréchés qui après le creusement tapisseront les côtés de la couche de sable. Pas de pelle mais les mains seules avec acharnement creuseront le trou. Une bonne heure. Fatigue et douleur au bas du dos à assumer. C’est gagné et impressionnant. Prévoir seulement un maillot de bain mais s’il fait froid un fin ensemble jogging fera l’affaire. Pour respirer se munir d’ un petit tube et d’une mèche de coton pour chaque narine.

Action

Elle regarde autour d’elle, le ciel, la mer, le sable, entend le cri des mouettes, un rayon de soleil l’éblouit, elle perçoit par instants les facettes des grains de sable qui scintillent, elle avance un pied puis l’autre, essaie de se rendre la plus légère possible pour ne pas froisser le sol ni faire tomber les coquillages, s’allonge avec une lenteur inhabituelle chez elle, pose sa tête en dernier, le sable pique au début puis en se réchauffant au contact de la peau, se fait très doux. Elle enfonce dans chaque narine une mèche de coton pour éviter une intrusion insupportable et dangereuse. Par contre elle n’a pas voulu prendre un masque protecteur pour ses yeux. Elle se lance le défi de ne pas les ouvrir une seule fois ! Finalement prête elle se recouvre avec des gestes lents du sable réparti de chaque côté, en commençant par les pieds et en remontant le long du corps. Quand elle est tout près du dernier moment d’ensevelissement elle s’empare du tube qu’elle introduit dans sa bouche pour pouvoir respirer, elle le sait, avec lenteur et concentration. Puis elle disparaît. Elle ne sait pas combien de temps elle va vivre là. Elle est seule et n’a pas fait ou fait faire de photos. Très vite le temps ne compte plus, elle ne bouge pas, elle se sent comme dans un cocon, elle a lâché prise complètement et navigue sur place dans une barque de sable et visite les profondeurs de la terre. Elle est comme une morte-vivante. Elle n’a plus conscience du temps. Quand elle se relève, trois heures ont passé, elle a l’apparence et le regard de quelqu’un qui revient d’un drôle de voyage. Elle retire les mèches de coton et le tube, regarde la mer, le ciel, prend une grande respiration, court et malgré le froid se jette à l’eau avec un élan inconnu.

Trace

Sur place plus de trace bien sûr ni même ici dans son bureau. Elle avait fait le choix de ne pas faire de photos elle-même ni d’être photographiée, elle ne voulait pas amplifier le côté mise en scène, elle voulait à la fois se fondre dans l’élément sable et peut-être découvrir un intérieur de soi différent et surtout un rapport au monde plus intense. Aujourd’hui en repensant à cette expérience elle se dit qu’elle voulait se mettre à l’épreuve voire pour elle de ressentir plus vivement ce qu’elle partage dans ses rêves, une appartenance totale à l’univers, sa présence au monde intense et qui pourtant ne compte pas plus qu’une petite puce de mer dont un spécimen espiègle l’a d’ailleurs chatouillée et piquée dans sa couche de sable ! Chaque année elle retourne sur place et grâce à un repérage et des mesures prises elle situe chaque fois l’emplacement de l’ensablement et constate que le bord de mer gagne du terrain de quelques centimètres chaque année. Elle a fait des photos qu’elle a égarées. Aujourd’hui elle sait que le moment où elle retournera sur le lieu, grâce au pouvoir des mots fraîchement écrits, elle fera des photos qu’elle n’égarera plus. Un jour viendra où le lieu sera constamment sous l’eau. Espoir de ne pas le voir !

Huguette Albernhe
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16 (ACTION/PARTITION)


AMONT

Réflexion-Miroir-Faire passer le courant, communication, échange, vibrations : qu’est ce qui fait que nous communiquons ? Que j’ai envie de communiquer ? Qu’est ce qui fait que je me sente connectée à la terre, aux arbres, aux êtres ?

Sourire

Je le sens pourtant ce courant, cette vibration mais comment pouvoir l’expérimenter ou l’exprimer ?

Sourire

COURANT, PASSAGE, PULSATIONS, CIRCULATION, ECHANGES, ALLER-RETOUR, VA ET VIENT.

Est-ce que communiquer par le biais de la parole c’est faire l’amour en mots ?

Sourire

Courant électrique — corps conducteurs électriques– rho (ρ),
Résistivité — Les matériaux conducteurs sont plus ou moins résistant.
ET L’HUMAIN ?

Les métaux sont résistants au passage de l’électricité ce qui a pour effet de les faire, plus ou moins, chauffer en fonction de leur résistivité.
ET l’HUMAIN ?

Le corps humain de même à une conductivité qui dépend de différents paramètres (eau, stress, humidité de la peau, etc.)Si je cherche de manière aléatoire sur la sphère internet la fréquence électrique émise le corps humain ? Je ne trouve rien.

Sourire

PHYSIQUE QUANTIQUE ?

Sourire et rires

J’ai la sensation pourtant que nous sommes animés par une sorte de courant, je pense aux soufies, à la spirale, au nombre d’or, à toutes ces traces de communication à travers le temps, aux travers des cultures qui ont utilisés la spirale… constater qu’une feuille tombée d’un arbre forme une spirale dans sa descente… mouvement originel ou énergie ? ça ne représente plus grand-chose dans notre culture moderne. La résistivité serait-elle la nouvelle forme de résistance ?

Se déconnecter d’un fonctionnement traditionnel, qu’on connait car zone de confort…

CONFORT ? SPIRALE INFERNALE ?
Pour certains…

Sourire

rho (ρ) écouter comment ça se prononce …(mot à prononcer pendant la performance ?)
Tenter une nouvelle forme/pas trop abstraite/ chercher la simplicité/ l’universalité
(Je pense au long regard de Marina Abramovic’ )
Qu’est-ce que ça veut dire et qu’est-ce que ça représente en ce 08 décembre 2020, sous des restrictions de loi covid, de se connecter aux autres ? En tant qu’être humain ? Artiste ? La connexion peut être symbolisée…
Fil, ficelles, câbles, tout ce qui peut s’attacher à moi et tendre vers. Laisser le choix, surtout. La liberté. C’est de ça aussi qu’il est question en cet instant de fin d’année 2020.

Sourire

IMAGE JOUR J ASPECTS TECHNIQUES
Voilà l’image arrive… Déambulation dans une ville, harnachée, telle une pieuvre, hors de son élément, trainant mes connections à même le sol, ça trempe, ça ramasse, ça absorbe…rouge et bleu, image de la femme, de la sorcière qui se libère et de liens dans lesquelles elle était emprisonnée, la marche sert de nettoyage et d’imprégnation, au moment de l’arrêt ( en temps normal, j’aurais aimé prendre contact directement avec chaque rencontre, mais là…) Parler, dire, que dire ?, un bonjour/garder la simplicité, le coté abordable même si il y a mise en scène = Chants populaire italien et Amazigh kabyle=Image des esclaves trainant leur chaines=La déambulation (pieds nus ?) pour parler du corps, quel place lui donner dans cet espace de réalité, pas de nudité inutile et détournant à mon sens du processus. La marche doit-être fastidieuse, le costume momifiant lourd/l’arrêt doit être une nécessité/Je porte le poids de mes actes, de mes choix, de mes décisions et je les traine jusque….Est-ce que le la mise en place des bandages fait partie de la performance ?Est-ce une performance déambulatoire ?

Sourire

Le finale serait de tourner, comme un kebab dirait mon senseï, pour finir le cycle.
Aspects techniques : parler avec Elyse pour la création du costume / (Elyse Galiano plasticienne) Prévoir deux heures de déambulation et ajuster au besoin, être accompagnée par sécurité, pour les traces et la diffusion, maximum une semaine de creation.
Je pourrais tout à fait mettre en place ce rituel de façon cyclique mais pour des questions relatives au temps, qu’elle soit tracée, ici sur ces quelques lignes rend possible sa propagation, sa faisabilité à volonté…

Sourire et rires

Finalement quoi que je fasse, le sourire et le rire seront présent, comme un cadeau du passé et vers le futur (en partage ou pas…)

Gwénnaëlle La Rosa
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17 (« Animation 42 », en 1980)


Une première répétition a eu lieu il y a quinze jours,elle n’y était pas : ils ont préparé le plus gros, l’animateur le récitant et les chanteurs, avec trois copains à la retraite, et leur métier, passementier, ont photocopié des textes distribués à tous, attention, les mots justes, en fait on sera quatre sur scène. Un spectacle pour tous public « Au fil du ruban » deux chanteurs, une chanteuse, avec leur guitare, et un récitant. On reprécise le choix des chansons de Johannès Merlat, Benjamin Ledin, Antoine Roule écrites vers mille neuf cent trente. La première représentation dans un collège pour les filles qui préparent un CA de couture. On choisit vingt titres, c’est bon chacun a quatre ou cinq chansons à apprendre, au récitant on donne un polycop, suivez bien, vous avez tous la feuille, avant et entre les chansons, caler le texte. En gros, l’évolution des machines depuis le dix-neuvième siècle, l’invention de métier jacquard, naissance de l’électricité, le tissage en milieu familial, concentration des machines dans des usines, pensez aux maisons aux fenêtres très hautes pour entrer les métiers à tisser, aux familles, le père à l’usine, la mère les filles tissant à domicile, Allez, on se revoit dans huit jours. Les chanteurs-euses ont du boulot, écouter chaque chanson sur cassette, répéter, savoir par coeur, pour la scène, listerles titres et la grille d’accord au cas où, filer le texte d’une seule traite pour bien enchaîner les paragraphes, allez « Dans le ruban que j’ai tissé », « Le rouet », « la lampe populaire », « La navette », reprendre encore et encore, attention au rythme des machines, à la douceur de la tisseuse. J-1 aucun matériel la salle n’est pas grande, répétition en temps réel, ça beigne. Jour J, les jeunes s’installent, les quatre sont sur scène, prêts, la chanteuse reconnaît une élève, elle habite la même rue, et grands signes et bonjour, tu es venue, contente, à tout à l’heure, elle houspille en riant les deux qui discutent vers la porte, allez, allez, on commence. Et tout le spectacle de trente minutes est empreint de connivences, pas de heurt ni défaillance. Le charme. Et surprise... les jeunes filles applaudissent très fort, heureuses, ça leur a visiblement plu.

Une trace, un reliquat ? L’animateur attend, la salle se vide, et « C’est bien la première fois que j’entends applaudir comme ça à un spectacle pour des élèves ! » Ils ont chanté, mais tout entier dans le chant. Ça part du fond, ça vibre en dedans, ça réchauffe, les jeunes s’éparpillent en riant, légères.

Simone Wambeke
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18 (Niwakis)


Chaque année, partition apprise, acquise, jusqu’au bout des doigts. Ne pas attendre que la sève monte. Choisir une journée d’hiver ensoleillée. N’avoir pas oublié de faire aiguiser sécateur, cisaille, ciseau, matériel en acier carbone Ittoriyû et acier Shirogami poli. Gants neufs. Lumière d’hiver, donc. Traversée du jardin en diagonale depuis la terrasse. Approche sensible, retrouvailles. Long repérage des masses, des vides. D’abord épurer les branches en supprimant les petits rameaux. Précaution, surtout ne pas blesser l’écorce. Observation : silhouette, volumes, espaces vides, tronc axe lisse central. Action. Pour un élan entre terre et ciel. Sans violence, sans outrance, pas d’assaut, juste un mouvement arrêté, force tranquille, équilibre. Prendre du recul, souvent, recul pour retour à l’ouvrage. Respiration, apaisement, végétal et humain. Bien dégager le dessous des plateaux. Au-dessus, c’est l’œil d’abord qui dessine, puis les mains. Gestes sûrs. Parfois mains nues pour la caresse. Les courbes esquissées s’affinent, s’affirment. Minutie. Puissance. Charpente ancrée dans le sol. Branches bras tendus. Interaction lignes rondeurs. Équilibre. Vacance. Méditation. Sensation corps espace temps. Ne pas attendre la nuit. Demain encore l’ouvrage, le ciselage, l’affinement. Encore et encore demain peut-être. Traversée du jardin en diagonale jusqu’à la terrasse, la maison, chaleur. Fenêtre du salon, fond du jardin, contemplation. Le thé fume, l’arbre nuage, l’œil photographie.

Mireille Piris
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19 (Rituel du Belly Button)


Phil Vallin habite au troisième étage sur cour, dans le même immeuble que Shirin Rooze. Il est président du Conseil syndical. C’est un employé de banque à la retraite, chauve, minutieux, célibataire , arthritique et hypocondriaque.

Le lundi 8 juin, il a lu sur son fil Facebook une publicité disant ceci :
« Derrière notre nombril se trouve le « pechoti » qui est un cadeau incroyable que le Créateur nous a fait. Toutes nos 72000 veines y sont connectées, ce qui en fait le point focal de notre corps. Selon l’Ayurveda, quand il y a maladie, c’est qu’une de nos veines est asséchée. Il faut alors la nourrir en versant régulièrement quelques gouttes d’huile dans notre bouton de ventre.
Pour les yeux secs et la mauvaise vue, trois gouttes d’huile de coco et masser.
Pour les douleurs au genou, trois gouttes d’huile de ricin et masser.
Pour les tremblements, les idées noires et les douleurs articulaires, trois gouttes d’huile de CBD et masser.
Répéter l’opération chaque matin après la douche pendant trois semaines. Observer une fenêtre thérapeutique d’une semaine et recommencer un cycle. Poursuivre le processus jusque’à guérison complète.
Votre e-boutique W*** s’engage à vous fournir une huile de CBD de qualité. Livraison partout en France sous emballage discret.

Phil Vallin a passé commande immédiatement et il a payé avec PayPal.
Le paquet a été livré par UPS le lundi 15 juin dans la matinée.
Entre temps Phil Vallin s’était rendu rue Jean Macé, dans la boutique Arc-en-ciel, pour acquérir le matériel nécessaire à l’exécution réussie d’un rituel. Il a été conseillé par l’ex-devin Micha El.

Il a donc rassemblé sur sa table de nuit :

 une coquille d’ormeau
 une botte de sauge blanche
 un briquet à long manche
 trois bougies blanches pour sous-plats
 un mini-versoir en céramique
 un flacon d’huile d’amande douce

le tout posé sur un napperon représentant Ganesh, le dieu à tête d’éléphant réputé pour aider à surmonter les obstacles.

Déballé et ouvert, le flacon de CBD est venu rejoindre le reste des accessoires.

Le mardi 16 juin, Phil Vallin est réveillé comme chaque matin à 8h par la sonnerie de son portable. Il se lève rapidement, prépare et avale son petit déjeuner : bouillie de chia à la spiruline et thé mâcha. A 8h20, il entre dans la salle de bain pour en ressortir à 8h30, tout nu dans un peignoir de bain en éponge bleu.

Commence alors véritablement pour lui le rituel du belly button qu’il exécute minutieusement selon la notice suivante :

 Sélectionner sur Youtube un enregistrement long du Gayati Mantra par Deva Premal. Lancer l’écoute.
 Occulter la chambre à coucher avec maintien d’une fenêtre entrouverte pour ne pas mourir étouffé
 Saluer mains jointes dans les quatre directions puis vers la terre et vers le ciel
 Allumer la sauge blanche
 Se promener tout autour de la pièce avec le bâton de sauge fumant soutenu par la coquille d’ormeau, en tournant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Insister dans les coins pour dégager les énergies négatives
 Allumer les trois bougies posées en triangle autour du versoir.
 Photographier le versoir vide avec le portable
 Remplir au compte-gouttes le versoir avec 7 gouttes d’huile d’amande douce
 Remplir au compte-gouttes le versoir avec 3 gouttes de CBD
 Photographier le versoir plein avec le portable
 Abandonner le peignoir de bain après séchage minutieux du nombril
 Se coucher confortablement sur le lit en gardant le portable à portée de main
 Photographier le nombril vide
 Remplir le creux du nombril avec la préparation huileuse
 Photographier le nombril plein d’huile
 Attendre en pleine conscience que l’huile ait pénétré totalement le corps
 Photographier le nombril vide
 Saluer dans les six directions
 Se rhabiller avec le peignoir
 Éteindre les bougies
 Couper la musique
 Ranger le matériel
 Ouvrir les rideaux. Fermer la fenêtre
 S’habiller avec des vêtements de ville
 Imprimer les 5 photographies sans les retoucher et les exposer bien en vue

Phil Chauvin en était à coller les photos de son nombril sur le mur principal de son studio lorsque son portable sonna. C’était Shirin Rooze, la voisine qui demandait s’il possédait toujours les clés de son atelier et le cas échéant, s’il pouvait les lui passer car son sac ayant été volé, elle ne pouvait plus rentrer chez elle. Il répondit, de crainte qu’elle ne monte et surprenne le résultat de son action : « Je vous les descends ».

Un instant après il dévalait les trois étages de l’immeuble avec l’agilité d’un chat affamé à qui on a promis son sachet de Wiskas au rez-de-chaussée. Il s’en étonna. Le processus du belly button aurait bel et bien fonctionné ? Le « pechoti » ne serait donc pas comme certains le prétendaient, une légende urbaine ? Dont acte.

Codicille : Encore une fois, comme j’en ai pris l’engagement vis-à-vis de moi-même, j’ai profité de l’exercice pour développer un passage de mon récit : « La mort d’un crooner ». Je n’avais jamais entendu parler du pechoti et de son pouvoir de guérison pourvu qu’on lui fournisse certains apports huileux et notamment ce fameux CBD dont tous les vieux vantent désormais les effets miraculeux sur leurs petits et grands bobos. J’ai trouvé cela très étonnant et j’ai donc décidé qu’un de mes personnages me servirait de cobaye. Pour les photos de nombril, le mien, il faudra patienter jusqu’à la Saint-Glin-Glin et entre nous, ça vaut sans doute mieux pour vous.
Martine Tollet
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20 (L’impossible de la transformation)


Longtemps, toujours. Dans les mains les débris, les brins, les fragments, les cassures, les éclats, dans les sachets les brindilles, les pierres, les galets, les petits os de bêtes mortes, les restes d’insectes, les mues, les écorces, les lambeaux. Ramasser, extraire, prélever, cueillir, emporter, collecter, sculpter, emballer, enrouler, tordre, tresser, entailler. Installer des hôtels païens sous une racine, au creux d’un buisson, les voir disparaître dans la neige, au fil l’eau d’une rivière, dans la boue d’une flaque. Offrir des dédicaces, inventer des prières, exprimer des souhaits, chanter des incantations. Immiscer mes doigts dans l’emmêlement des choses, les délier, inventer des passages et des rites comme dans l’enfance quand il fallait décourager les démons, les tenir à distance, les supplier de ne pas prendre.

Je dessine sur une page blanche, un cercle. Un cercle d’un kilomètre de rayon, deux kilomètres de diamètre, six kilomètres trois cents de périmètre qui borde le disque des permissions. Je trace vingt et une croix au stylo, repère vingt et un carrefours, et écris le nom des rues. En avril, commence la série Marche avec but et empêchement. Dans la gorge garder le souvenir rauque de trente et une fois le chant depuis la fenêtre et dans le silence aborder la marche systématique avec la nécessité d’entrer dans la réclusion par l’arpentage et les traversées à grands pas, la mesure radicale des distances et du temps, quand le temps se décompte dès le premier pas, corps et esprit accordés à la distance, au geste et, au recueil de la trace. Le but dévore l’énergie, l’empêchement ralentit les mouvements, le temps y brûle vite. Agir dans le dehors, directe et discrète, marcher et se cogner à l’invisible barrière dans la géographie des restrictions. Marcher — avec but et empêchement —, vingt et une fois en avril et en mai.

Marcher jusqu’au bord du kilomètre, commencer au nord, dans le rond-point à la porte de fer, celle ne donnant sur rien, rattachée à rien, posée parmi quelques arbustes et un arbre qui ploie vers elle, fermée à clef dans son embrasure. Devant la porte arrachée d’un jardin, avec un peu de rouge, peindre un petit galet. Chaque jour je me décale d’un cran autour du cadran, l’ordre des marches sera dans le sens des aiguilles d’une montre, vers l’est. J’explore au temps des coquelicots, la fleur calée dans une traverse de chemin de fer, le vent s’emmêle de pétales — décider d’arrêter les fleurs. J’emporte un fragment de papier, un morceau de page pliée puis déchirée, de la taille de la paume de ma main, un fragment de papier rouge en guise de matière, surface à déplier dans le volume de la contrainte, quand la caméra regarde le mouvement minuscule. Elle suit le point où se déchire les fibres. Selon la direction du papier, les fibres collaborent et s’écartent sans peine, ou bien elles résistent à la déchirure à contresens. Contre un mur, sur l’appui d’une pierre, au bord d’un trottoir, dans le réel du lieu, in situ, dans le contrôle et ses vertiges, aller jusqu’au déséquilibre, au-delà de l’intention. Les images capturent comme elles peuvent, ce qui advient, elles s’inscrivent dans le temps d’un fait. L’objectif, œil sans perspective, pose sa focale sur les doigts rapides à détourer une pastille ronde qui tombe sur l’asphalte noir d’humidité, sur les mains attentives à déchirer des bandes étroites puis des confettis envolés. Au prochain rond-point, dans le bosquet, lier une corde rouge, subitement la relâcher et suivre dans l’herbe une ligne aux courbes nerveuses. Au coin des rues Danton et Schumann, découper une forme de clitoris dans le rectangle rouge, le coincer dans une pierre, étrange triangle inversé. Pluie sur des feuilles neuves et trempées, vigne vierge ou lierre, le rouge liquide de la peinture et le fluide du ciel à lire dans le geste interrompu. Une mouche traverse la scène de la pâte à pain avec pigment, du rendez-vous manqué, j’apprends de moi, par le corps maladroit. Le jour suivant, dans une flaque d’eau, une flèche de papier, par la folie d’un petit coup de vent, danse un tour sur elle-même. Au mi-temps des marches, à la moitié empêchements, dans l’invention journalière des buts, la flèche dans l’eau et le reflet du ciel calment l’impatience de mes doigts. La pluie battante diluera les pigments, pétales de sang mêlés aux pétales de roses. Le déluge offrira la détrempe et l’abri couvert. Avec l’accalmie, un cœur de papier cachera l’impossible d’une feuille de noisetier, brutalité de la découpe à l’emporte-pièce, mais la saison avance vite, le vert veut la place, il faut trancher. Je lancerai comme un jeu de dés, des graviers teintés de rouge à disposer dans le cercle d’une magie simple, puis je comblerai des failles, mais le pigment suffira à peine, cicatrice ou brûlure. Le manque annoncera la fin, le désir de voir plus loin, de sortir des ornières et des enroulements. Le 11 mai, par une brèche du couvert de la rive, je descends à la rivière rincer le linge rouge rouge, au fil de l’eau s’écoule le saignement de monde.

Codicille : les vingt et une vidéos mémorielles des vingt et une marches sont visibles, elles apparaissent classées dans l’ordre inverse de leur déroulement, cliquer sur les liens plutôt que les images.

La vidéo de la rivière y est comme floutée, résultat du mauvais traitement de l’image par les logiciels de Facebook.

Catherine Serre
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21


Action : reparcourir mercredi 9 décembre 2020 le mercredi 4 décembre 1983.
Moyens matériels nécessaires : l’équivalent de 100 francs en euros (15,24 €), un carnet de tickets de métro, un appareil-photo argentique et une pellicule de 24 poses (de préférence Agfa), un paquet de cigarettes Philip Morris (sont-elles toujours en vente ? est-il possible de trouver l’emballage d’époque, brun, sans les mentions actuelles ?), le Guide Commode de la Banlieue de Paris, un Walkman et une cassette Sony C90 de Bruce Springsteen, un petit carnet à spirales de marque Clairefontaine, un stylo-plume Waterman (cartouches bleues). Un sac US javellisé portant au marqueur indélébile les mots « Wham ! » et « AC/DC ».

Sillage : Eau Sauvage.

Objets à proscrire : téléphone mobile, carte bleue, pièce d’identité plastifiée, etc. –- toutes choses électroniques.

Vêtements à porter : chaussures Americana de marque Adidas, chaussettes Burlington, jean 501, sweat-shirt bleu ciel, blouson en jean de marque Levi’s (col en moumoute). Le choix des sous-vêtements est-il important ?

Déplacements : s’assurer que les moyens de transport empruntés sont les mêmes que ceux en circulation à l’époque [Vérification faite les lignes de métro 3 et 9 n’ont pas été prolongées, les lignes d’autobus 165 et 167 non plus (noter, toutefois, que la ligne 135 a été supprimée). La gare de Clichy-Levallois est toujours desservie par les trains de St Lazare sans modification notable d’horaires]

Durée envisagée de l’action : 9 heures (de 9h30 à 18h30)

Lieux à éviter : tout commerce vendant des biens non-disponibles en 1983. On pense aux restaurants de sushi, à McDonald’s, Biocoop, etc. S’en tenir, pour d’éventuels achats, aux enseignes en activité à l’époque : Leclerc, Monoprix, etc. Privilégier les petits commerces : librairies, traiteurs, boulangeries, etc. N’acheter que des produits qu’un mineur âgé de 13 ans pouvait acquérir (proscrire alcool et jeux de grattage).

Lieux à visiter [à compléter] : le marché couvert, la boucherie chevaline (rue Aristide Briand), la bibliothèque Gabriel-Péri, le conservatoire Maurice-Ravel, la piscine Lucien-Marrane, le collège Langevin-Wallon (et son gymnase), le disquaire Boogie, le parc de la Planchette, le café Le Narval. Domiciles de Georges F., Kamel A., Florence J., Laurent G., Sammy Z.

Interrogation : la reproduction, à 37 années de distance, de gestes et de trajets anciens, pourra-t-elle faire remonter à la surface du temps choses et gens disparus ?

Mercredi 9 décembre 2020 : arrivée à 9h45 station Pont de Levallois-Bécon. Sortie nord. Le CES Langevin-Wallon rasé, remplacé par un lycée de verre et d’acier (Léonard-de-Vinci). À la place des usines Citroën et Olida, immeubles de standing, terrasses vue sur la Défense. Pourra-t-on trouver un angle, un détail qui témoignera d’une permanence ? Parc de la Planchette, les pelouses intactes, les bancs identiques. Image : la grande pelouse vide, aucun passant de 2020 ne venant perturber 1983. Place de Verdun la bibliothèque Gabriel-Péri remplacée par le Service de la Voirie. La boucherie chevaline est un magasin Célio. Le Narval est fermé suite au Covid. Le conservatoire Maurice-Ravel, rasé, à la place un immense skate-park. Achat d’un croissant ordinaire rue Antonin Raynaud. Piscine Lucien-Marrane remplacée par un « centre nautique » sans nom. Le marché couvert est toujours là. Trop d’étals vendant fruits et légumes indisponibles alors : chou kale, panais, cerises en hiver, courge butternut, etc. Voici le charcutier, tablier blanc, sa dame à la caisse. Image : abondance de terrines, de saucisses de Strasbourg, de Morteau, de jambon de Bayonne, d’andouillettes, etc. Tous les cafés alentour fermés. Image : intérieur sombre du Balto, banquettes rouges, néons. Déjeuner : autoportrait : jambon/beurre/cornichons sur un banc du parc. Interrogation : ira-t-on au cimetière ? 13h45. Rendre visite aux copains. Digicodes, digicodes partout. Copains inaccessibles. 14h05, fin de l’action.

Note griffonnée doigts gelés : 1) Dire qu’on n’aura pas osé aller chez soi de peur de buter sur un putain de digicode. 2) 1983 hors d’atteinte, les morts à l’horizontale ensevelis, les vivants verticaux qui vacillent. L’absence partout.

Xavier Georgin
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22 (MAKING, PLAYING, RECORDING)


Idée(s) de perf(s) (?) (1) : enregistrer un bruit = une matière sonore (2) = quelque chose d’infime = voire d’inaudible (3) = un son machinique (4) = discret = insignifiant = tiré des marges (5) = de ce qui compte pour rien = soi-disant rien = de ce que d’habitude on regarde de haut (6) = tout le contraire d’une chanson pop = l’exalter (7) = le porter aux nues = attirer sur lui = au moins pour soi = l’attention = le rendre publique (8) = malgré son insignifiance = le mettre en lumière = l’exposer = le couvrir de paillettes = qu’il occupe = au moins dans ses pages (9) = le devant de la scène =

(1) = comment nommer ce geste-là ? = de quel genre = de quelle pratique relève-t-il ? = c’est un geste (10) technique (enregistrer) & artistique (art sonore & art textuel & art performance) & ce n’est pas public = ça se fait seul = à l’abri des regards = c’est d’abord pour soi (11) = tant que rien ne transparaît au-dehors c’est pour soi = rien que pour soi = ne regarde personne = n’existe pas = n’a pas de portée (12) =

(2) = une texture plutôt (13) = pas une mélodie (14) = rien qui n’obsède ou n’envoûte (15) = rien qui ne cherche a priori à séduire = attirer l’attention = capter les oreilles = capter les esprits (16) = rien qui ne désire que nous arrêtions nos courses (17) = nos cavalcades effrénées dans le monde =

(3) = il y a quelques années est sorti le livre sonic somatic : performances of the unsound body par christof migone chez errant bodies press = nos avancées électroniques = nos appareillages d’enregistrements = grâce à elles = grâce à eux = on peut entendre = enregistrer & donner à entendre = ces corps sonores = ces corps errants (18) = inexistants (19) = inaudibles à nos oreilles donc inexistants = sans consistance = aussi fluides & spectraux qu’un fantôme ou qu’un rêve = ou qu’un grand parler = grand déroulé de mots s’enchaînant l’un à l’autre dans un volute = ou une volute ? = visant à donner à entendre = ou à lire = l’invisible ou l’inaudible = c’est la même chose (20) =

(4) = il y a une vie en dehors de nous (21) = il y a des corps errants à côté de nous = ils sont légers = ils nous traversent = ce sont parfois des pensées fugaces = des raisonnements tronqués = non qu’ils leur manqueraient un bout = non qu’il s’agirait de les finir = achever = comme on bouclerait une boucle = ce sont parfois des images comme subliminales s’imposant à l’esprit = fugacement = peut-être que tout ceci = ce geste-ci = tout simple = être seul chez soi = dans la cuisine = être sûr de ne pas être dérangé = être sûr que personne ne regarde = personne ne voit = avoir l’appareillage adéquat = de quoi capter = cette fois-ci sonorement = quelque chose relevant de l’invisible = quelque chose d’inaudible à l’oreille = un flux électro-magnétique = quelque chose émanant du four (22) = de la minuterie du four = le corps errant d’un flux électro-magnétique prenant soudain corps = prenant soudain vie = en raison d’un appareillage adéquat (23) = susceptible de nous le faire entendre = j’allais écrire de nous le faire voir = sentir en tout cas = oui = peut-être que tout ceci ne relève de rien d’autre que ça : donner corps = consistance = à l’invisible =

(5) = comme s’il fallait sortir en spectacle = ou faire tout un cirque = un spectacle = de ce qui ne relève pas ni du spectacle ni du spectaculaire = prendre la mesure : on vit parmi des choses mortes des êtres morts des événements morts-nés = prendre ces choses ces êtres ces événements un à un = les porter aux nues = mais pourquoi le faire ? = ils ne demandent rien = peut-être sont-ils même satisfaits de vivre tapis dans l’ombre = ceci alors = le simple geste d’enregistrer = de s’agenouiller par terre devant le four = la minuterie du four = de porter un casque adéquat = d’œuvrer une heure durant environ à enregistrer le détail = le moindre frémissement électro-magnétique d’une minuterie soudainement très en verve (24) = serait déjà alors d’une extrême violence = une intervention d’une extrême violence (25) = que rien = aucune résistance = aucune recherche de sens = ne pourra justifier (26) =

(6) = il y a quelque chose de politique = d’éminemment politique = dans le fait d’enregistrer (27) = simple fait de s’agenouiller par terre = sans précaution = une heure durant = sur un carrelage froid = une minuterie de four électrique en verve dans une cuisine en verve = le lave-vaisselle aurait pu faire l’affaire = en verve lui aussi aujourd’hui = comme les tests préliminaires de l’appareillage adéquat = un capteur d’ondes électro-acoustiques = de marque SOMA (28) = une boîte noire & légère = ne pesant pas 100 grammes = pas plus grande qu’un téléphone portable à l’ancienne = muni d’un interrupteur & de deux roulettes = rien d’autre = fonctionnant = d’après SOMA = 300 heures d’affilée sous l’impulsion de 2 pilles AAA = deux petites antennes triangulaires & métalliques complétant la choses & un enregistreur minuscule = pas plus grand qu’un téléphone portable à l’ancienne = & un casque audio complétant l’appareillage adéquat = susceptible de donner corps aux errants = à l’errant = traversant aujourd’hui = dimanche 7 décembre = dans l’après-midi (29) = je n’ai pas noté l’heure = la minuterie du four =

(7) = tout se fait en périphérie = instinctivement = sans conscience = des choses = des événements épars = des états du monde = ont lieu autour de nous sans que nous en ayons conscience (30) = nous les captons pourtant = nous pourrions y prêter attention = il nous faut une raison pour le faire = sans raison ces choses & événements du monde disparaissent = pan pan & zou = sans laisser de trace = comme s’il s’agissait ici d’en tirer au moins une = d’en tirer au moins un = à son insu = sans qu’il ou elle l’ait demandé = de son anonymat = comme s’il s’agissait ici de faire un nom (31) = de rendre mémorable quelque chose = être ou chose = événement parcellaire = comme s’il s’agissait ici = par tous les moyens possibles = de faire d’un événement minuscule = être chose ou geste = l’affaire la plus importante au monde (32) =

(8) = comme s’il fallait pour réussir l’affaire = la tirer de l’ombre = la rendre publique (33) = comme si le simple fait de remarquer pour soi = rien que pour soi = la chose = l’être ou l’événement = ne suffisait pas à la ou le sortir de l’ombre (34) = comme s’il fallait faire usage de tout un savoir-faire = de tout un art = pour rendre compte d’un fait = d’un événement ou d’un être qui n’a rien demandé = se contentant d’être là = simplement là = se fichant bien de sortir de l’ombre = de s’étaler place publique au grand jour = l’illusion étant de croire que l’on agirait pour son bien = en son nom = l’illusion étant de croire que ce que nous faisons = l’exaltation d’une chose d’un être ou d’un geste = serait générosité point barre = comme si l’on portait aux nues une chose un être ou un geste généreusement = sans penser à soi = d’abord à soi = à ce qui nous motiverait à porter aux nues cette chose ou cet être plutôt qu’un autre ou une autre = comme si les raisons pour lesquelles nous porterions aux nues telle ou telle chose tel ou tel être plutôt qu’une ou un autre tiendraient = d’une façon ou d’une autre = à des motifs soi-disant objectifs = extérieurs à nous-mêmes (35) = comme si exposer au-dehors un être ou une chose une façon de penser se tenant d’habitude en périphérie = à mille lieues du centre = vivant sa petite vie de chose ou d’être en périphérie = se fichant bien = complètement = d’un jour être porté portée aux nues = n’était pas d’abord pas ça : se rendre soi-même publique = se donner soi-même à voir ou à entendre = occuper le centre = quitter ainsi la discrétion = les zones périphériques = obscures & délaissées = comptant pour rien = comme s’il n’y avait pas lieu = d’abord & avant tout = d’interroger nos motifs & motivations = les raisons pour lesquelles pour nous il serait important = si important = d’arrêter de raser les murs = de vivre heureux en plein soleil =

(9) = archiver le geste = l’action = par tous les moyens possibles = lui donner ainsi l’occasion d’être vu entendu = remarqué = enfin vu entendu remarqué = mine de rien = le plus discrètement possible = ces pages de blocs texte & de notes = peut-être illisibles = sans doute illisibles = cherchant juste à ne pas repousser d’emblée = cherchant juste à exposer son système = à rendre visible au premier regard la façon dont cela fonctionne = se contentant de donner à lire = rien d’autre (36) = ne donnant aucun son à entendre = aucune image à regarder durant des heures = étant peut-être la façon la plus juste (37) de rendre compte du fait qu’un jour = dans ma cuisine = agenouillé sur le carrelage = un casque audio sur les oreilles = un appareillage adéquat à la main = j’ai = après plusieurs essais infructueux = enregistré 4’04’’ durant les ondes électro-magnétiques d’une minuterie de four de marque AEG Electrolux made in Germany =

(10) = il y aurait à peser tous les mots (38) = à dire avec soin = par exemple = les différences & convergences entre les mots geste & action = une action n’étant pas tout à fait un geste = un geste n’étant pas tout à fait une action = un geste comportant à mon sens quelque chose de machinique ou d’automatique = un geste comportant à mon sens plus de machinique qu’une action = une action étant à mon sens plus consciente qu’un geste = une action agençant à mon sens une série de gestes de façon concertée = un geste résultant quelquefois à mon sens d’une série de gestes s’agençant machinalement = comme d’eux-mêmes = sans concertation = ou prise de distance = ou réflexion quelquefois intuitive = quelque chose arrivant entraînant = pan = une réaction immédiate = quelquefois en chaîne = une chaîne de gestes quelquefois intuitifs = quelquefois concertés = dans l’instant concertés = quelquefois ayant cours des jours après = à force de les dire = ressasser dans la tête = il n’y a pas de règles (39) = non =

(11) = c’est une question de vie ou de survie = de mort ou de vie ou survie = comme s’il fallait poser un acte = aussi discret soit-il = faire ainsi barrage = résister (40) au flux du monde = à la tornade folle qu’est le monde = ne pas être emporté = se lester d’un poids plutôt = plonger joyeusement = paradoxalement = dans le monde = dans les êtres & les choses du monde = sa texture = afin de ne pas s’y noyer (41) = afin de ne pas le subir = garder ainsi vivace l’esprit = étaler ainsi au grand jour comment elle fonctionne la caboche = ma caboche =

(12) = comme si tout ceci n’était qu’une question d’impacts ou de balles faisant mouche (42) = comme si tout ceci n’était pas avant tout une affaire personnelle = rien d’autre = une façon intime = personnelle = de prendre place = prendre corps dans le monde = rien n’est à abattre = je répète : rien n’est à abattre = il y a juste à construire un flux (43) = un barrage fluide = un barrage de gestes & d’actions = quelque chose d’un peu solide = si possible = ou d’un peu consistant = si possible = histoire de ne pas être emporté = histoire de ne pas disparaître = perdu à tout jamais dans les flots de la vie =

(13)

(14)

(15)

Etc.

Etc.

Vincent Tholomé
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1/ Penser besoin de forêt. Penser faire des photos pour oublier. Penser chemin dans la forêt, celui qui importe. Penser flaque du carrefour des chemins. Sa non disparition quelles que soient les saisons. Penser froid et donc gel. Dessins sans doute à capter. Faire des photos de l’en dessous. Capter la texture. Lancer des pavés. Rompre la glace. Ecrire après : la glace est rompue. Penser épaisseur. Gants pour tenir les morceaux de glace entre les doigts. Appareil photo Lumix, deux objectifs pour aller au plus près, à l’intérieur même de ce qu’on croit être. Charger batterie. Bonnet aussi, il fait froid là-haut. Chaussures de marche un peu hautes ( boue sûrement). Penser au plaisir avant d’arriver à la flaque. Le chemin sablonneux dans la forêt. En dedans de soi on le dit royal. Prendre le temps du chemin. Cela fait partie du travail. Rien ne presse. Penser 9 photos accolées sans marge entre elles, resserrées dans leurs différences et leur écho. En faire trente fois plus. J’appelle Colliger ces séries. Réunir 9 photos qui ont à dialoguer ensemble –- il y a déjà eu lichens, ciels, écorces, noeuds, racines, souches, ombres, flou... Puis un texte de cent mots qui vient dans le prolongement, calibré en trois phrases de 50, 30 et 20 mots. Le titre est un vers d’Antoine Emaz, toujours : c’est venu comme ça la première fois, alors continuer. Besoin d’un cadre précis pour se libérer. Se concentrer. D’abord le chemin : prendre le temps. Renouer avec le lieu, si important pour soi. Prendre le temps du chemin, du regard sur les troncs. De la main qui renoue avec eux ( surtout un). Progresser tranquillement. Espérer la flaque gelée. Sans savoir vraiment. Avoir déjà l’appareil photo autour du cou : objectif normal 12x60. Approcher : photos larges dans un premier temps. Aller plus près. Lentement aller au-delà. Penser transparence. Penser voir à travers. Penser : aller plus loin. Penser lumière. Oublier les ombres . S’immerger. Pour rien. Pour le simple plaisir d’être happée par le geste de la photo. Pour oublier l’entour. Pour se couper du reste du monde. Pour découper les parcelles d’un monde. Pour l’inconnu en gestation. Pour palpiter. Pour briser quelque chose du jour.

2/ Action/ Le soleil est au rendez-vous avec sa lumière d’hiver. Mais il ne fait pas si froid que ça : peut-être la flaque ne sera pas gelée. Espérer quand même . Rayons de soleil au travers des arbres : déjà plaisir. Première photo d’un peu loin, juste pour soi pour situer le lieu. La flaque est là, elle ne pouvait qu’être là, à l’intersection des quatre chemins dont trois amorcent une montée. Aussi large qu’espérée mais moins glacée. Déception vite surmontée. Il y a quand même quelque chose à faire avec la rencontre eau et soleil. S’accroupir pour être au plus près. Ne le peux longtemps : douleurs. Se relever est toujours difficile. Changer l’objectif pour travailler de plus haut. Olympus 75x300. Froid aux doigts : aide du compagnon pour la manipulation sans risque de faire tomber quoi que ce soit dans l’eau. Regarder, fixer, cadrer, déclencher. Oublier les entours. Ne voir que la flaque gelée, les eaux froissées, les diagonales d’ombres. Les herbes enserrées, le vert encore plus vif. Et casser la glace. c’est pour ça qu’on est là. Avec le bâton de marche puis des pierres. Mauvaise gestion de l’appareil photo : ne suis pas photographe, j’aime juste faire des photos. Jeter une pierre, puis une autre et encore : j’essaie de saisir l’instant : ce ne sera pas réussi. Tant pis. Glace brisée. Failles où se fondre entre les fissures. Bruissements et chuchotis des eaux froissées. Chercher l’angle, le bon profil. Des promeneurs passent, s’interrogent. Les yeux sont dans la flaque. Elle fait plusieurs mètres carrés, est étalée sur le bas de deux des chemins. Je tourne autour en enjambant les filets d’eau qui s’échappent. Le gel n’est pas si grand que je l’imaginais. Entre les doitgs de mon compagnon des brisures de glace que je tente de pénétrer : un imaginaire à portée de main. Un brouillon d’arbres affleure. Installer le regard dans l’image de la flaque. Dans le cadre. Métamorphoses en gestation. Mais sans savoir vraiment. Se centrer sur les bulles. Eclaboussures de diamants. Le soleil s’absente. Rage intérieure. Continuer quand même. Feuilles, brindilles prisonnières, taches de couleur (petites baies). Se sentir engluée dans une sorte d’épaisseur du froid. Glace brisée. Fragments de sol, fragments de soi.

3/ suite : regarder les photos, trier, éliminer, recadrer, contraster, briser, en sélectionner 9 sous format carré, les assembler , toutes serrées sans démarcation. L’au-delà de la fenêtre est dans la grisaille. Se concentrer sur les photos beaucoup plus pâles qu’espérées. Se plonger dans cet univers. Oublier la lourdeur des jours. Éliminer encore. Hésiter. Douter . Réaliser un montage. Recommencer. Attendre.

4/ à venir : écrire, en écho des brisures de phrases : 50, 30, 20. Donner un titre avec des mots d’Emaz ( magnifier le peu du jour). Ranger dans la rubrique Colliger et poser sur le blog. Abandonner le fragment de vie . N’avoir rien changé au monde qui enserre.

Solange Vissac
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Projet : contracter assurance obsèques.

Motivation première à l’action : nécessité soulager descendance et soudain désir de vivre mort au père-Lachaise ; beauté du lieu, arbres et pierres moussues, pavés et sentiers, hauteur et vues, sinuosités, chats et corneilles, renard hérisson mésanges et perruches à Paris même, seul endroit où respirer éternellement.

Quand ? Commencer Jourd’hui, effet : dépend date mort.

Questions subsidiaires et décisions à prendre, jourd’hui : Incinérée ou inhumée ? Plus tard :dalle ou pas dalle, laquelle ?( gravure ou pas gravure, laquelle ? Texte ou pas texte, lesquels et musique ou pas musique, lesquelles ? faire-part ou pas faire-part ? (messe non. Fleurs je veux.) Et quels « invités » ? Lister ennemis, malvenus, ex importuns et leur descendance, ne pas leur offrir réjouissance. Lister (plus rapide) présences bienvenues et absolument nécessaires, 2 fils, 3 amis, 3 ex-aimés.

Étape 1 : opter pour incinérée =bobo ou inhumée =claustration, renoncer option 3 : me dessécher dans un grenier, ou étalée sur plate-forme façon sioux pourtant souhaitée mais peu réalisable. (Pas oublier survivants). Retour question inhumée ou incinérée ? urne non, après bobo encore claustration inhumée couteux mais peur flammes, (Jeanne d’Arc, terreur d’enfance) Donc…
Etape 2 Inhumée pour que pas flammes donc tombe. Tombe donc. Donc tombe. Maintenant que tombe, se rendre pompes funèbres, Lesquels ? Premier sur menu google Roc Eclerc super bien noté par avis vérifiés. Ou Roblot, tradition ? Advitam (sic) a formule (sauf concession) 2399 tout compris dont capiton, cercueil et gestion réseaux sociaux Donc faire faire plusieurs devis, aller agence pompes.

équipement : pompes confortables, masque, gel hydraulique, doudoune, mouchoirs, stylo, bloc, filet pour inévitable documentation colorée et alléchante.

Principe fondamental : aller Pompes pour parler MORT ; s’abstenir tartufferie langagière empêcher litotes du jargon funéraire (ou funèbre jargon), Clarté nécessaire, pas besoin dentelle et salamalecs, on va causer MORT. Action obsèques pour sortir concept, dimension de réalité, attaquer la MORT cette inconnue, continent noir etc. Bien préciser importance mot MORT dans faire-part ; (écrire modèle faire-part, descendance pas prête). avons la joie, non tristesse, enfin ce qu’ils veulent de vous annoncer LA MORT de moi … pas décédée = MORTE, pas partie= MORTE ! pas disparue = (je t’en foutrais) MORTE ! Rentrer dans le vif de la MORT donc. Demander agent pompes funèbres détails sur processus décomposition. Gravité oui, gravité comme grave, ai répété huit fois et toujours pas en présence du phénomène, repenser ça, comment phénoménaliser sa propre mort avant que manifestée, contrat obsèques 1ère approche. Père Lachaise à 20mn à pieds, l’aubaine pour repérage, aubaine future pour fils 1 voisin, fils 2 prendra RER.

Documentation Google en amont : Prise en charge au juste prix, top remplissez notre formulaire gratuit en ligne. Faites votre choix en tout sérénité et laissez-vous conseiller par nos experts. Accompagnement Complet.(SIC) Devis en ligne Gratuit. RDV en Agence. Téléconseiller 7j/7. Pas besoin de bouger. Préfère bouger, Action quand même on a dit action donc bouger.

Idées : pas dalle pas épitaphe, pas lecture pour badauds goguenards, ci-git etc., donner plaisir aux chats et oiseaux. Terre meuble, pas caveau. Plantes. 1 par saison, rosier été, jonquilles printemps, camélia hiver, érable japonais automne, ou bambou tout saisons, pas oublier pissenlit. Si 1m sur deux à peu près, une plante chaque angle, 50cm2 chacune. Ou un petit ? Vu un houx en tige sur une tombe très joli, trop encombrant. Donc 4 plantes, temps de réflexion pour ça. Moyens : 150 boules chez Truffaut moins cher qu’une stèle plus accorts.

Gros obstacle indépassable !!! coût concession Paris intramuros plus de 15000 euros. + caveau et perpétuité obligatoire, luxe de luxe, zut de zut. Seule possibilité Thiais, Bagneux, Ivry, Saint-Ouen, La Chapelle, Pantin, Thiais, retour banlieue pour éternité exclue. Trouver solution de contournement. Seules célébrités contournent. Trouver moyen contourner. Pas moyen de contourner. Devenir vite célèbre. Comment ? Commettre crime ? Plutôt œuvre. Commettre œuvre. Trop long… Commettre action spectaculaire pour place père Lachaise. Participer téléréalité pour gloire rapide ? (la limite : mort doit suivre de près) Unique Solution : s’autodafer dans le cimetière même. Simplification projet.
Nouveau projet s’immoler au Père Lachaise (trouver coin à l’écart) pour occuper terrain. Moyens mis en œuvre : un briquet et un bidon essence.
Préalable : préparer descendance (faire valoir économies).
Programmer le geste dans deux-trois décennies.

Catherine Plée
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Elle roule, voiture décapotée, sueur, chaleur, le regard fixé sur la trace verte et mouvante, la rivière, là, s’arrêter, se garer c’est fait, sauter par dessus la portière et rien fermer, si chaud si fort envie de l’eau, deux pas déjà trop vifs, elle dévale la butte, le doigt dans le talon elle ôte une chaussure, la balance, court sur un pied, enlève l’autre chaussure qu’elle balance dans un geste de faucheuse antique et le jean qui colle de chaleur, de sueur, elle s’arrête pas dans son galop d’appaloosa, elle le déboutonne sur un pied le ventre tordu par l’effort elle court, le jean glisse mal, d’abord une jambe, elle court, le jean traine l’autre jambe, hop elle saute le balance, elle le jette, crie triomphe, elle voit la rivière là, l’eau court et bruisse, chante la joie d’être l’eau, la fille est rouge, elle sue, cheveux collés, freine, s’arrête pile sur le bord ensablé de rivière en pays calcaire, souffle mort elle devient timide devant si belle rivière, avance le bout du pied, frémit, pose le pied dans l’eau, l’autre arrive et veut aussi, viens pied, viens, elle réunit les deux et avec eux marche un peu dans la fraicheur, elle avance et s’écroule, se roule, elle est dans la rivière, entière, il faut qu’elle avance dans son lit, elle s’élance, les bras, la tête, la nage, l’eau profonde si douce de rivière, devenir poisson couler vivre là, le soleil décline elle n’est plus humaine quand elle sort. En titubant, marche les épaules basses, si relâchée tellement, si lente, corps d’une autre et le sable là, immédiat elle se baisse et ramasse un galet si lisse, si clair de gris elle pose ses lèvres sur ce premier né et tourne à peine les yeux, ils sont là, galets par dizaines, des corps affamés comme dressés, elle pense aux oisillons dont le nez bec immense attend bec de mère, elle emplit ses bras d’oisillons galets si doux , les dépose, un d’abord et oui un deuxième, bec à bec qu’ils se touchent fraternisent, et un autre et alors elle les assemble déjà en rond, elle aide elle tourne un peu elle façonne l’arrondi , ils suivent, piaillant elle entend la demande, oui chantonne-t-elle je suis là mes galets et elle tourne un peu et continue façonne, elle a formé une trace, un rond, un ventre, elle s’approche de chacun, déplace, lisse le sable dessous pour parfaire l’assise des galets si beaux que tous soient au même niveau et elle en ramène d’autres, elle a formé un monde, elle tourne autour pied de fourmi, pied qui touche l’autre comme galet est touché par galet, avance et clôt l’habitat, alors elle se tourne vers la rivière, remercie, esquisse une salutation au soleil. Enfin elle glisse un pied dans le monde parfait en expirant longuement, elle glisse un second pied s’accroupit, s’assied, s’enfonce un peu dans le sable, tourne son regard vers eux, galets aimés, se roule en boule, pose tête sur bras, et bras sur corps, remue un peu, chantonne it’s a perfect day, expire et plonge dans un sommeil léger.

Julotte Roche
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Eau. Etonnement mêlé à la hauteur. Jouer. Avec. L’eau. Geste d’enfant. Pour le seul plaisir d’entendre un ‘ Plouf ’ ou parce que c’est interdit ou par envie de créer le trouble. Trouver une pierre — grosse — angulaire — qui ne puisse être portée d’une seule main¬. Ressentir dans le choix de la pierre la sensation — chaque pierre est unique. Eau de lac. Atteindre, pour le son provoqué par la pierre dans la nappe d’eau, la nuance de la double note dont la première sera sourde et la deuxième consistera en un accord subtil émis par la gerbe d’eau résultant de la pénétration. Malgré l’interdit se débrouiller pour attirer l’attention en amont. Créer un soupçon de frayeur. A cet effet se placer sur une pierre bancale qui mettra le corps en équilibre précaire pour effectuer le lâcher. Ondulation des hanches, léger recul du buste, puis geste reste franc : je brise le miroir d’eau, je suis le mauvais vitrier. Eclat. Observer le point de vue de l’eau. Violence ou jouissance ? Terreur ou jubilation ? Mesurer la trace en comptant les anneaux.

Sur la pierre les deux pieds serrés par manque de place, vacillement, les mains enserrent la pierre, impossible de se servir des bras en balancier ; voix mémorielle dans les oreilles t’aurais dû prendre une pierre encore plus grosse !/ ou /tu vas te mouiller, je n’ai pas porté de rechange !/ ou/attention tu vas tomber/ou/ne te la laisse pas tomber sur les pieds/ou/t’as toujours de ces idées !/ou/ t’es comme ton père, faut toujours que tu fasses compliqué/ou/tu sais pas lire, c’est interdit ! ; compter jusqu’à trois ; serrer le ventre et les fesses ; lancer un peu loin pour éviter les éclaboussures ; P-LOUF — son en provenance des entrailles de l’eau— vocifération sourde suivie d’une éruption volcanique de lave liquide ; soubresaut de la nappe d’eau ; retour au calme ; chant de l’onde qui se propage ; un deux trois quatre six anneaux de plus en plus grands ; miroir ; silence. Réussi. Personne ne saura. Pas de trace. L’eau garde son secret.

Jouissance d’avoir troublé le calme. Contentement d’avoir fichu la trouille aux poissons. Détachement. Disparition. Le cambrioleur n’a laissé aucune trace, n’a rien pris. Au contraire, il a déposé. Combien d’autres ? Laisser parler l’eau.

Françoise Sullivan
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Déclencher le passage des feux verts.

Prendre sa voiture — une voiture, n’importe laquelle pourvu qu’on soit au volant —. En bus, en tram ou encore à vélo, ça ne fonctionne pas, ou moins bien, ou différemment. Choisir la rue d’une ville. La rue d’une ville munie du plus grand nombre de feux tricolores possible. Dans ma ville, il s’agirait d’emprunter la rue de Bonnel depuis le quai Augagneur. On y dénombre pas moins de onze feux, placés à chaque intersection. La météo joue peu, mais s’il pleut ou s’il y a du brouillard, il faudra simplement faire preuve de plus de vigilance. L’heure, le moment de la journée, ont leur importance. Afin que l’expérience soit parfaitement réussie, il est indispensable qu’il y ait peu de trafic. On choisira donc le tout début de la journée. Avant l’affluence vers les bureaux, la gare ou les halles. Dernière recommandation : il est absolument essentiel d’emprunter la rue dans le peloton de tête des véhicules, s’il y en a, et, depuis le pont Lafayette, continuer sur la file de droite sur le quai Augagneur, puis tourner à gauche. S’insérer dans la voie du centre.
Noter, dès l’arrêt au premier feu — il est préférable que celui-ci soit au rouge, et, il est donc nécessaire d’adapter sa vitesse bien avant le virage, bien que la signalisation soit invisible — les couleurs des autres feux en alignement presque parfait devant soi ; sauf les derniers qui se trouvent après le passage sous le Centre Commercial.
Le fait que le premier feu soit au rouge et que tous les autres passent au rouge les uns à la suite des autres à ce moment précis est l’assurance de la réussite de la mission que l’on s’est donnée à soi-même et qui va bientôt se réaliser.
Lorsque le premier feu passe enfin au vert, il est crucial de ne pas se lancer trop rapidement pour atteindre le second feu tout proche. Il faut adapter sa vitesse — sans toutefois gêner la circulation — et parvenir au feu en douceur, sans presque de nécessité de freiner pour attendre le passage au vert et, à partir de là, sentir que la mission va réussir et continuer d’avancer doucement, sans à-coup, sans besoin de freiner jamais, et voir la série des feux passer au vert les uns après les autres, à l’instant précis où on les aborde — comme si nous avions le pouvoir secret de les plier à notre avancée —.

Mission des feux verts accomplie égale promesse d’une journée placée sous de bons auspices !

Françoise Durif
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Remplir son panier de silence.

17 H – Envoi d’un mail
Bonjour tous,
Je viens d’avoir Béa au téléphone
La cérémonie aura lieu demain mardi à 15 h au cimetière
Comme convenu j’ai commandé les fleurs qui seront livrées au cimetière
Le montant, livraison comprise est de 65,90 €, soit divisé par 4 cela nous fait chacun 16,47 €
Pour la simplicité de mes comptes merci de me faire un chèque de 16,47 €.
Rien d’urgent.
J’espère que vous allez pour le mieux, chacun dans ses occupations,
préoccupations... et surtout dans sa santé.
Je vous embrasse et vous souhaite une douce journée.
Marie

23 H –- Je prends mon panier, le remplis de silence.
Je pose mes lèvres sur les lèvres des roses du dernier bouquet d’automne. Elles seront bientôt fanées. Je caresse les cactus d’Arizona, les remercie d’être là. Je me fais sens. Je les félicite, ils grandissent, ne cessent de me surprendre dans leur sculpture temporaire. Je caresse les feuilles de l’orchidée, de petites pousses m’émerveillent, je les encourage délicatement à m’offrir des fleurs d’avenir. Action qui prolonge, transmet la tendresse. Conviction. Explorer le ressenti. Mes lèvres sur les lèvres des roses, éphémère de la vie. Dans le silence de mon panier les objets m’enseignent la patience du temps. Je monte les escaliers. Le petit cerf cale-porte est bien à son travail, fidèle au poste. Je lui dis bonsoir, lui demande de ses nouvelles, comment s’est passé sa journée, lui explique la mienne. Ses deux yeux sont interrogatifs – tout va bien – c’est l’heure du câlin. Je le prends dans mes bras, le sers contre mon cœur, je ferme les yeux, lui caresse le dos. Je reçois sa chaleur, je lui transmets la mienne. Je lui parle de sa naissance, de son pays lointain, de l’être humain qui lui a donné vie, qui lui a cousu son sourire et ses yeux immuables. Nous envoyons des ondes positives au monde. Dans mon panier le silence remercie, câline la patience des objets, leur bienveillance, embrasse l’éphémère des roses, la vie sculptée des cactus, le vert des feuilles des orchidées. Action : remplir son panier de silence.

Marie Moscardini
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Pour une archéologie ferroviaire.

Amont :

Disparition d’une voie ferrée devant la gare de Castries, désaffectée, où ne subsiste qu’un tracé rectiligne

Voie ferrée, déferrée donc promise à l’oubli, puis à l’oubli de l’oubli, mais hypermnésie d’internet

Qui aurait déjà documenté cette section de voie ? Personne peut-être

Train fantôme. Je devrais dire train spectral, trace de ce qui fut. Chercher l’aura de ce qui n’a pas encore tout à fait disparu, referrer la voie

recherche sur le site www.anciennesvoiesferrees.fr : fructueuse, j’y retrouve le tracé de la section qui m’intéresse
Zoom sur la carte : ligne Sommières-Le Crès, 22 km (pour la section qui m’est rapidement accessible)
Ouverte « le 30 octobre 1882 ; fermée au trafic voyageurs le 18 janvier 1970 »

Soit 88 ans de service à transporter les gens. Je m’y intéresse un demi-siècle après sa fermeture.
88 + 50 = 138 ans. Deux vies !

Notes prises sur site internet :

Hérault, Gard
22 km
Gares : Sommières (correspondance pour Nîmes, Le Vigan et Gallargues), Saint-Christol, Saint-Geniès-de-Mourgues, Castries, Vendargues, Les Mazes/Le Crès (où la ligne rejoint la ligne Nîmes Montpellier) > Montpellier-Saint-Roch (correspondance pour Nîmes, Narbonne et Faugères)
Ligne ouverte le 30 octobre 1882 ; fermée au trafic voyageurs le 18 janvier 1970 ; fermée au trafic marchandises les 18 janvier 1970 (Sommières Saint-Christol), 5 juillet 1971 (Saint-Christol Castries) et 27 mai 1977 (Castries Vendargues) ; non déferrée entre Vendargues et Les Mazes
Compagnie du PLM (La Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée)

Partition

L’action dure environ 1h30 : pistage à pied, selon tempo lent, de la voie déferrée, à hauteur d’homme & en SILENCE, ne pas chercher à être vu, tenter de rester furtif, spectral
Chaque station debout se fait principalement sur la voie déferrée / chaque déplacement a pour but de retrouver la voie (malgré obstacles : végétation, disparitions hors du champ visuel, parcelles de champ enclos) par prise de mesures : tâtonnements visuels

Mesure 1 || Approche par un PARKING | photo surexposée (saturée d’émotion, en fait : ce que le soleil fait faire | trop gde exposi°, trop de temps laissé à l’obturateur ouvert : rêverie, l’épreuve du temps sous l’index bientôt tendu ||

Mesure 2 || depuis la première section de la voie par une route asphaltée, à quelques centaines de mètres de la gare désaffectée, jusqu’à une autre section, par une autre route (celle qui joint Restinclière à Castries – la 610), i.e. selon axe nord-est au sud-ouest | distance d’environ 1500 mètres, soit un « canton » dans le jargon ferroviaire

TALUS COUPÉ RAS PAR LA ROUTE

voie déferrée, coincée entre deux langues de bitume | appareil photo pentax, unique objectif à focale fixe| gêné par le soleil éblouissant ( bêtement choisi l’heure la plus chaude mais la plus dure en terme de lumière) tant pis, j’y suis ||
Mesure 3 || je cherche vainement les panneaux de signalisation ferroviaire : il ne reste qu’un PYLÔNE fantomatique qui se dresse de l’autre côté de la coupe | je cherche un panneau Z ||

Mesure 4 || Pas une dérive mais une erre, celle de la voie | je la suis en contrebas et en parallèle car inaccessible
Chaque coupe de la réalité se fait au 50 mm (ce qui s’apparente le plus à l’oeil humain)
Quand déclencher ? Je cherche les sutures (talus|route, talus|voie, voie|végétation), les décrochages visuels (qui donc accrochent l’oeil), tout ce qui point | mais un punctum avant image (je déplace l’affaire) ||

Mesure 5 || quel point d’accroche mérite le déclenchement ? Ce qui m’émeut, i.e. tout ce qui réveille le ça a été ||

Mesure 6 || jeu avec le littéral : une RONCE m’accroche et m’empêche de rejoindre le talus | je l’écarte, la tire, elle est volubile et s’empêtre loin dans le vert | j’en éprouve la souplesse élastique | je m’y pique douloureusement | je la photographie (intervention physique & coup|de|la|coupe)

Ne pas vouloir faire photo : c’est une prise de note écrite à la lumière ||

Mesure 7 || découverte PONT METALLIQUE dans une trouée de feuillages | 7 1 parcouru d’abord dans le sens de mon pistage (en m’éloignant de la gare de Castries) | 7 2 à 7 4 puis en sens inverse | stations debout désaxées par rapport à la voie absente | 7 5 à 7 7 Scruter les limites : bois|feuilles, feuilles|métal, métal|bois | pont|voie|talus

Repères : logique de l’ingénierie ferroviaire (au plus près de la ligne droite, courbes d’une amplitude compatible avec sécurité | superstructures : pylône de signalisation, constructions : gare, avant-poste ? // ballast : d’origine ? Trop neuf) ||

Mesure 8 || quitter le pont par talus en pente : passer sous le pont et suivre la contre-allée (une bordure de champ terreuse → voir trace) | 8 1 à gauche dans le sens de la marche en contrebas de la voie : bâtiment inconnu, fonction ferroviaire ? ||

Mesure 9 || contraint de suivre en esprit la voie disparue, aboutir à
la fin de cette 1ère section, buter sur les glissières de sécurité en bordure de la route | ne pas revenir sur ses pas ||

Mesure 10 || je prends du champ (environ 200 mètres) perpendiculairement pour tenter de lire l’inscription de la voie dans mon paysage mémoriel (fascination enfantine pour les trains, locomotives, couleurs vives, draisiennes) | pistage de loin façon Sioux – Sioux ||

Coda || Voyage dans un espace en partie réaffecté à un autre usage, quoiqu’assez proche (la voie déferrée qui passe devant la gare est devenue promenade (cailloux, talus et hautes herbes) , en grande partie désaffecté : voie déferrée disparue sous les ronces, arbres, etc.
Désaffecté mais pas sans affect : retomber en enfance | grimper sur un talus malcommode | traverser un roncier, me piquer, et trouver un artefact : un vieux pont | conte de fée (derrière les ronces
le doigt se pique au fuseau végétal)

Être le géomètre puis le poseur de rail puis le garde-barrière puis le conducteur puis le voyageur puis les spectateurs du train le contrôleur l’aiguilleur le créateur de la PLM le riveteur                   le poseur de rail                   le conducteur                   le voyageur

Être (dans le pistage mémoriel) tous ceux-là à la fois Psychophanie à travers les temps (138 ANS) les espaces (                   ) les matières (                   )
le son booGie, wooGie                  Staccato                  Ta-Tac TaToum

Coins du Désir qui décollent le Feuil de l’oubli                   l’insPectaculaire
 :
La voie coud entre caRte et territoire                   les esPaces-temps, ubiquité dans le mouvement les infinis parallèles || la simultanéité de TT cela = son harmonie

Trace

Succession des instants de la recherche de la voie déferrée (= mélodie) | piqûres involontaires par les ronces écartées pour accéder au talus, griffures | notes après-coup | semelles terreuses de chaussures + brindilles végétales par micro-traNsfert, traces d’un macro-transfert (pistage voie par déambulation) pour suivre les traces (talus, ballast ?, pont) de ce qui transportait les voyageurs

contre vitesse, lenteur
contre oubli, enquête inspectaculaire
contre signalisation, furtivité
contre bruit, silence

recouper les indices de deux disparitions : celle de la voie déferrée et la mienne (photos où je n’apparaitrai pas)


 Note 1 : || est la clef musicale de percussion, elle signale aussi un changement dans une partition

 Note 2 : S TT D G LM P R Z Nf F sont des signaux ferroviaires

 Note 3 : Les dix mesures de la Partition et de la Trace sont visibles dans mon blog L’oeil a faim

 Note 4 : pour une 2e partition : chercher la voie « non déferrée entre Vendargues et Les Mazes »

Bruno Lecat
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31


De l’importance de la forêt dans les dispositifs passés et à venir.

Mémoire de dispositifs mis en œuvre au siècle dernier

Situation : quelque part au bord d’une rivière dans les Alpes de Haute Provence Date : certainement durant l’année 1976, en hiver Nombre et sexe des participants : six (1 femme et 5 hommes) Matériel requis : trois litres de colorant Fluorescéine, pigments en sac (vert, rouge, bleu), trois seaux de chantier 12 litres en plastique, trois bouchons de liège, bandes à joint et bandes plâtrées, bobines de corde, ficelle agricole naturelle, outils pour couper et percer.

Action 1 : traces sur la neige Percer en son centre chacun des seaux de chantier Obstruer le trou avec un bouchon Remplir les seaux de pigments Un seau rouge (un garçon) Un seau vert (un garçon) Un seau bleu (un garçon) Les trois hommes s’alignent sur une seule ligne au sommet de la pente La fille et les deux autres garçons prennent position avec leurs appareils photo au bord de la rivière, là où s’arrête la pente enneigée C’est la femme qui donne le top départ Les trois garçons commencent à descendre la pente en enlevant les bouchons Ils descendent tous les trois au même rythme, s’efforçant d’aller droit autant que les aléas de la neige et du sol le permettent Les trois lignes de pigments se dessinent progressivement Les photographes saisissent chaque instant de la descente jusqu’à l’arrivée Au final, la petite colline enneigée a un trait vert, un trait rouge, un trait bleu dont les traces vont évoluer avec le temps, la chaleur, le froid, la pluie, le gel, la neige. Les six participants poursuivent jusqu’à la nuit les saisies photographiques de ces évolutions

Action 2 : traces dans la rivière L’ensemble du groupe choisit un point de la rivière où celle-ci est le plus facilement accessible et photographiable Un participant va se poster très amont de ce point avec les trois bidons de colorant Fluorescéine C’est toujours la femme qui donne le signal pour démarrer l’action Le participant en amont commence à vider le colorant dans la rivière En aval, les cinq participants tentent de photographier le rapide passage et les remous de la rivière colorée vert fluorescent

Action 3 : chrysalide dans une forêt de pins l’ensemble du groupe recherche dans les bois morts de la forêt une branche solide, en bon état et mesurant environ deux mètres L’ensemble du groupe choisit dans la forêt de pins deux arbres suffisamment proches Chacun de ces deux arbres doit avoir des branches faisant fourches Une fois les arbres sélectionnés, les cinq hommes place la branche dans les fourches des pins choisis et teste sa résistance Ensuite ils reposent la branche sur le sol préalablement recouvert de plusieurs bandes à joints sous lesquelles ficelles et cordes ont été placées. La femme s’allonge alors le long de la branche, ses bras le long du corps Les cinq hommes s’occupent alors d’entourer le corps et la branche de larges épaisseurs de bandes, puis de solidement ligaturer l’ensemble corps-branche Une fois tous les liens bien assurés, les cinq hommes soulèvent la branche-corps et testent à différente hauteur la résistance et le confort-inconfort de la participante C’est la femme-chrysalide qui décide la poursuite de l’action Les cinq hommes alors continuent à soulever la branche-corps et l’ajuste dans les fourches des deux arbres A partir de ce moment l’un des participants à la charge photographier Les quatre autres hommes s’affairent alors à enrouler la femme-chrysalide de bandes plâtrées, de bandes à joint, de ficelles, et de cordes L’opération est longue, patiente et attentive à épargner le visage et la respiration de la femme La chrysalide achevée, les cinq hommes multiplient les saisies photographiques selon différents angles La présence ou non des participants dans le champ n’a pas d’importance Quand la femme-chrysalide le décide, quatre hommes s’affairent à déposer au sol, puis défaire la branche-corps. Le participant restant s’occupe lui de photographier toutes les lentes et différentes étapes de la déconstruction de la chrysalide Une fois la femme libérée de la chrysalide, tous les participants replacent la branche nue dans les fourches des deux pins.

Dispositif minimal pour le siècle présent

Situation : n’importe où avec des forêts et des vues sur la mer Date : le plus tôt et le plus longtemps possible Nombre et sexe des participants : 2 (1 femme et 1 homme) Matériel requis : des supports et des surfaces, des pigments, du médium, pinceaux, spatules, couteaux, fusains, crayons, 1 taille crayon graphite de marque Caran d’Ache, du réseau stable et une bonne connexion WIFI.

Action 1 — La femme et l’homme se rapproche l’un vers l’autre. Ils prennent leurs mains. Se tiennent ensemble, puis s’embrassent.

Action 2 — La femme et l’homme se tiennent par la main. Ils marchent dans les rues, dans la forêt, sur une plage.

Action 3 — La femme et l’homme sont enlacés, assis dans l’herbe. Ils contemplent la mer, des îles au loin, le lever du soleil, le coucher du soleil, la nuit qui vient, un nouveau jour qui se profile.

Action 4 — La femme et l’homme reproduisent et répètent, dans l’ordre qu’ils souhaitent, les actions 1, 2 et 3. `Le choix d’imaginer et de réaliser d’autres actions que celles décrites ci-dessus leur appartient.

Ugo Pandolfi
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32 (Indéniablement)


C’est le matin. Indéniablement. C’est avant l’horoscope radiophonique. C’est vers 06h20. Ou vers 07h20. D’abord descendre l’escalier. D’abord ouvrir la porte numéro un au chien numéro un. Ça déclenche les pleurs du chien numéro deux. Indéniablement. Après 2 minutes 30. En moyenne. Faire rentrer le chien numéro un. En l’appelant par trois fois. En moyenne. Traverser le salon. Arriver dans la cuisine. Ouvrir la porte numéro deux au chien numéro deux. Qui cherchera à se soulager à l’endroit même choisi par le chien numéro un. Indéniablement. Entre-temps. Dévisser la macchinetta. Récupérer le filtre. Évacuer la dose de café utilisée. Rincer le filtre à l’eau chaude. Remplir d’eau la partie basse de la macchinetta. Jusqu’aux deux-tiers. Placer le filtre par-dessus. Éventuellement, empêcher le chien numéro deux d’aboyer sur les passants les voisins les écureuils son ombre un caillou en l’appelant fermement par son nom quatre fois. En moyenne. Remplir le filtre de café moulu et tasser. Visser ensemble les deux parties de la macchinetta. La poser sur la gazinière sur la plus petite taque. Régler la flamme au maximum. C’est le matin. C’est avant l’horoscope. C’est vers 06h30. Ou 07h30. Une fois la macchinetta sur la flamme, ça laisse 8 minutes 30 (en moyenne) pour — l’ordre peut varier (parait que ça fait vivre plus longtemps) : a. mettre le chauffage dans la salle de bain (et relancer la chaudière qu’il faudrait faire entretenir si la pression n’est plus suffisante — pas plus de 2,5 bar sinon… sinon, quoi ?) b. préparer les médicaments dans le pilulier (2 comprimés pour le matin, 2 pour le midi et 1 pour la fin de journée) c. donner le médicament pour le cœur au chien numéro deux (un demi-comprimé) d. donner le médicament contre l’arthrose au chien numéro un (un comprimé) e. inviter le chat à sortir (quoiqu’il se passe, ne pas le laisser avec le chien numéro deux) f. préparer une tasse de type « mug » et y adjoindre porte-filtre métallique et filtre 1x4 — le filtre interne à la macchinetta est défaillant. Couper le gaz quand la cafetière laisse entendre des bruits d’ébullition et que de la fumée s’échappe du bec (c’est vers 06h39 ou une heure plus tard), poser une manique en son sommet, l’enserrer de la main droite (l’anse en plastique de la macchinetta a lâché après un mois d’utilisation) et faire couler le café dans le filtre 1x4. C’est le matin. C’est avant l’horoscope. C’est vers 06h40. Ou 07h40. Si tout va bien. Si tout se passe comme sur des roulettes. Si on est dans les temps. À partir de là, on a plus ou moins cinq minutes, le temps du filtrage secondaire. De quoi glisser une boisson énergisante et une barre chocolatée dans le sac. De quoi préparer une cigarette un briquet un spray nasal à base de chlorhydrate de tramazoline. De quoi réfléchir furtivement à notre travail d’écriture en cours aux prochaines étapes à l’heure à laquelle on s’y mettra. Indéniablement. Alors on place un deux trois sucres dans la tasse. Puis on ouvre la porte du frigo et on attrape la brique de lait de la main droite. On dévisse le capuchon. La porte du frigo reste ouverte. On en a pour deux secondes. On fait couler un peu plus qu’un nuage de lait dans la tasse. On visse le capuchon et on repose la brique de lait dans le frigo que l’on referme. On attrape une petite cuillère dans le lave-vaisselle ou le tiroir à couverts et on la glisse le long de la paroi intérieure de la tasse. C’est le matin. C’est avant l’horoscope. C’est vers 06h46 ou 07h46. Le temps presse. Indéniablement. Revenir sur nos pas. La tasse dans la main droite. Revenir sur nos pas. Dans le salon. Attraper la cigarette. La glisser derrière l’oreille gauche (ou l’oreille droite). Fourrer briquet spray nasal et pilulier dans la poche du peignoir. Prendre garde à bien fermer la porte de la cuisine. Même si cela déclenche les pleurs du chien numéro deux. Revenir sur nos pas. Monter l’escalier. Le chien numéro un aux basques. Pousser la porte de la chambre. Déposer tasse de café briquet spray nasal et pilulier sur la table de chevet. Déposer cigarette dans le cendrier. Allumer la lampe-radio. C’est le matin. C’est vers 06h49 (ou 07h49). Quand on a réussi. Une fois de plus.
Indéniablement. Comme chaque jour. Du lundi au vendredi depuis douze ans. Il est 06h50 (ou …). « Bonjour à tous / Béliers … ». C’était le matin. N’importe lequel. Indéniablement. Note pour moi-même : il faudrait peut-être que je goûte le café que je prépare. Au moins une fois. Pour le principe.

Jérémie Tholomé
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33 (Les fantômes qui chuchotent)


Repères
automne 1937 installation de la famille Carozzi — Louis, Pauline et leurs trois enfants Jean, Angèle et Annie — au 14 avenue de Corbera. Antoine Poletti, frère ainé de Pauline, les rejoint au début de la guerre.
31 mai 1940, naissance d’Eugénie Pierrette Carozzi. Exode de toute la famille en juin 1940, retour à l’automne ?
7 mars 1944, arrestation d’Antoine, emprisonné à Fresnes puis déporté à Neuengamme où il disparaît.
19 octobre 1948, mort de Louis après plusieurs années de démence.
1954, Jean rencontre Marcelle F, l’épouse et quitte Corbera pour Asnières.
1955, Angèle épouse André C, le couple s’installe à Boulogne.
1956, Annie épouse Simon F (frère de Marcelle), le ménage s’installe à Corbera, avec Pauline et Pierrette, naissance de leur fils Jean-Louis en décembre.
1958, la petite famille quitte Corbera pour s’installer à Épinay.
14 Avril 1962, Eugénie Pierrette se marie avec Roland, le jeune couple s’installe à Corbera, toujours avec Pauline.
5 mai 1964, naissance de leur premier enfant, Alexandre.
1965, Roland accepte un poste d’instructeur dans l’aviation à Montréal, le couple et l’enfant quittent Corbera.
Été 1967, Simon, Annie et Jean-Louis reviennent s’installer à Corbera auprès de Pauline.
10 février 1972 Caroline arrive à Corbera, déposée par sa mère — Eugénie, rebaptisée Pierrot par Roland — qui rentre d’Algérie avec ses trois enfants, après la mort brutale de Roland. Elle revient la chercher quelques semaines plus tard.
Juillet 1978, Pauline s’effondre dans le couloir de Corbera victime d’une hémorragie cérébrale.
1981, Annie, Simon et Jean Louis quittent Corbera pour Colonel Fabien.

Il faudrait retourner avenue de Corbera, photographier la rue, prendre des notes, en faire un descriptif précis. Trouver le nom des habitants actuels de l’appartement, leur glisser un mot dans la boîte aux lettres, avec pour projet de leur rendre visite à l’issue du confinement, est qu’ils m’autoriseront à visiter l’appartement, à prendre des photographies ?

28 novembre 2020
Je reviens avenue de Corbera, la rue est calme, quasi déserte, peu de commerces, un hôtel. Quelques voitures passent, une jeune femme tente de faire un créneau juste devant le 14, abandonne, sa passagère prend le relais tandis qu’elle téléphone sur le trottoir, j’ai le vague espoir que les deux amies vont entrer dans l’immeuble. Raté, c’était un peu gros. Depuis la rue je scrute les fenêtres du premier étage, à travers les reflets, l’appartement paraît vide. Il y a bien une boutique de modiste au pied de l’immeuble mais elle est fermée. A travers le verre cathédrale de la porte d’entrée je ne devine pas grand-chose. Si je pouvais me glisser dans le hall, sentir l’odeur des lieux, les pierres froides de l’escalier, le bois ciré des portes, écouter les bruits sur le palier. Si l’appartement est vide, peut-être est-il à vendre ou à louer, peut-être je pourrais le visiter ? Je reste quelques minutes devant le 14, aucun mouvement. Une vieille dame sort d’un immeuble du trottoir qui fait face, j’ai envie de l’aborder, je n’ose pas, je le regrette trop tard, il faudra que je revienne, tenter de rencontrer des habitants de l’avenue, certains ont peut-être connu mes grands-parents, mes parents, mes oncles et tantes.

Rédiger un questionnaire à l’attention de mes cousin.es, mon frère et ma sœur, combler la frustration.

« mordoré... une odeur de miel... les arrêts et départs des voitures dans la rue, comme s’il y avait un feu rouge tout près... une lumière tamisée, douce... un soir de Noël, des jeux de devinettes, il faut écrire des noms de chanteurs ou de personnes célèbres, je suis la seule enfant parmi les adultes, je ne comprends pas tout à fait le jeu, m’obstine à mentionner Tino Sirop — pour Tino Rossi — sans arrêt, me croyant très spirituelle, et je sens un agacement gêné de la part des adultes... le premier visage, celui de Pierrot, sa voix sensuelle et un peu gouailleuse qui raconte, son rire... Pierrot devisant avec Bruna tout en se peignant les ongles, évoquant sa grossesse, elle est enceinte d’Alexandre, fumant, nous lisant un de ses poèmes érotiques, nous sommes toutes les trois attablées dans le salon... Curieusement rien de précis de Roland, mais une impression de douceur, de bienveillance, de bonne humeur... »

« Le petit couloir qui allait à la salle de bain et toilettes où tous les anciens étaient encadrés... »

« Sépia... le buffet aux petits Lus... les tableaux de Marchi et ceux des vieilles rues encadrées en noir... l’odeur du buffet... le bruit de la grille de l’ascenseur… le soleil parce que c’était mon refuge... l’entrée de l’immeuble et la joie de fêter Noël avec toute la famille, et savoir que j’aurais des sucettes lapin de la part de pépé Flori... la porte d’entrée de l’appartement, elle cache une surprise... la salle à manger, le buffet qui recelait des trésors... Annie debout entre le putain de buffet et la table, appuyée sur une chaise en fumant et me parlant... Les frappes de mémé Pauline... Simon dans son fauteuil avec sa robe de chambre et ses petits lus... Angèle revenant du magasin de la rue Crozatier dans lequel elle achetait ses robes... Jean en train de fumer à table et de s’engueuler avec Serge : Vous la droite !... Pierrot en train de fumer, sentant le parfum, pleine de bijoux, exotique... ma mère m’a raconté que la Gestapo était entrée dans l’appartement et piquait les lits avec des baïonnettes… »
« un marron soutenu et brillant... l’odeur du café...le bruit du moulin à café... le bruit des camions poubelles le matin... une lumière jaune qui viendrait de la cuisine, ou du salon... la lumière de la rue Crozatier quand je me penchais à la fenêtre... le lustre vieillot dans la salle à manger... la pièce que j’aimais le moins c’était la chambre d’Annie et Simon, elle était triste... un repas de Noël, beaucoup de bruit, de chaleur humaine... un morceau de Corse dans Paris... Pauline, ou Annie, un visage féminin... Pauline qui ronfle... Annie qui donne l’accès aux gâteaux... Simon c’était le chocolat... Simon qui gueule en regardant la télé... Jean tournant la polenta dans la cuisine minuscule... la chambre de Jean-Louis, un foutoir... »
« Gris... L’aspirateur, son sac qui se gonfle... la radio le matin dans la cuisine... les bandes dessinées... La peur d’être enfermée dans l’ascenseur... Pauline qui fumait des gauloises sans filtre... Jean-Louis qui écoute de la musique dans sa chambre... Annie faisant cuire de la viande, du steak haché... une maison remplie de monde, comment autant de monde pouvait entrer dans un si petit espace ? »

Je suis obnubilée par Corbera vide. J’imagine que l’appartement est resté abandonné durant toutes ces années, plongé dans un sommeil de presque quarante ans, un temps en miroir de celui qui a vu arriver Pauline en 1937. Comme si après le départ d’Annie et Simon personne n’avait pu y vivre, y installer la joie. Comme si les fantômes de tous les habitants qui ont depuis disparu étaient les gardiens de Corbera. Je les imagine chacun disposant d’un lieu infime, la fêlure d’une vitre, la trace d’un tableau, une fissure, le trou d’une cheville, un lambeau de papier peint oublié à l’intérieur d’un placard. Si je ne peux pas entrer à Corbera, j’inventerai les pièces vides, la couleur des murs, la lumière, les détails, j’y dresserai une grande table de Noël et j’écouterai les fantômes qui chuchotent.

Caroline Diaz
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34 (Détruire, construire)


1- Coin de galerie désert, pile de papiers froissés en forme d’art, lente approche, coup de pied dans la pyramide de papiers, pied content. Pile de papiers reconstruite aussitôt pied parti. La création de l’œuvre impliquait aussi sa destruction.

2- On marche à toute vitesse vers l’endroit indiqué. Les eucalyptus encore enfants peuplent le vaste terrain, la défriche commence ; un à un, on les arrache et on les balance sur le monticule d’où ils exhalent leur dernier parfum de mort. Plus jamais ils ne voleront les gouttes d’eau savamment préservées dans le creux de la terre.

3- Guettons d’abord les piégeurs ; repérons leurs propres repères, marchons dans leurs traces en mettant les pieds là où ils ont mis les leurs ; puis défaisons leurs gestes, coinçant dans les gueules de fer des morceaux de bois déjà inertes. Tous les animaux se cachent.

4- En hommage à celle qui, ayant perdu son chien, mort de vieillesse, s’est mise à collecter tous les poils laissés par la bête dans la maison, dans l’espoir de reconstituer l’animal.

5- L’incendie a fait ses ravages sur la route de la mort et les arbres ont été déclarés coupables. Depuis, on coupe tous les arbres sur le bord de toutes les routes ainsi que toute herbe qui a le malheur de pousser au-delà de dix centimètres. On souffre pour les racines innocentes qui dans leur orgueil blessé essayent de mener à bien leur tâche d’apporter la sève aux pousses nouvelles. Alors on ne les regarde plus, on détourne la tête quand on passe, dans l’espoir que cet acte d’ignorer les bords de route décapités puisse aveugler les yeux de la faucille pourtant déjà aveugles et impitoyables.

6- On peut choisir un livre aimé, haï, ou alors livre quelconque ; avec les feuilles d’automne ramassées dans les lieux qu’on parcourt de la naissance à la mort, on frictionne les pages du livre, toutes les pages, doucement, lentement, jusqu’à ce que les odeurs des bois, les parfums d’enfance, les cris des oiseaux du soir cherchant leur nid, la chaleur du soleil ensevelie dans les nervures des feuillées récoltées suivent leur route mot à mot à la recherche d’une bribe d’histoire à laquelle s’attacher. Pour toujours.

7- Combien de fois peut-on dire non à ce qu’on aime pas, combien de fois peut-on être insolents et cracher au nez des imbéciles, combien de fois a-ton le droit de rire aux éclats devant les chercheurs de critères et des règles que ne conviennent qu’à ceux qui ont perdu leur imagination dans le terrains vague, combien de fois peut-on amorcer la chute libre et regarder le ciel, combien de fois jusqu’à ce que l’on fasse un peu bouger la Terre ?

Helena Barroso
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35 (La pierre bleue)


Note. Je m’étais préparée à ce qu’il fasse froid, à ce que les froids se cumulent, à ce qu’au gel du cœur s’ajoute une température basse. Le froid m’alourdit, pourtant je me rends compte que je ne suis pas en mesure de le mesurer. La première page du carnet en papier recyclé se tourne sur l’interrogation du froid. Sa texture dans ma paume me rassure, le crayon aussi, qui se joue de mes doigts. Je m’étais préparée à avoir peur. Je note cela aussi. Peur. Mort. Peur de la mort, d’un mort, mon premier mort. Note. Rassure parce mon regard se détourne quand il se pose sur le lignage bleuté. Il se détourne du corps. Note. Corps allongé, visage impassible, yeux clos. Je m’étais préparée à avoir peur. D’un corps familier pourtant, intime, pas un corps avec qui j’ai dormi mais le corps d’où je viens. Note. Le corps d’où je viens, dont je viens. Je m’étais préparée à ne pas le toucher, ce corps, à rester à distance. Les mains sont rassemblées sur le ventre, posées l’une sur l’autre. Je les ai tenues, je les ai connues, je note, je les connais. À l’annulaire la bague à la pierre bleue. Note, quatrième page du carnet, le saphir. Est-ce un saphir, on aimait à le dire. Pierre bleue. L’anneau a tourné, la pierre n’est pas sur le dessus du doigt, tournée vers le haut, vers le plafond ou le ciel. La bague a tourné. Ou elle a été mal positionnée. Important. Ou non. Un pas en avant, de plus près, près à se frôler, on ne voit que l’anneau, le saphir est muet, invisible. Un souffle. Entre mon pouce et mon index tourne l’anneau, sans résistance. Dérisoire mais mieux comme ça. Je note. Mieux comme ça. Ma main ne s’est pas attardée sur la main qui la porte, cette bague précieuse. Précieuse. Valeur ou non. Pierre bleue. Maintenant apparente. Prête et parée pour toute éternité.

Elisabeth Saint-Michel
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36 (L’ornithologue )


Regarde par la fenêtre. Si tu plisses un peu les yeux, tu pourras entrevoir la mince trame du filet qui ondoie avec le vent, si mince qu’il semble invisible à un regard distrait. Je l’ai édifié ce matin, pendant que tu dormais. Deux longues perches télescopiques, que j’ai plantées dans la terre imbibée de rosée, et le fin piège minutieusement déroulé, tiré à quatre épingles, dans une tension invisible entre les deux tiges de métal. Bientôt, des passereaux insouciants s’y heurteront, et glisseront dans une des poches. Ça ne leur fera aucun mal, je te le promets.

Et hop, voilà le premier !

La prise est suspendue, ligotée comme une paupiette.

Approchons-nous. Restons doux dans nos gestes, veux-tu, pour ne pas l’effrayer. Prends-le délicatement dans tes mains, comme ça, tu vois ? N’aie pas avoir peur, c’est un tout petit oiseau. Une mésange bleue. L’index et le majeur de chaque côté de son cou, et son petit corps chaud et palpitant au creux de ta main, comme un nid protecteur. Bien sûr qu’elle te pince et te picore les doigts, elle ne se laisse pas faire ! Tu sembles si grand pour cette toute petite chose. Tu sens son petit coeur battre la chamade ? Il faut redoubler de délicatesse pour ne pas l’affoler.

Toujours commencer par dégager les pattes. Du bord de ton ongle, fais glisser doucement les noeuds causés par son tourment, jusqu’au bout de ses griffes... le fil se déploie et libère les brindilles écaillées. Saisis-les, comme une pince, et hop, tête en bas. Elle commence à se laisser faire, à te laisser faire, toute résignée à te confier sa destinée. Vient le tour des ailes, éventails échoués, qui te chatouillent alors qu’elle se débat. C’est le moment le plus périlleux, évitons d’y laisser des plumes… fais glisser délicatement le long de l’alula, cette petite aile magique qui lui permet de rester stable contre vents et marées. Les mailles sont coriaces, elle résistent autant que l’oiseau. Il crie, te supplie de lui laisser ses outils. Sa survie en dépend, tu comprends ? Lorsque les derniers noeuds sont défaits, il ne reste plus que la tête, et ça, c’est un jeu d’enfant !
Garde bien les pattes entre tes doigts pour admirer cette merveille, ce joyau ailé. Admire ces couleurs si bigarrées pour un oiseau commun. Soufflons sur son duvet pour voir à qui l’on a affaire… Les réserves pour l’hiver sont bien entamées !

Enfin, fourre-le tête la première dans le sachet en tissu. Vas-y, je t’assure qu’il n’y a aucun danger…

Plus tard, à la table d’étude, entre mes doigts, l’oiseau s’ébouriffera de contrariété, après avoir été pêché au fond du sac. Il nous faudra des gestes à la fois doux et fermes pour relever ses caractéristiques sans trop l’importuner : d’abord, on mesurera la taille de sa plus longue plume, à l’aide d’une réglette en métal. On consignera également son genre, son âge, et son niveau de graisse dans le grand carnet. Puis je glisserai sa patte dans une bague métallique numérotée, destinée à l’identifier, que je resserrerai à l’aide d’une pince, pour éviter qu’elle ne s’échappe. Et le tour sera joué ! Tu n’auras plus qu’à le rendre au vent et à sa vie d’oiseau.

La trace ? C’est l’inscription qui fait foi. La mienne, un autre ornithologue la réclamera peut-être. C’est une œuvre à plusieurs mains. Et avec un peu de chance, quelqu’un aura déjà croisé la route de ce petit oiseau : ainsi nous échangerons de ses nouvelles. Hier, j’ai reçu sur mon ordinateur une photo du bel épervier, alors qu’il était encore poussin, un peu comme toi, mais sur une petite île côtière du Danemark. Il voyagera peut-être jusqu’au Cap de Bonne-espérance, qui sait ? Oui, tout au bout de l’Afrique... Peux-tu l’imaginer ?

Anne-Sophie Dumeige
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37


Paillage de l’olivier pour résistance à l’hiver. Ce matin, et hier matin particulièrement, le sol était blanc. La route, les champs, blancs, paillettes de glace qui brûlent. Olivier arbre du sud. Jeune arbre offert par une amie planté en terre fin septembre a déjà bien grandi. Terre argileuse. Région au nord de la Loire. Lorsque le gars du bois est venu prendre un café, je me suis presque excusé de faire pousser un olivier dans la région. Il est devant la maison, semble avoir bien pris dans la terre, son feuillage s’est développé. Jeune, je crains qu’il ne résiste pas à l’hiver. Pas de voile d’hivernage : 1. Pas esthétique 2. Surtout pas bon pour le feuillage. Voile d’hivernage mieux sur la voiture pour gagner du temps le matin pour partir. La voiture est plus chic comme ça. On croirait une Chevrolet Impala de 1965. L’olivier sous le voile d’hivernage devant la maison ressemblerait au spectre d’une mariée battue par les vents. Paille. Grosse paille jaune. Choisir les brins les plus longs. Poser sur le tronc directement ? Ou faire un tube de grillage à quelques centimètres du tronc et bourrer de paille l’espace ainsi créé ? Ficelle, si directement sur le tronc. Risque d’humidité constante donc mauvaise solution. Meilleure idée, planter plusieurs tuteurs autour du jeune tronc et remplir de paille. Gestes délicats et aimant comme on habillerait un enfant de moufles et d’un bonnet avant de sortir. Transformation de l’arbre en un autre arbre le temps d’une saison. Météo du jour : un degrés pas de pluie. Beaucoup de pluie dans les jours qui viennent. Il faut le faire aujourd’hui, humidité prévue lundi prochain : Quatre-vingt dix neuf pour cent.

J’ai le sentiment d’accueillir un étranger à la maison pour lequel j’aimerais avoir tous les égards afin qu’il soit le mieux possible. A l’ami-e qui au moment où je ferme les yeux transporte sur son dos un bout de sa maison quelque part au milieu d’un no man’s land. Il n’y a pas d’étranger il n’y a que des conditions de vie. Faire une sorte de tente autour de l’olivier avec piquets de bambou et remplir de paille. Le vent n’est pas le loup. Ficelle. Objectif cinquante millimètres, manuel, grande ouverture sur pied. Paroles de la chanson de Brigitte Fontaine : il fait froid dans le monde… Etre plus fort au paradis, préparation d’un éventuel froid, d’une descente, d’une chute où sans marcher des heures je rejoindrais en un éclair celui ou celle qui transporte sa maison sur le dos. Le loup n’est pas le vent. Cé ptêt vous, cé pas nous. Je m’auto-drone : Eh ! Toi là, qu’est-ce-que tu fais avec cet olivier ? Je le protège. Laisse-le pourrir ! Le vent tourne dans ma tête mais mon esprit est de brique.

Romain Bert Varlez
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38 (La partition)


Prendre part. Écrire des notes. Une partition. Puis jouer sa mélodie. Improviser, moduler, solo. Fini.

Écrire des notes. Les notes. Je les ai jetées dans mon téléphone, devant moi, dans la nuit. Le sujet me trottait dans la tête. De la performance ? Intervention, plutôt. Je vais changer le monde, je vais inventer interpréter une mélodie déjà écrite. Créer une nouvelle religion. Vaste programme pour un jeudi.

Les notes. Je les ai jetées dans mon téléphone. Dans la nuit.

***

Note 1 : Manuel du seau en plastique pour construire un château de sable et endiguer la montée des eaux.

Note 2 : Célébrer la certitude que tout progrès vers une sagesse personnelle est impossible. Par ex. Cours de bouddhisme pendant toute sa vie pour a la fin pêter les plombs et tout gâcher. Célébrer cette échec comme la réussite cachée, comme une Illumination.

Note 2 et demi, ou trois. Le corps ici. Faire de la méditation sur une musique métal(?) Faire souffrir le corps qui veut s’épanouir. A la fin tu apprendras que cet échec était le seul chemin et tu ne pouvais pas le savoir. Même les mauvaises idées sont des idées.

Note 3 : Idée pour réapprendre le moment, le temps, l’instant. Couper son téléphone le mettre en mode avion. Élévation. Voyage. Pas de trace. Sauf interdite, classée secret défense.

Note 4 : Écrire est une performance invisible. Demain n’est pas un autre jour.
Être ou ne pas être, lala dou di dou da.
Abolir la chansonnette.

Texte écrit sur mon téléphone portable en appelant la nuit.

***

Allons voir… Choisis ta voix, maintenant. Que vas-tu nous jouer ? La ligne de basse, la ligne continue.

Cours de bouddhisme.
Tu t’es inscrit au milieu de ton parcours en faculté. Tu avais du mal à vivre avec les autres, à vivre avec toi même.
Tu as commencé à méditer. Chaque mercredi puis chaque dimanche aussi tu allais rue des cinq diamants, dans le Dojo Zen de Paris. Tôt. Tu prenais le métro avec les immigrés qui allaient nettoyer les bureaux. Mais ça tu ne l’as su qu’après. Pour toi tu n’allais que méditer au côté dans le métro de tes frères d’âme.
Chaque fois tu ressortais de ces séances plus calme, plus sage, plus silencieux. Tu as arrêté les drogues, tu en as repris d’autres. La méditation te suffisait, te disait-tu. Tu as rencontré ta femme, dans un café de la porte d’Italie. Très vite, adeptes des hasards des mots, vous êtes partis à Florence, en vacances. Tu l’as laissé au bras d’un italien dont elle est tombée raide folle. Le destin ne frappe pas deux fois au même endroit, tu es reparti.
Puis tu as refait ta vie. Un employer, puis un autre, mais toujours la méditation. Chaque matin, à l’heure où le matin se fait souffrance. Tu as acheté un appartement avec celle qui est devenue ta femme, puis la mère de tes deux enfants. Tu leur as appris la posture du lotus, le Mahāyāna, la beauté des dessins dans le sable, dessins provisoires, qui s’effacent d’un revers de main.
Tu as grimpé les échelons. On admire ton calme, ta pondération. Cela fait maintenant plus de trente cinq ans que tu travailles pour la même boite d’assurance. Pourquoi changer, pour le même ? On admire ta sagesse, tu es fier de cettesagesse acquise au bout des années de dure labeur.
C’est ton pot de départ à la retraite. Toute la société a été invitée. Il y a des ballons au mur, tes enfants n’ont pas pu venir, ils sont à l’autre bout de l’Europe. Erasmus. Ta femme est allée aux toilettes. Tu regardes les gens autour de toi. Ils s’amusent. Ils parlent.
Tu retrouves la sensation de ton adolescence. Ça te tombe dessus. Comme une évidence. Tu es seul et tu n’as rien appris.

***

Il reste d’autres voix à écrire. Demain, je recommencerai.

Gabriel Kastenbaum
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39 (Feuilles mortes)


Doit se faire en automne. Jour sans pluie. Prévoir râteau, brouette et pelle. Pelle à neige de préférence, plus grande contenance. À la fin de l’action, ne pas ranger la pelle à neige : après l’automne, ce sera l’hiver. Commencer en milieu d’après-midi pour pouvoir profiter de la lumière du soir pour la dernière photo, celle du travail terminé. Ce sera plus joli. Préparer le potager : enlever les tuteurs à tomates, coucher les salades montées en graines, même chose avec le persil. Aller dans la forêt au-dessus de la maison et remplir la brouette de feuilles mortes, châtaignes, faines, glands, morceaux de bois mort blanchis de champignons, et autres. Sur le chemin uniquement. Laisser le reste aux arbres. Descendre et vider la brouette dans le potager. Recommencer. Recommencer. Recommencer. Recommencer. Cinq fois au moins. Pas besoin de tasser, la neige s’en chargera. Étaler doucement les feuilles sur la terre. Bien la couvrir, la border, lui souhaiter bon hiver. Éventuellement fredonner. Quelque chose de doux. De tendre. Bien refermer la barrière du potager pour empêcher les poules de rentrer. S’asseoir sur le muret en pierres. Regarder. Rêver. Quand le ciel est couvert de nuages, la terre couverte de feuilles mortes, rentrer. C’est terminé pour cette année. Se mettre au coin du feu. Trier les photos, les développer, un peu, si nécessaire, traitement léger, jeter, n’en garder que deux : avant et après les feuilles mortes. Les mettre dans le dossier avec celles des années précédentes. Regarder. Rêver. Recommencer tous les ans à l’automne. Couvrir la terre. Jusqu’à ce que ce soit la terre qui me recouvre.

Juliette Derimay
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40


Titre : La baignade. À la fin des heures chaudes, quand Soleil frappe encore. Avancée décidée mais, posément, ressentant l’air sur sa peau à travers les rues, prévoir la température de l’eau, imaginer, sentir la réaction, le corps se prépare. Mépriser les bagnoles, craindre les vélos. Entrer. Descendre lentement. Protéger ses pieds de la brûlure du sable. Regarder les gens – passer. Passer sans mépris, s’intéresser aux jeux de plage, regarder les autres. Ciel éblouissant. Rester près du monde. Si la mer monte, si elle descend, si elle est grande, si les vagues… etc. Rejoindre la zone surveillée. Regarder la couleur du drapeau, se faire des commentaires. Les surveillants et sauveteuses sont trop concentrées pour être dérangés mais penser dire bonjour si ça peut. Poser quelque part à même le sable son petit paquetage, craignant de ne pas le retrouver au retour. Frisson du petit paquetage introuvable au retour de la baignade. Il ne contient que des choses sans intérêt composant un baigneur social, sinon même la serviette est inutile : la seule trace de la baignade s’évaporera vite de la peau avec le Soleil et le Vent. Avancer à la limite de la langue des vagues. Contempler.

Ista Pouss
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41


Instruments de travail –- pratiquement une page chacun

1. la joie et le bonheur

En italien pain se dit pane
deux tranches carrées sans croûte comme aux tramezzini
la tomate
tous les matins vers sept heures quinze
après la toilette
fond combles laver sécher couvrir le corps
le beurre de cacahuètes dans sa boite en fer blanc aluminium quelque chose
le sourire du jeune garçon sur l’image des frites de la publicité de la végétaline
même chose cacahuètes
quelque chose à manger
nourrir le vieux corps quelque chose de bon
jamais aimé ce truc à l’anglaise américaine étazunienne
le rasage du crâne tous les vendredis
rituels à recommencer, dormir sur les draps et écouter l’orage
sous les draps
entre quatre et cinq ne pas rêver ne pas se souvenir de ses rêves
surtout ne pas rêver
se vêtir les manches les boutons les poignets
fraîche
couper la tomate en deux puis en enlever le pédoncule le pédoncelle par moitié des tranches assez fines assez épaisses sans trop de jus sans trop de pulpe
applique toi
sur quelque chose de beau
sur une assiette plate les deux tranches de pain qu’on coupe en deux triangles égaux
tartiner de beurre marron clair
poser deux ou trois ou quatre morceaux de tomate
fermer presser recommencer
depuis deux mois et plus tous les jours tous les matins
je ne sais pas combien de temps
deux fois
des triangles
des canapés
deux fois, sept heures vingt-cinq
lisser la robe la blouse marquée de fleurs dans les bleus
entrer en scène
sur le chemin de la véranda
chaussures renifler marcher pousser avec le pied la porte battante de la cuisine qui donne sur la véranda
véranda agenda
l’eau de la pluie sur l’herbe du jardin l’odeur de la pluie sur la terre mouillée (d’où est-ce que ça lui vient ?) j’ai oublié dit-elle (un mot japonais ? quelque chose d’un livre ?) j’ai tout oublié
le trajet jusqu’en face accrocher un tout petit sourire presque rien
entrer il dort fait semblant dors
poser l’assiette sur la table récupérer celle de la veille il l’a posée là elle est vide ne subsiste pas de miette un tout petit sourire en la prenant repartir d’où tu es venue
regarder quelqu’un s’éloigner jusqu’à le perdre de vue jusqu’à ce qu’il ne soit plus dans l’image quelqu’un quelqu’une regarder la regarder et la suivre des yeux longtemps sur l’herbe

2. le travail bien fait

l’arme dans la bouche d’égout un des rituels obligés
dans le même ordre d’idée ou d’intention comment obtenir l’arme
au travail le rituel n’a rien de sacré il est professionnel contractuel syndical réglementaire
la nuit, la pluie le chapeau de carton bouilli
« la pluie et la rosée toutes ces choses avec lesquelles il était bon d’aller »
changé en cagoule ou capuchon noir
j’avais cette idée du type dans l’avion qui boit du champagne
vient directement de « l’oncle Dan » (livre acheté d’occasion moins de 5euros) qui en boit dans un salon de Roissy pour son vol numéro deux cents en concorde
une sorte de fascination fausse pour ce type de travail
qu’en sais-je ? rien
j’ai du voir vingt deux ou trois James Bond
lu quelques uns des Flemming et d’autres du Carré Graham Greene
qu’en sais-je rien
l’action c’est par la vengeance mais pour lui ce n’est que son travail
c’est son travail – là ce type ici et maintenant après avoir préparé dans le détail – s’il y avait eu quelqu’un avec lui dans la maison – maison dans les bleus qu’il loue – sa voisine (le type Fauteuil ne dort qu’assis – on sait qu’il ne dort que mal – il prend des trucs – il est vieux il mourra bientôt quoi qu’il puisse en être – est-ce sa dernière station ? le sait-il ?) – en tout cas l’action, le rituel, l’accomplissement est là
une profession vieille comme le monde sans doute
un peu comme celle de respectueuse
salaire subordination peu importe les moyens
la marche dans la nuit seul silence ses pas dans des espadrilles – on voit les plans rapidement l’eau qui tombe – dans l’ombre seul et pressé
trouver les informations recherche de quelqu’un ou les informations données qui s’autodétruiront
manger les papiers sur lesquels elles sont inscrites ingérer les avoir pour les oublier ventre intestin
le plan de l’orage directement importé de Freaks
ou de celui de la nuit des forains de Bergman
faire correspondre l’action avec les signes des dieux si la pluie en est un
il faudrait y croire
l’éthique du travail bien fait s’applique
les vêtements en accord avec ceux de l’autre mais le corps ? ne rien boire, ne rien manger
« ne pas parler de poésie ne pas parler de poésie c’en est assez de ces violences »

les gens montent dans la voiture, à l’arrière, il a rendez-vous dans un parking du côté de l’avenue Foch, une voiture de cadre moyen, renault trente je crois
un jour cinq mars quatre-vingt-quatre un lundi soir quatre-vingt quatorze un mercredi soir trente novembre un autre se tue d’un coup de carabine
une autre direction – la maladie, la douleur, la faire cesser

on avait pensé à un suicide mais non je ne crois pas - un contrat plutôt
et lui disparaissant le lendemain matin son ouvrage accompli
professionnellement c’est dans l’ordre de la perfection – on tient les choses et les détails et les actes et les informations et on opère

3. un autre lui

les médicaments qui l’aident à dormir s’il dort jamais
ses os sa peau sèche transparente bleuie de ses veines ses taches de vieillesse ses mains crispées
l’oreiller le verre d’eau le fauteuil à bascule sur la véranda
assis en pyjama rayé dans la salle, un fauteuil encore on lui donnera une couverture
un peignoir dans les beiges, une ceinture qui serre un corps vieux sec décrépi
dans ses rêves (il n’a pas de rêve) dans ses rêves il voit des yeux (vairons les yeux) (il en faisait collection)
le type devrait boire
faire cesser ces réminiscences
ne pas parler de poésie
les pieds dans des babouches des ongles secs noircis des os rouillés des muscles maigres
le vieux type né avec le siècle la force de l’âge pendant les années trente
tous les soirs les médicaments (rituel, petite boite semainier peut-être) merdique
comment dire l’attrait qu’il suscite chez elle ?
la difficulté sera de ne pas en faire un genre de type aimable mais pas non plus un immonde salaud – ce qu’il est pourtant sans doute – souvent dans ces circonstances se demander ce qu’on aurait été capable de faire – pas moins homme ? pas plus ? autant ?
comment se fait-il qu’elle se trompe autant sur son compte ?
comment jouer la scène de l’encaissement de sa mort ? Le type gît sur son fauteuil intérieur, l’oreiller (serait-il rouge de sang) traîne au sol devant lui – reste-t-il du visage : on voit bien comment lire sur son visage à elle la dévastation provoquée par cette image (hors champ) – il suffira de presque rien
le lien s’en va plus vers ce qui lui arrive à lui ressenti par elle qu’à elle et ce qu’il ressent pour elle
ressent-il quelque chose ? que lui reste-t-il d’humain à ce sale type
des choses qui se passent et à nouveau comme la venue, tous les matins alors qu’il dort encore, de cette drôle de femme
elle aussi directement importée de Freaks
et tout le monde l’aime au fond ce type ou quoi ? personne ne le connaît - pas l’infirmière en tout cas – l’épicier, le propriétaire, les voisins, la femme rousse et enceinte de l’autre côté de l’autre rue ou dans ses rêves (il ne rêve pas ?)
sans chanson seulement son regard sûrement
quelque chose d’un journal peut-être – un jour dans les années suivantes son journal serait à vendre atteindrait des sommes astronomiques dans une salle des ventes ; un acheteur inconnu – il serait bon qu’il écrive parce que l’écriture n’est pas réservée au bien
le type dort assis dans son fauteuil, une petite couverture sur ses jambes sans muscles
le type dort sans rêve il a pris son somnifère, il dort la bouche ouverte et la tête en arrière appuyée au dossier capitonné de velours - non, ça ne l’empêche pas de dormir
la pluie tombe et fait des claquettes sur le toit du garage vide
quelques mots sur sa fuite, les attentats manqués à sa vie – les relations avec sa famille restée en Europe, des enfants sans doute pourquoi pas, du temps de sa superbe – remarquer qu’il est même s’il est maudit, même s’il le restera après sa mort, même, remarquer son humanité et la tendresse qu’il éprouve à la venue de cette femme : c’est d’elle que vient l’humanité – il est aussi comme les autres, comme tous, toutes, né d’une femme
c’est probablement cette façon de penser qui entraîne l’attachement de Norma

Piero Cohen-Hadria
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42


Poser les mots – les poser sereinement. Les poser comme on changerait de langue, autre langue, autre voix. Partition nouvelle d’une langue silencieuse dont le regard est la jauge et la main l’outil. Laisser monter ce que l’on vient chercher –- une ondulation, un frémissement dans un coin de rizière, un chemin de dune et l’océan au bout, des ouvriers joignant, ajustant poutres et poutrelles sur une passerelle au dessus de la Marne, une goutte d’eau s’échappant d’entre les plis d’une main dans un camp de migrants — une image qui aura marqué. Laisser monter l’image dans le flou du souvenir — souvenir de l’image, de l’image d’origine et de son émotion, laisser monter ce que la main n’a pas pu emporter, dont la photo s’est saisi. Une image dépourvue de mots, de noms, de chiffres, de signes, la ponctuation est dans le rythme du souffle au dedans. Effleurer l’image, l’effleurer seulement, passer au large, au large de sa photo sans l’avoir tout à fait observée, ou bien juste une fois ou bien entr’aperçue, vaguement mémorisée. Muer l’image en souvenir, souvenir d’un souvenir, elle s’estompera d’elle-même ne laissant derrière elle que ce qui aura compté –- une dominante, le frémissement, la bourrasque tout en haut de la dune, un rythme de pelles, de pioches, de marteaux et de masses – tout ce qui sans se dire aurait interpellé le corps. Il peut être rassurant de savoir l’image d’origine à portée de la main, résister à la tentation de s’y fier, laisser l’image s’estomper — s’effacer si possible, elle n’est jamais bien loin si le corps tout entier l’a vraiment rencontrée, laisser la main, l’œil, la pression s’en émanciper, la projection sur la toile n’en sera qu’au plus près de l’émotion première. Qu’elle s’efface donc, l’image d’origine, et que se profile ce qu’elle a suscité, déclenché, ce que cet autre langage, celui des mots déposés sereinement se fixe pour objectif de reconstituer avec son œil-jauge et sa main-outil, reconstituer ce qui déjà s’approche, à peine sensible, à peine visible — ou parfois plus, tout dépendant du stade d’avancement de ce qui est à rendre, reconstituer ce qui s’approche charriant une énergie d’arrogance, de fougue, d’impatience... à cet instant-là, à celui-là seulement, tourner le chevalet, reculer, reculer vite, reculer encore, le nez sur la toile ne percevrait rien.

Ce qui se présente aux yeux est la somme de l’acte de la veille. De la veille, de l’avant-veille et de tous ceux qui l’ont précédé. La somme de gestes amples d’abord dans l’énergie d’un grand commencement — jaillissements sans risque, gestes d’approche dans la jubilation de l’absence des contraintes, d’une aventure en devenir, entamant la marche par la dominante, prenant lentement la mesure de l’effort à fournir. Le geste ralentira de lui-même, comme le pas en montagne prenant la mesure de la pente et de la distance, le geste s’affinera à force de reculs et de rapprochements, à force de regards, il s’affinera, faisant monter l’exigence là où il ne l’attendait pas,

L’acte s’appuie sur celui qui aura précédé. Prendre le temps d’observer ou ne le prendre pas –- ne le prendre pas libère, le prendre laisse le temps. Le temps de rassembler le tout à soi, la cohérence de l’harmonie, la puissance du contraste, la violence ou le rire d’une cacophonie –- la fulgurance sans mots du regard premier.

S’emparer des outils : l’acier inoxydable de couteaux à peindre, des spalters, des pinceaux ronds, des pinceaux plats, en soie de porc ou en martre, des brosses, des éponges ou des grattoirs, des peignes, des riflards et des truelles, des huiles à mêler sur un plateau-de-boucher, des pigments, des bombes ou des aérosols, le doute, la conviction, la patience ou la rage, temps serein, temps compté, décompté... sur le châssis entoilé fixé au mur ou posé sur le chevalet tous les moyens seront bons pour satisfaire à l’exigence d’une fin que la main et le regard du départ ne soupçonnaient même pas.

Christiane Mansaud
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42 (Paradoxe du musée)


Préambule

J’aime et n’aime pas les musées. Ils sont indispensables, sans eux nous n’aurions pas accès aux œuvres mais il sont comme des sortes d’églises. La création artistique, acte de liberté fondamentale, d’exploration, de sortie de cadre, se trouve dans le musée, enfermée, enserrée dans une série de protocoles révérencieux, hierarchisés, sacralisés. Ce paradoxe me dérange. Mais comment faire autrement ? La question n’est pas simple et je n’ai pas de réponse mais le fait est : Il y a, dans les musées, quelque chose de religieux : marche lente, recueillement, silence, mines graves, mise à distance. Je ne suis jamais à l’aise face à la sacralisation. Cela me fait l’effet d’une taxidermie.

Partition

Réincarner l’art, de manière amusante, dans un lieu qui l’expose. Transformer l’espace dans lequel il est montré en réintroduisant la proximité, l’intimité de l’atelier et du geste dans lequel l’oeuvre fut créée. Mettre en scène le fait que l’art est une action, une fonction du vivant.

Préparation

L’action aura lieu au musée d’art moderne de Paris, à Beaubourg, dans l’espace Mondrian. Les toiles du peintre sont exposées aux murs et, au milieu de l’espace, se trouve une sculpture abstraite. Ce sont des poutres de bronze empilées les unes sur les autres, en désordre et d’une longueur variant entre un et deux mètres. Le tout forme comme un épais mikado noir. Chaque poutre est lisse et plane. Les visiteurs se déplacent en longeant les murs où sont exposés les tableaux et ont la possibilité de tourner autour de la sculpture.

Avant d’entrer dans Beaubourg et de me rendre dans cette salle, j’ai acheté au bureau de tabac qui fait face au musée et qui vends aussi des souvenirs, un paquet de cigarettes et un briquet. Le motif décoratif de ce briquet représente un tableau de Mondrian. (voir photo )

Je vérifie qu’il n’y a pas de gardien dans la salle du musée où je vais faire mon experience puis, je pose discrêtement mon briquet sur l’une des poutres de la sculpture de bronze. Pas directement en évidence mais pas caché non plus, on le voit très bien dès lors qu’on observe la sculpture. Mis en équilibre comme je l’ai fait, il a tout à fait l’air d’être une partie de l’oeuvre, surtout que lui répondent, en de semblables couleurs : bleues- rouges - jaunes et blanches, comme un miroir, les motifs des tableaux exposés aux murs.

Action

Au milieu des autres visiteurs, j’observe la sculpture. De l’air le plus naturel du monde, je commence à prendre des positions d’observation inhabituelles dans un musée : Je m’acroupis, fesses contre talons et donne à mon regard un air particulièrement concentré sur la sculpture. Puis, je m’allonge sur le sol pour la regarder par en dessous. Evidemment, mes postures n’échappent pas aux visiteurs mais j’ai toujours mon air très concentré, mon regard rivé à l’oeuvre et je donne l’impression de ne pas me rendre compte du spectacle que j’offre. Certains sourient, d’autres se touchent du coude. Maintenant que j’ai leur attention , je monte d’un cran l’intensité de l’experience : je m’approche de la sculpure et la touche. Je fais glisser mon doigt sur une poutre comme si je voulais mesurer un alignement. Personne n’ose rien dire mais l’air vibre différement : J’ai enfreint un protocole, franchi une frontière. Je recule un instant, penche la tête, passe ma main sur mon menton comme en proie à un dilemmme. Je me comporte en fait exactement comme un sculpteur le ferait dans son atelier. L’espace en est radicalement transformé : Il y a une personne dans ce lieu pour qui le lieu ne compte plus, seul l’objet et lui existent. Je suis en train d’agiter la surface plane de l’eau et je sens que quelques uns commencent à éprouver le mal de mer. Si je continue trop longtemps, quelqu’un risque d’aller chercher un gardien, il faut donc sans tarder executer la troisième et dernière étape de l’experience. Je m’approche à nouveau de la sculpture mais cette fois j’avance la main entre deux poutres et je me saisi tranquillement du briquet. Je recule d’un pas, hoche la tête d’un air satisfait, mets le briquet dans ma poche et m’en vais le plus naturellement du monde. Je quitte les lieux comme on sort de chez soi, presque en prenant son chapeau sur le porte manteau et en sifflotant par un beau jour de printemps. Je traverse un petit groupe de touristes qui suivait mon manège depuis un moment et j’ai beaucoup de mal à ne pas rire devant leur expression de sidération.

Codicille : Je n’ai pas résolu le paradoxe du musée mais j’avoue m’être bien amusé. Ce petit happening eu lieu en 1985 ou 86.
Laurent Peyronnet
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43


Partir d’un mot –- Creuser –- Creuser son en-corps –- Pas seulement le sens –- sa résonance -– En faire l’expérience ou expérience déjà vécue – Ne pas choisir le mot mais se laisser choisir par lui - Que ce soit une évidence !

Comment ? Ne pas chercher, faire le vide, méditer peut-être -– ouvrir un espace en soi.

Ça vient, plusieurs mots –- sélectionner ce qui s’impose : RENCONTRE et RESILIENCE. Trouver le lien l’entre-deux. Creuser.

RENCONTRE : toute rencontre finit par une séparation. Le début annonce la fin.

RENCONTRE 1 / début :
Corps en corps -– Bébé dans Maman –- in utero –- baignade dans le liquide amniotique : chaud, doux, obscur -– enfin ce qu’on imagine. Qui peut s’en rappeler ? Personne pour raconter cette expérience. A quel moment viennent les premières sensations ? A quel moment émerge la conscience ? Il faudrait inventer une machine, une sorte de scanner ou d’IRM pour enregistrer la conscience naissante du Bébé. SEPARATION 1.

RENCONTRE 2 / Naissance :
Soudain au sec, compressé de toutes parts — contractions spasmodiques –- Est-ce que ça fait mal ? ça doit, sûrement ! Mal à Maman, Mal à Bébé (début de la rancune ?) –-

Sensation première hors utero = douleur. Ça commence par la traversée du tunnel court et tellement étroit — distension des chairs -– déformation des chairs (déjà une RESILIENCE) -– La nuit puis le jour enfin pas vraiment le jour ; des néons plutôt en pleine gueule — crispé dans la lumière froide -– du bruit tout autour -– des voix -– le froid -– Comme c’est froid dehors penserait le Bébé s’il avait une conscience. Peau à peau = rencontre. Pleurer, téter les seins. Premières satisfactions, premiers plaisirs -– Premières frustrations - peut pas rester accroché au sein comme ça –-

SEPARATION 2
Maman attache Bébé à elle -– son bébé à elle toute seule -– elle le regarde, elle dit : c’est à moi, c’est mon Bébé, c’est moi qui l’ai fait, le Bébé est sorti de moi -– Elle dit : regardez mon Bébé comme il est beau –- alors qu’un bébé, c’est quand même moche à la naissance tout fripé tout déformé –-
Combien de temps faut-il pour attacher le Bébé à Maman ?
15 jours, 3 mois, 6 mois, six ans, une vie : combien de temps pour se détacher (rappel : toute rencontre finit par une séparation) ; SEPARATION n

RENCONTRE / TRAUMATISME / RESILIENCE
RESILIENCE / physique : capacité d’un matériau d’emmagasiner de l’énergie quand il se déforme d’une manière élastique et de libérer cette énergie quand cette charge est supprimée – donc capacité à reprendre sa forme.
Vérifier.

Expérience 1 : tordre une cuiller
Exercer une double pression égale sur les deux extrémités de la petite cuiller. Constat 1 : la cuiller reprend sa forme. Constat 2 : au-delà d’une certaine pression certainement mesurable et certainement variable suivant la qualité de la cuiller (qui n’a pas définitivement tordu sa cuiller dans l’omelette norvégienne trop glacée de Noël ?) ; la cuiller reste tordue. Constat 3 : si la pression est maintenue, la cuiller casse en deux.

Expérience 2 : tordre un spaghetti
Exercer une pression égale sur les deux bouts de la nouille (non cuite, c’est important). Constat 1 : la nouille reprend sa forme ; Constat 2 : au-delà d’une certaine pression certainement mesurable et certainement variable avec la marque de la boite de spaghetti, le spaghetti si brise. Il n’y a pas d’étape intermédiaire comme avec la cuiller qui peut rester tordue.

Conclusion des deux expériences : La RESILIENCE est un phénomène limité qui dépend des caractéristiques du matériau : forme, élasticité, solidité, prix d’achat.

RESILIENCE / psychologique : concept psychologique développé par Boris Cyrulnik à partir de sa propre expérience d’enfant de déportés. Pour résumer ses ouvrages (pardon Boris, j’ai beaucoup d’admiration pour tes recherches, ça me fait honte d’expliquer ton concept en même pas une phrase), la résilience est un processus qui se met en place chez certaines personnes leur permettant de rebondir ou de renaitre après une expérience négative.

RENCONTRE TRAUMATISME RESILIENCE.

Expérience 3 : tordre un bébé (non réalisé)
Exercer des pressions sur la conscience naissante du Bébé.

Hypothèse 1 : la pression n’est pas trop forte et le Bébé reprend sa forme (par exemple : le Bébé à faim tandis que Maman est occupé mais heureusement Maman arrive. Bébé pleure en attendant que Maman arrive et s’arrête de pleurer quand elle met son sein dans sa bouche goulue.) Analogie entre les pleurs et la torsion de la cuiller. Bien que confronté à de multiples reprises à cette absence, le Bébé rassuré reprend sa forme à chaque fois.

Hypothèse 2 : Les pressions sont suffisamment fortes ( référence antagoniste : une mère suffisamment bonne de Donald Winnicott) pour tordre le bébé (par exemple : Maman abandonne Bébé et ne revient jamais après l’avoir confié à une famille aimante). Le Bébé est tordu, sa forme est modifiée. L’amour de ses parents adoptifs le soutiennent dans sa forme nouvelle. RESILIENCE.

Hypothèse 3 : les pressions sont très fortes et continues (Maman abandonne Bébé, puis revient, puis l’abandonne à nouveau, puis revient etc…). Toutes ces incertitudes finissent par briser le Bébé. La RESILIENCE n’est plus possible.

Questions : Quels types de pressions peut supporter un Bébé ? Combien de fois ? Ou est le point de rupture ? Comme pour les matériaux, est-ce que la résilience du Bébé dépend de sa forme, de son élasticité, de sa solidité, de son prix d’achat. Il faudrait inventer une machine pour mesurer la détresse du Bébé avec un petit cadran accroché au poignet du Bébé avec une aiguille allant de zone verte à orange à rouge que Maman pourrait consulter (et pourquoi pas une appli pour téléphone portable parce que comme ça la maman pourrait surveiller la santé de son Bébé tout en restant connectée avec ses amis Facebook)

Un mot nouveau a émergé : ABANDON –- Creuser —

Christophe Ly
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44


Isabelle Vrignod faisait sa promenade journalière autorisée dans un périmètre plus restreint que d’habitude, mais continuait de ramasser les marrons oubliés par les balayeurs municipaux. C’était un rituel aussi vieux que ses souvenirs d’enfant, tendre et doux, malgré la toxicité de ces châtaignes sauvages qu’il ne faut surtout pas manger comme inciteraient à le faire les crieurs de rue : « Chauds, les marrons ! » devant leur brasero… (le rapport au réel n’est jamais simple… joie des enfants quand ils s’emparent de ces marrons non comestibles, qui pourraient les empoisonner, pour jouer ou en faire des ornements)… Ses méditations-rêveries l’emmenaient souvent sur les chemins de l’enfance… il lui semblait que les marrons qui alourdissaient ses poches ouvraient son cœur à elle ne savait trop quoi… une idée, une injonction, quelque chose de flou, de difficile à identifier, venant sans doute de très loin et pourtant si proche, de plus en plus troublant, de plus en plus impérieux… C’est en passant devant le jardin Anne Franck, après avoir déambulé du côté du marché des Enfants Rouges, que le projet commença de s’ébaucher… les passants qui découvriraient les assemblages ne pourraient être que sensibles, en souvenir de leur propre enfance, aux mots maladroits formés par les marrons cousus un à un sur des supports de carton, et devenus messagers… elle prendrait les montages en photo, scannerait, dupliquerait, imprimerait, distribuerait aux passants, collerait sur les façades la trace de ces œuvres innocentes que les ouvriers municipaux chargés du nettoyage de la ville auraient vite fait de jeter dans leurs grandes poubelles… la tentative de sauvetage serait dérisoire, les petits morceaux de papier collés ou distribués seraient jetés eux aussi dans les poubelles ou finiraient en lambeaux sur les trottoirs délavés par la pluie… car ainsi va le monde… seuls les gestes gratuits de l’enfance ou de l’art peuvent le sauver… SEULS LES GESTES GRATUITS DE L’ENFANCE OU DE L’ART PEUVENT SAUVER LE MONDE !

Françoise Gérard
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45 (PRENDRE (LE TEMPS) – 1 – VIRUCIDE)


Lettres capitales, à la main, noir, le long du pulvérisateur blanc : virucide.         Journée terminée (vanné). Aspersion, coups de chiffon. Un peu partout. –- Nettoyage ? – Virucide. – Qu’est-ce qu’on tue ?         Pas le temps que ça prend. Tables, chaises, souris, claviers, écrans. Sur la piste des mains, des doigts, leurs traces. Dans le doute, pas de détail, pas de quartier. Aspersion et coups de chiffon. Ici –- là -– partout. Chaque jour. Le(s) même(s) geste(s). C’est pas le temps que ça prend. Répétition.         C, nous le rappelle – M, s’en fout –- AC, tout un rouleau de papier -– H, en deux temps trois mouvements, et Bye bye ! See you Will ! (acide). Virucide, quand il n’y a plus personne. Virucide, pour les virus. Virucide sur les traces. Virucide, donc les mains, les doigts – la langue (en postillons) ? Virucide contre les personnes. Contre personne, mais les personnes (mine de rien). Indirect. Logique par contamination. Qu’est-ce qu’on tue ? Logicide ?         Hygiacide. Dernière étape de l’hygiène depuis Ambroise Paré. L’hygiène a tué la propreté. Aujourd’hui, elle se suicide. Nous suicide. Contamination, aspersion, coups de chiffon, sans réflexion. Hygiène mentale ? Hygiène corporelle, santé physique. Culture métaphysique (Gherasim Luca) -– Figure 1 : Pistolet-pulvérisateur, dressé sur la table, bien au milieu du Centre Ressources (vide), le mot tendu le long du réservoir (noir sur blanc, à la main, capitales), le spray noir (la tête, la gâchette) dans la main droite, un chiffon ou une feuille de papier dans l’autre -– Élever le pistolet au-dessus de la table, suspension dans le vide, doigt tendu sur la gâchette, tête orientée vers la surface de la table -– Identifier, même vanné de la journée (surtout vanné, ne pas réfléchir), empreintes, traces, marques, et pointer dessus de préférence (non : réflexe, réponse à un stimulus), la main au papier sur le qui-vive –- Pulvériser : le doigt se referme sur la gâchette, tension, pression, sprayssurisation, dissémination, suspension (l’espace d’un instant, dans le vide) –- « Gouttes gouttelettes de pluie, adieu les nuages/Gouttes gouttelettes de pluie, l’averse est finie » -– Virucide, déposé sur les tables, partout dans la structure (personne), la substance répandue sur toute la surface (de la fine particule aux postillons, brillance), le spray noir dans la main droite près du corps, la feuille de papier (chiffonnée) dans l’autre –- Plaquer le papier absorbant sur la table, bien à plat sur la substance, le poing refermé sur la feuille, côté rugueux replié à l’intérieur –- Essuyer, sans réfléchir le temps de l’opération (ou la trace laissée, les figures), empreintes, traces, marques, en appuyant au besoin (oui ; et penser à passer et repasser), la main au pistolet sur ses gardes -– Observer : un coup d’œil jeté sur la surface, jambe fléchie, tronc penché, mains repliées, cou tordu, tête tournée, suspendue (au plus près du niveau zéro de la surface)         Virucide : mot-valise pour virus-suicide. Figure 2 : Répétition – d’une table à l’autre -– d’un objet à l’autre (table, chaises, souris, claviers, écrans –- c’est con sur l’écran, non ?) –- d’une salle à l’autre –- d’un jour à l’autre –- l’espace et le temps À la fin de la première partie de Shoah, Lanzmann lit un rapport où il est question d’apporter des modifications à des véhicules spéciaux. Des transformations techniques. Lanzmann prend son temps pour lire. Comme si chaque mot était important dans ce document de travail où le langage semble inscrit dans un cadre strictement littéral, informatif, avec pour perspective une pure fonction ou action (technique). Alors on écoute. On l’écoute bien. Et on se dit, on sait, qu’il va falloir transformer l’information reçue en connaissance (sans quoi, pas de culture). -– Mais quoi ? Qu’est-ce qu’il y a dans ce rapport ? C’est quoi ce rapport ? C’est quoi ces véhicules à modifier ? Qu’est-ce qu’il y a là qui ne va pas ? Qu’est-ce qu’on modifie ? Comment on fait ? C’est quoi le problème technique ? C’est quoi la technique pour le résoudre ? – Les mots. Leur littéralité, faussée, voilée. Leur façon d’informer, avec pour mot d’ordre l’informe. Rapport sur un problème d’espace : « chargement normal », « pièces à charger », « marchandise chargée », « tendance naturelle à se bousculer », « à la fin de l’opération couchée » – Et qu’est-ce qu’on charge ? C’est quoi ces pièces qui se bousculent, qui se couchent ? Que vient faire là la nature ? Des bêtes ? – Rapport sur un problème de lumière : « le chargement se presse toujours fortement », « le chargement se précipite naturellement », « les cris éclatent toujours » –- Rapport sur le problème du nettoyage : « l’écoulement des grosses saletés » -– Pression, précipitation, hurlements, immondices : bêtes, bétail. Mais pourquoi ne les nomme-t-on pas ? Pourquoi dans ce rapport si clair, et si sûr – « avec toutes les innovations et changements déduits de la pratique et de l’expérience » –-, il y a ce trou noir dans l’identification du foyer de problèmes ? Comme un effet évident pour une cause indistincte. Comme une fumée rigoureusement étudiée, pour mieux l’évacuer et nettoyer les conduites, sans rien voir du feu, de ce qui brûle avec force. Avec les mots dedans. Les mots pour rien. Signifiants sans signifiés. –- Des mots qu’il faudrait réparer. Un sens qu’il faudrait restaurer. (Le langage ?) Parce que c’est ça le sens de l’opération : la fonction, l’action finale des véhicules : nettoyer. Des mots à charger, bousculer, presser, précipiter. Des mots à crier, éclater, écouler, saleter. Des mots tout bêtes, qui ne disent plus leurs noms. Malades. Des mots infectés, contaminés. L’air vicié. Des mots qui ont la rage. Viruciés, virucidés.         Virucide, quoi dans la valise ? –- Mot/objet/lieu/concept.         Le mot : adjectif ou nom masculin ; du radical viru- (du nom virus) et du suffixe –cide signifiant « qui tue ou blesse » ce que le radical désigne (du latin –cida, de caedere, « frapper, tuer »). – Qu’est-ce qu’on tue ?         L’objet : spray ; liquide aussi transparent que l’eau ; pulvérisateur, cylindre blanc, translucide (tête, pistolet noir) –— corps/machine ; le doigt sur la gâchette ; les traces de doigts jusque sur l’écran.         Le lieu : Centre Ressources vide (personne) ; tables, chaises, claviers, souris, écrans ; étagères de porte-documents remplis de dossiers, de fichiers, une poignée de livres – pas besoin des murs et des ouvertures sinon leurs traces au sol (Dogville).         Le concept, l’idée : l’homme et la mort – l’homme et sa trace –- conjuration.         À la fin de la première partie de Shoah, ce rapport que lit Lanzmann, traitant des changements techniques à effectuer sur des véhicules spécifiques : un point de non-retour dans la culture des agences d’entretien et des techniques de surface ?         Et si on laisse un pulvérisateur sur chaque table -– dès le matin, virucide en gros, noir sur blanc, à la main – toute la journée, sur la table, dans un coin –- et impossible de l’enlever, le pulvérisateur collé -– un par table, il n’y a plus qu’à actionner la gâchette -– par n’importe qui, à tout moment – ça change la condition sanitaire – ça change les conditions de travail ? Fin : rien -– ordinateurs sur les étagères du haut – chaises sous les tables –- tables vides — plus de traces. -– Sauf ces figures couchées, humides, qui sèchent doucement (idéogrammes d’eau tracés sur la pierre à l’aide d’une canne-pinceau).         Fin : virucide au milieu de la table -– je m’en vais.         Combien ça coûte ? Pas seulement au litre ou au décimètre cube, ou en fonction de la surface totale d’application (ça regarde la structure), mais en temps de travail : en force de travail, un petit peu chaque jour, du virucide, en fin de journée, un petit geste de plus, aspersion-coups de chiffon, même en deux temps trois mouvements sur trois quatre tables, chaises, claviers, souris, écrans ? -– Gouttes gouttelettes de pluie, mon chapeau se mouille/Gouttes gouttelettes de pluie, mes souliers aussi.

1. Une action, un geste, simples, quotidiens, si courants qu’on n’y fait plus attention. Au début, j’en ai passé plusieurs en revue en me restreignant encore au lieu de travail. Et puis ce geste de fin de journée, lié aux conditions sanitaires actuelles. Un geste à la fois très exceptionnel et presque naturel. Naturel parce qu’on accomplit ce geste aussi à la maison, quand on fait le ménage, la poussière. Exceptionnel parce que cette fois on le réalise aussi sur le lieu de travail, sous conditions. On doit le faire, les lois sont là : celle des textes, technique, constitutionnelle ; et celle, surtout, du discours altruiste qui fait passer le geste pour naturel – si je ne me protège pas moi, au moins je pense aux autres. Et la finalité du geste a changé : elle se situe peut-être d’ailleurs plus là, dans cette liberté conditionnelle, que dans la fonction proprement sanitaire du geste (tuer le virus).

2. Le texte se déploie comme je le fais ici, à coup de petites notes. Et j’ai le sentiment que, de l’une à l’autre, c’est comme si un détail se dégageait pour faire l’objet de la note suivante.

3. Rien de moins naturel, pour moi, que d’écrire en oubliant le bon usage. D’ailleurs, je ne peux m’empêcher d’y revenir.

4. L’intervention de la proposition infinitive, avec Ghérasim Luca, m’aide en partie à m’en détourner. Un compromis ? En tout cas, ce mode, ce hasard – car ce sont les jeux de mots qui m’ont ramené du côté du « Quart d’heure de culture métaphysique » –, ça me convient pour jouer le temps de la partition du geste.

5. Quant à Shoah

6. Dogville, film de Lars von Trier, avec son décor minimaliste où les maisons n’existent que par le mobilier, l’immobilier étant réduit à des marques au sol, comme sur un plan, de sorte qu’on peut voir en arrière-plan d’une scène qui a lieu ici, chez moi, ce qui se passe dehors dans la rue, ou chez un autre, de l’autre côté.

7. Les notes seront regroupées pour constituer un seul paragraphe. Problème, certaines contiennent des tirets qui auraient pu servir pour distinguer chaque note – chaque saut ou poussée de la réflexion, de l’écriture. Pour le résoudre, recourons à des blancs. Au lieu de sauts ou de poussées, on verra plutôt des trous. Qu’à cela ne tienne, la pensée n’est pas si linéaire. Et puis un texte à trous, ça laisse de la place aux autres pour poser sa réflexion. Et c’est joli aussi, comme une partition perforée pour orgue de barbarie. Raison pour laquelle les blancs pourraient être de longueurs différentes.

8. Bien sûr, je conserve toujours une copie du texte brut, à l’état de notes, pour mieux les relire et au besoin les déplacer.

9. Il y a une figure 3. Je l’ai en tête depuis longtemps, malheureusement elle ne prend pas vraiment. Je veux simplement changer de point de vue, passer de l’objet à l’utilisateur. Seulement, ça ne passe pas. Mais peut-être qu’en ne figurant pas dans le texte, en demeurant dans ma tête, c’est justement parce qu’elle n’a que trop pris ? Ça commence par : Vanné sur la fin journée, seul dans le Centre Ressources vide…

10. Shoah : je n’ai pas parlé de ce qu’on voit, dans le film, pendant que Lanzmann lit l’espèce de rapport technique, « Affaire secrète du Reich ». D’une certaine manière, l’image n’apporte rien de plus. Sauf que, quand même, quand on revoit la séquence, ce glissement d’un plan fixe sur une usine dont les cheminées dégagent beaucoup de fumée, à des plans mobiles depuis la route, autour d’un site industriel, avec d’autres cheminées d’usine crachant de la fumée et du feu, jusqu’à ce nouveau plan fixe et mobile sur un camion derrière, et le gros plan final sur le logo et le nom de la marque, la même que dans le rapport, Saurer, gros du mot, du sens qu’il évoque – un mot mutilé, comme rongé de l’intérieur par le sens qu’il porte, et la technique qui le cache, comme un mauvais jeu de mots -–, l’horreur que véhicule le rapport… l’image confine au texte.

Will
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46 (Action gargouilles )


En français : couvercles de regard. Nous préférerons dire gargouilles, comme jadis. En amont : le repérage. Elles sont au nombre de dix, abstraction faite de celles qui se trouvent sur la route, puisqu’il est bien entendu interdit de déborder sur la route, ce serait trop dangereux. Dix disposées tout au long du trottoir entre chez grand-maman et chez Jean-Pierre. Dix sur environ deux-cents ou trois-cents mètres. La distance ne compte pas. Légère descente à l’aller, légère montée au retour. Dix gargouilles ou couvercles de regard en fonte de marque Von Roll B125 –- EN124 sont donc disposées aléatoirement sur un trottoir (il est sans doute possible de remplacer les couvercles de regard Von Roll par des plaques d’égout Pont-à-Mousson mais nous n’avons pas pu développer d’étude comparative, nous en resterons donc aux couvercles de regard Von Roll, que nous appellerons gargouilles). Une fois les lieux repérés, il est nécessaire de se procurer un bidon à lait en plastique muni d’un couvercle rouge et d’une cousine (remplaçable par une petite sœur, voire un petit frère, mais ça marche mieux avec une cousine). Heure de l’action : attendre que Jean-Pierre ait commencé à traire. Disons : dix-huit heures. Jean-Pierre trait tôt. Dix-sept heures ? Précision : le souper a déjà eu lieu. Chez grand-maman, on mange à seize heures trente. Saison : printemps ou été. Il est essentiel qu’il fasse encore jour. Donc : un bidon, une cousine, un trottoir, des gargouilles, tout est prêt.

L’action. 1. Sortir de chez grand-maman en évitant d’appuyer sur le bouton de la sonnette. 2. Rendez-vous avec la cousine sur le premier couvercle de regard et crier très fort le mot gargouille. 3. Courir jusqu’à la gargouille suivante et crier très fort le mot gargouille. La première arrivée – toujours laisser la cousine gagner au début – crie en premier le mot gargouille, le second en second. Il est possible d’intégrer aussi un petit frère ou une petite sœur à l’action gargouilles mais il est hors de question que celui-ci ou celle-ci crie plus fort que ses aînés, si tant est que la cousine choisie soit une Nathalie ou une Corine, leur petite sœur se trouvant être plus jeune que le petit frère mais moins que la petite sœur, mais tout cela importe peu, ce qui compte c’est que Nathalie ou Corine crie très fort le mot gargouille. 4. Réitérer l’opération pour les huit gargouilles restantes en évitant de pousser la cousine sur la route et en n’oubliant pas de dire bonjour à Berthe assise sur le banc devant la ferme chez Renevey. 5. Remplir le bidon de lait chez Jean-Pierre (si vous avez oublié le bidon chez grand-maman, envoyez la cousine le chercher, mais attention à ne pas trop la brusquer, elle risque ensuite de bouder). 6. Réitérer l’action gargouilles mais à la montée et sans renverser le bidon de lait, dont le couvercle rouge doit avoir été correctement posé, sinon c’est peine perdue, grand-maman sera fâchée et ne nous enverra plus jamais au lait chez Jean-Pierre. 7. Appuyer sur le bouton de la sonnette chez grand-maman. 8. Compter les points sans tricher mais ne jamais admettre que la cousine a crié le mot gargouille vite et plus fort que nous. 9. Piquer deux nounours Haribo dans l’armoire de la buanderie et en donner un à la cousine en guise de réconciliation pour fêter la réussite de l’action gargouilles.

Traces. Les couvercles de regard n’ont pas bougé. Jean-Pierre trait encore ses vaches mais il prend sa retraite l’an prochain. Sinon, toute trace tangible de l’action gargouilles a disparu. Grand-maman ne répondra plus jamais quand on sonnera chez elle. Ce n’est d’ailleurs plus chez elle. Il y a une voiture d’auto-école parquée devant la maison et la porte de la grange a été repeinte en gris. Berthe est morte, on achète le lait en briques à la Migros et il n’y a plus de bonbons Haribo dans l’armoire de la buanderie. Quant aux cousines, elles sont mariées et ont beaucoup d’enfants. Peut-être un jour les initieront-elles à l’action gargouilles.

Vincent Francey
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47 (Le treizième peuplier)


Prologue

07/11/2018
Une énorme grue est installée près de l’annexe du Musée de la Boverie. Commandée depuis le sol, elle doit aider des arboristes dans leur travail d’abattage de onze peupliers du Canada, classés, plus que centenaires, situés le long de la Dérivation. Un autre peuplier a déjà été abattu, il y a quelques jours, après qu’une grosse branche, dont le poids est estimé à une tonne, se soit détachée et écrasée à côté d’un banc, sans faire de blessé. Pour une fois, parfois ça fait du bien, je n’ai ni mon téléphone ni mon appareil photo avec moi.

15/11/2018
« Fallait-il abattre les onze peupliers du Parc de la Boverie ? » Le journal La Meuse du jour fait état d’une polémique qui s’installe. Dans l’hebdomadaire Le Vif, le préhistorien Marcel Otte parle de déforestation urbaine, de hantise sécuritaire, d’inversion de valeur : « la peur gagne contre la beauté ». Attaqués de l’extérieur par des castors, de l’intérieur par un champignon, soumis à des stress hydriques (rien que l’expression fait peur et donne soif) à répétitions suite aux étés caniculaires, les charpentières sont fragilisées et des branches pourraient à tout moment, même sans aucun vent, se détacher sans prévenir. Il a été envisagé de clôturer la zone et de l’interdire au public. Mais la Ville n’a pas voulu restreindre l’espace d’un parc public très fréquenté.

16/11/2018
Le fait que des animaux protégés s’attaquent à des arbres classés me laisse perplexe.

Retour en arrière et fuite en avant

05/08/2018
J’ai vu et lu les panonceaux concernant l’abattage des peupliers et la plantation des chênes.
Déception, tristesse, je ne les verrai donc plus lors de mes promenades rituelles, quasi quotidiennes, depuis vingt ans, dans le parc. Je veux garder leur mémoire, je me promets de photographier leur dernier automne.

04/10/2018
Situé de l’autre côté du musée, à peu près en face de l’entrée principale, isolé à une cinquantaine de mètres des autres, un treizième peuplier. Lui aussi rongé par les castors, il a été sévèrement élagué, étêté, dans le but de sécuriser un périmètre autour de son pied. Les feuilles de son houppier malingre virent au jaune. Vers 17h je décide de l’associer aux autres et je prends quelques photos. (IMG_2808.JPG).

10/10/2018
Une série de photos depuis la roseraie. (IMG_2867.JPG). Là aussi ça commence à changer de couleurs.

02/11/2018
Une série depuis le quai Mativa, de l’autre côté de l’eau. (IMG_3048.JPG).

03/11/2018
Nouvelle série depuis la roseraie. (IMG_3058.JPG). Le temps est splendide, c’est flamboyant ! Peut-on comparer un bouquet de roses et un bouquet de peupliers ?
Dès que le vent et la lumière s’en mèlent, la qualité de tremblement des feuilles apporte un scintillement rare. (Moi aussi je tremble un peu, parfois, l’âge, l’émotion, la fatigue, l’excès de café, le manque de quoi, c’est moins scintillant, pas grave, laisser trembler.)

12/11/2018
Quelques photos depuis le quai. (IMG_3187.JPG). 16h30, le ciel est gris, mon humeur aussi.

17/12/2018
Ils sont abattus. Les troncs sont couchés dans le sens de la pente. (IMG_3609.JPG).

11/01/2019
Une pelleteuse orange et un robot tronçonneur-cisailleur jaune téléguidé s’activent pour enlever les souches. (IMG_3890.JPG). Sauver les apparences et préparer le terrain pour les futures plantations.

31/01/19
Photos des quatorze chênes des marais plantés en lieu et place. (IMG_4287.JPG). Accepter l’idée que je ne les verrai jamais dans leur pleine maturité.

Le treizième peuplier, l’étoile de terre

17/08/2020
Il est toujours là, en face du musée, de plus en plus fragile, (IMG_8325.JPG), ce n’est pas facile de photographier un arbre isolé dans le contexte d’un parc.

30/09/2020
Il aura eu un peu de rabiot. Ne restent aujourd’hui que les traces de la chute dans la pelouse et la souche, l’irrégularité de son contour et à l’intérieur une étoile sombre, étonnante, tout le monde s’arrête, creusée par le champignon. (IMG_8325.JPG). Me vient alors l’idée, je ne sais pas pourquoi, d’arroser les racines par l’intérieur du tronc en utilisant ce conduit étoilé.
Comment les racines ont-elles vécu le choc ? Est-il possible de l’adoucir, même à posteriori ?
Sensiblerie ? J’ai failli écrire douleur pour douceur.

06/12/2020
Laissons faire la pluie, je n’aurai pas vraiment eu le temps d’(oser) exécuter ce projet, le robot broyeur est passé par là, ça devait faire partie du contrat. (DSC 00849.JPG). Il laisse un monticule de sciure-copeaux grossiers, avant que trop de chiens n’aient pissé dessus j’en prends trois poignées pour rempoter une pousse d’orchidée. Une autre trace.

La vie reste dangereuse

08/12/2020
Une énorme grue a décapité hier, accidentellement, la statue de Saint Paul. Ceci à l’occasion des travaux de rénovation de la cathédrale. La partie arrachée, dont le poids est estimé à une demi-tonne, a traversé la toiture et s’est écrasée à l’intérieur, à côté d’un banc, sans faire de blessé. À la suite de cette chute, le grutier et Saint Paul envisagent leur reconversion.

Jean-Marie Graas
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48


Dimanche (a) :

Déambulation de bord de terre et d’hiver. (Projet photographique encore vague : limites, espace et temps.) Temps bleu et sec. Traces de ce qui fut passage (bosses et creux : lignes de pas sur la plage. Petits tas clairs et bouches des cratères noirs.) Simplicité froide de ce qui reste. En chemin sève de soleil collée aux écorces. Brèches.

Notes/associations en vrac de souvenirs –- idées – exemples - éléments surgissant pour imaginer et concevoir le dispositif :

Performance –- rituel –- corps –- répétition -– rapport au réel -– symbolique – verbe à l’infinitif – action – H.W. –- paix à son âme –- signes de croix -– génuflexion -– clés — arithmomanie –- acte choisi-décidé versus comportement compulsif -– les feuilles attachées dans la rivière de C. –- les post-it accrochés dans la rue de V. –- la pierre à caresser de H. pendant l’écriture -– (2 ramassées sur la plage – luisantes — douces ) — téléphoner dans des cabines publiques (n’existent plus) –- toucher la mezouzah avant d’entrer -– rituels de lavage - marcher sur ou hors des lignes -– (à détourner) -– enterrer le soleil -– raser les murs -– rester dans l’ombre –- souvent des verbes d’action – clouer la peau des testicules sur le pavé de la place rouge ! –- faire le tour du monde en auto-stop et en robe de mariée – engagement du corps –- matérialité du corps -– corps mort

Idée 1 : recenser toutes les expressions avec corps – d’abord l’orthographe et le sens corps – ensuite la sonorité cor (cormoran – corpus – cortiqué) etc… Méthode : « épuisement » du bassin de mots. Technique : recueillir au maximum deux occurrences par jour. Consigner. Définir — associer : max. 2. Traces : Indication du lieu du recueil (circonstances –- support -– (dico –- promenade en ville), photo avec trace du lieu de la trouvaille ou d’une association. (Exemples : corporation -– décor –- cortège etc… y compris noms propres.)

Conjugue l’inépuisable avec l’impératif / inévitable des limites pour rendre possible une exploration ! Raccorde à l’inachèvement essentiel et à la construction mentale / langagière du corps. Trace qui se constitue – déploie - délite au fur et à mesure de l’inventaire-déclinaisons des « cor ».

Directions, racines autres ajouts à prendre et à laisser :

Lien avec le prendre -– corps / mots/ monde = corpuscule pris aux mots du monde.

Tentative de rester dans l’exercice malgré : tenir contre l’envie et la folie d’aboutir. (Démesure : la folle envie d’aboutir…)

Réserve de l’incréable (Kaës), terre infinie à creuser, Guillevic : « écrire c’est creuser dans du noir, écrire c’est trouver. » Picasso. (Zones et hors-champ de la négativité relative et radicale).

La présence du corps dans l’inconfort de la posture, mal de dos, raideurs musculaires, crampes, dans l’immobilité forcée ou consentie, associée à l’action qui la nécessite. (Écrire -– faire des recherches à l’écran –- rester immobile et regarder -– laisser venir ...)

Un truc encore du côté de mots-chose tombés /pris au pied de la lettre ? (Je vois des lettres — l’alphabet entier — chuter et disparaître au fond d’un puits.)

Par où le corps commence, Fédida. Didi - Huberman Gestes d’air et de pierre, et le prendre corps -– la voix.e moyenne réflexive ( ?) –- l’extérieur informe l’intérieur, ce par quoi le corps s’advient (se construit se parle se représente s’articule s’attache se relie se replie se « généalogise » — fait famille. )

Lundi (b)

Peau de pluie. Gris.

Relecture –- documentation. Gina Pane –- Steve Giasson

Modification technique :

Les éléments consignés pour aller vers l’imagination de la construction de l’action en sont parties mêmes (y compris en devenir souterrain, la partie abandonnée, ensevelie, rejetée, inaccessible) du dispositif.

Pour en garder trace noter chaque jour ce qui est nouveau - rejeté – modifié. Une lettre par jour pour repérer une trame. J1 = a - J2 = b etc… Suivre trajectoire et sources/ramifications d’une idée par rappel de la première apparition -– association —

(a)Hier, c’était avant pendant et après la balade l’inventaire fourre-tout et hasardeux en notant en vrac ce qui advient sans lien apparent mais pas en dehors d’éléments mnésiques comme le : (a)paix à son âme -– ( « au bout d’une corde » — ajout venu pour signer l’abandon irréductible et sa résolution en suicide) –- je la revois qui pleure sans répit mais inaudible.

Recherche-souvenirs-associations d’aujourd’hui :

La demeure du chaos de Thierry Ehrmann à St Germain au Mont d’Or. (a)Performeurs qui sont suspendus à des crochets passés dans la peau. (Habillés de noir -– cuir ? -– dimension masochiste du retour sur soi). La silhouette de la femme avec un masque à gaz, un enfant également masqué tenu dans chaque main, en transparence sur la porte vitrée comme si… la guerre. Des visages de dirigeants peints sur un mur.

Ma haine systématique de l’expression « les anonymes » : le sans-visage sans valeur opposé au reconnu-retenu. (a) corpuscule)

Le psychiatre J. Oury en visite annuelle à St Alban rencontre un homme seul sous une gouttière. Il se tient debout sous une micro-fuite et, dans l’immobilité, laisse les gouttes d’eau tomber sur son crâne. Après chaque goutte reçue il fait un tour sur lui-même. Oury lui demande ce qu’il fait là. Réussit à comprendre que c’est une forme d’inclusion à la mécanique du monde – Un peu une histoire de rouages et d’horlogerie. Un an plus tard, de retour, Oury s’enquiert de ce que le patient solitaire est devenu. On lui dit qu’il va mieux, qu’il peut maintenant travailler avec d’autres dans l’atelier de menuiserie de l’H.P. Oury s’y rend, le voit au bout de la machine à raboter les planches de bois. Chaque fois qu’il réceptionne une planche il la pose sur le tas déjà constitué puis accomplit un tour sur lui-même avant de se repositionner.

(a)Rester dans l’exercice malgré : contre l’envie et la folie d’aboutir. (Angoisse de la Démesure.)

(a)Déambulation de bord de terre et d’hiver. Temps bleu et sec. Traces de ce qui fut (bosses et creux des lignes de pas sur la plage. Petits tas clairs et petits cratères noirs.) Simplicité radicale et géométrique de ce qui reste. Épaves de bateau. Sève de soleil collée aux écorces. Brèche. Épure. Calligraphie.

(a)Art corporel – engagement du corps – corps matériau – contre l’idée 1(a) de recenser toutes les expressions avec cor (trop intellectuel – trop cérébral) – qui maintient la coupure/le divorce entre la chair et le spirituel – l’âme et le corps.

Revenir au langage du corps. Religion du corps-nature… Lien avec l’avant-langage. Pensée magique et structuration par oppositions sensibles (dur-mou – bruit-silence – clarté-obscurité – etc… (a)partition (musicale ?) des lignes de pas sur la plage. (plus loin l’inscription tracée sur la plage : papa c’est dommage que tu ne soit pas là !)

Le sable-peau. L’homme de sable. Papa de sable ouvre tes paupières.

Le sens opposé des mots primitifs (Abel – Freud) -– trace embedded (inscrite – gravée — comme la rivière dans son lit) nœuds du contraste qui fait naître… (le cru et le cuit) Lévi-Strauss.

Rêver un dispositif à réunir le geste et le mot — indissociables(a) un jeu vers le mot-chose/geste-mot

Idée 2. Parler sans être entendu –- émission sonore dans le vide ou le tumulte -– parler dans une foule indifférente.

Directions, racines autres ajouts toujours à prendre et à laisser :

(a)inscrire le dispositif-action dans une phrase avec un verbe à l’infinitif. Aussi concis que possible. (Titres -– intitulés –- consignes (a))

Souvenir : « on est là pour tout se dire ». L’engrenage par l’impossible du tout et la concision intenable du contrat. Effet de tenseur et catalyseur.

(a)Rester dans l’exercice malgré : contre l’envie et la folie d’aboutir — achever — épuiser. (Angoisse de la Démesure.) Évolution1 : Demeurer malgré : contre l’envie et la folie d’aboutir -– achever — épuiser. (Angoisse de la Démesure.) Evolution 2 : Demeurer malgré : contre et avec la folle envie d’aboutir – achever — épuiser. (Angoisse de la Démesure.)

Association – semaine de retraite – méditation silencieuse - sans échange avec autrui ni « distraction » : amplification des canaux perceptifs.

(a)l’immense-corpsuscule pris au filet des images-sensations-mots du monde.

Mardi (c)

Froid et bleu. Comme balade(a) mais des degrés en moins.

Notes/associations en vrac :

Nuit impossible. Fatras – fouillis d’idées avec sensation d’empêchement occasionné par le vacarme, la bousculade intérieure. Trop plein aboutissant au même résultat que le vide (b) : couples d’opposés et paralysie de la pensée de l’action. Légère pointe d’angoisse (a-b) disparaître dans le sans nom. (b) Dissolution.

Visages dans les carrés d’hier. Parler et ne pas être entendu (différent de ne pas être compris). Comme si l’émission sonore n’avait pas lieu (b) Prophétie auto-réalisatrice, dispositifs d’auto-effacement (Giasson), mise en action/scène de l’angoisse (a-b) — tentative de la maîtriser -– de la dépasser versus simplement la redoubler -– prolonger (redondance…)

Rêve ancien : à côté de moi « on parle un bruissement » que je ne comprends pas sinon un piétinement, une charpie d’être.
S. : parfois quand je parle on ne m’entend pas

Comment les morts agissent — perdurent (bougent – gestes – mimiques – attitudes –- inflexions — prolongent visage) à travers nous ?

La privation comme lieu de dé-monstration -– l’absence révèle ! Dispositif de révélation par l’absence –- le trou. (Photo déchirée – lettre caviardée – visage occulté)

Idée 3 : cameos — wedding-crashers et où est Charlie ? (Faire partie tout en étant l’intrus, à la fois de trop et indétectable dans la scène –- écho à la primitive évidemment !)

Faire Charlie – se rendre dans les lieux et cérémonies publics (commémorations –- fêtes -– ouvertures des magasins pendant les soldes — mariages… habillé en Charlie. (Bonnet rouge lunettes rondes, sweat-shirt rayé blanc-bleu, canne. Traces -– Photos in situ ou mieux si collaboration : esquisse -– croquis comme ces dessins / illustration des personnes impliquées dans un procès… (complexe à mettre en œuvre !)

Écho au Larousse du prologue et à la vue plongeante. Chercher Charlie au chantier naval. (Unité de lieu et éclatement de scènes…)

Écoute sonore depuis lien sur la page FB. : bruits confus de la ville - cour d’école maternelle et ricochets de voix en éclats. Remarque : les enfants des cours et espaces ouverts sont presque toujours des cloueurs de cris.

Remarque : l’idée action 3 est en opposition totale avec la direction qui la précède : la privation comme lieu de dé-monstration – l’absence révèle : dispositif de révélation par l’absence – le trou. (photo déchirée – lettre caviardée – visage occulté).

L’anonymat (absence créée par l’uniformité) est renversée en jeu de l’intrus (dissimulation du différent – original )

Association : Clouer le trou d’un cri (Munch) – Homme – pont – eau – cri / silence –- angoisse.

Remarque : le repérage des chaînes associatives est totalement inefficace et contre-productif. J’arrête. Commencer à réduire pour envoyer au plus tard dimanche.

Lieu : Pont du surplomb –- lieu de l’œil du Larousse ?
Contrainte série de 5 – (coups de zoom et série photographique – ritualisation) ?
Quoi ?

Wiki — Munch : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j’y restai, tremblant d’anxiété — je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature. »

J’écoute la blessure anesthésiée. (lien sur page F.B). J’entends à plusieurs reprises « Gi/napalm. »

Mercredi

Noir –- rose léger –- gris métal -– givre

Nuit basculée encore entre différentes idées d’actions - pensées - images.

Idée 4. Trouer le cri. Action conceptuelle.

Pont : – Se positionner toujours au même endroit, même jour, même heure.

Par exemple à l’endroit en surplomb de la rive droite, là où il est possible d’apercevoir les deux énormes citernes collées au centre du bassin de rétention double. Contenu inconnu. Contraste entre l’état apparent du contenant (déglingué – rouille – graffitis) et l’impression de toxicité-contamination du contenu à proscrire...

Demeurer immobile. Face à la baie et au bassin. S’élargir à l’environnement - au corps comme medium de perception et d’enregistrement (bruits – vent – température – couleurs - reliefs – mouvements – images - état du corps : battements cardiaques – respiration – sensations internes - (mais sans check – list, ce qui advient) … puis abolir la discrimination de ce qui est pensé / perçu comme on pose ses habits sur la chaise. Se diriger alors (10 pas) rapidement vers le centre du pont, face à la cale de radoub, agripper la rambarde, serrer - crier (mouvement d’expulser pour hisser le cri spatialement le plus haut possible et le laisser ensuite tomber comme un seau au fond d’un puits.)

Noter immédiatement les associations. (Enregistrer puis retranscrire ? Conserver les fichiers sonores ?)

Photographie du point de vue. Date et heure. Météo.

Idéalement être deux. (Préciser les rôles)

Titre : dans le trou du cri – le trou du cri – trouer le cri ?

Réduire. Simplifier

Association – souvenir : l’homme assis – sa femme allongée dans son lit d’hôpital : « Aidez-moi, je perds mes doigts » / et cette autre qui se surnommait le rat des champs : « je laisse aller des choses » / comptines et jeux de doigts avec les petits enfants…

Jeudi :

Soleil et plomb d’hiver

Idée 4 d’hier : exagérément dramatique

Associations – remarques – idées :

Prise de notes depuis dimanche : image de l’écumoire pour filtrer – et aujourd’hui les grands bacs à marée. Pas seulement dispositif utile à collecter des déchets ou dénonciation du consumérisme mais boîtes à rêver…

Depuis quelques jours des noms reviennent / souvenirs (adolescence).

Photo du jour au cours de la balade :

Idée 5 : Une fois par semaine « relève » photographique d’une boîte à marée. (La même.)

En conservant le même cadrage constituer une série photo en associant à chaque cliché un « titre message d’action – vie » adressé à un des éléments de la boîte. Ici : Nage écaille nage ! L’idée étant de redonner vie aux déchets en les dissociant simultanément de leur statut de rebus et de support de représentation.

Avec chaque photo date et lieu de la prise de vue – message devant respecter la même structure verbe – nomination – verbe redoublé ?

Et souvenir de l’homme qui, avec la bêche-fourche soulevait les rosiers du jardin hors de terre pour, disait-il : « laisser respirer leurs racines… » Clovis ( ?)

Vendredi

Uniforme, puis trouées. Tip tap de la pluie puis le bleu, bleu comme un feu.

Associations –- idées :

Limites de la représentation et représentation des limites.

Rien ne va de soi dans l’en-deçà du langage.

Le simple des génuflexions devant la croix du carrefour – le simple de la croix tracée à la pointe du couteau sur la croûte du pain au berceau du bras (le raclement que ça fait) – le simple du chapelet entre les doigts -– (le simple du rond lisse coule entre les doigts) – le simple du galet dans l’ombre de la main — le simple de l’histoire rythmée d’onomatopées, le simple de l’histoire entendue et répétée chaque soir – le simple de l’histoire lue et racontée chaque soir -– le simple de l’attente de l’histoire - le simple de la poignée d’immortelles jetées dans le trou - le simple et difficile d’apprendre à nouer ses lacets -– le simple et difficile de pousser le bouton dans la boutonnière rêche –- le simple et difficile de pendre l’écharpe au crochet du porte-manteau -– le simple de marcher –- le simple du froid qui engourdit les doigts – le simple de courir en criant et l’air qui brûle la gorge — le simple de s’endormir …

Fédida (L’ombre du reflet. L’émanation des ancêtres.) dans Pensée de l’air et du souffle (Huberman ) –- « le contact en tant qu’il fait revenir une présence sans la moindre possibilité de la représenter. »

L’enfant souffle au cœur. Le simple du sans bouger. Le dur de durer.

L’infirmière qui d’écrit dans l’atelier l’odeur de la main de l’autre sur sa peau - un sceau dont elle ne savait plus se dé-marquer.

Empreintes par défaut et par excès (empiètements).

Le monde derrière la vitre lisse du cri sans bouche et sans oreille.

Idée 6 : les apparitions de chaque fois que je ressemble à… (danse des morts-vivants en moi) : les mains croisées comme sur la photo -– les mots qui -– les expressions –- les mimiques… Concrètement ?

Demain, ou au plus tard dimanche, il faudra bien pourtant inaboutir.

Ici pas loin le jardin des temps-mêlés. Rive ouest du cimetière (le gravier les croix les tombes blanches, grises, noires, les plaques avec le numéro de Dachau, les dates des naufrages, les regrets pour toujours, les visages grisés comme au bout d’un tunnel du temps…) le terrain de jeux pour enfants (le toboggan, l’araignée à escalader, le camping-car bariolé en bois, l’échelle par où grimper, les trous par où insérer-glisser le corps et plus haut bordant la mini-scène le muret semi-circulaire avec, durcies dans le ciment, dessus les petites mains plaquées comme des médailles - dessous les prénoms.) Depuis combien de temps ?

Samedi

Certains jours poser le front contre la vitre (comme souvent dans les trains s’effilocher à la suite des images, de leur fuite, laisser passer les secousses de couleur jusqu’à la frange d’ombre…)

On aura tracé comme on a appris un grand cercle depuis le point de la ville, on prendra le train, tous les allers et tous les retours jusqu’aux limites, on en prendra le temps qu’il faut et plusieurs saisons aussi…On notera le lieu et l’heure du départ et de l’arrivée.

Fermer les yeux, s’adosser, puis respirer, tout doucement, respirer – ouvrir le carnet, écrire le jour :

Dimanche :

Fermer les yeux.

Jacques de Turenne
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À Brussolo, pour l’invention de ces fleurs qui, à peine effleurées, délivrent un album-souvenir unique

Action : creuser / mêler / édifier dans la fumée / tracer dans l’eau / projeter dans les airs. En quoi ? bûcher / pièce montée / nature morte in vivo / sculpture / tour de babil / de braise. Comment ? Sur l’air de A l’enterrement d’une feuille morte : enfouissement / évanescence / lent trajet ancien / montée dans les alpages. Finir par « Et je mets mon mouchoir dessus ». Où ? dans les prés / dans les bois / dans le bois / dans l’os / dans l’air / dans l’os de l’air des temps. Quoi ? une boîte de larmes, larmes d’eau froide, de fer, de verre, larmes à l’enfer, larmes à l’envers / Un bout de ciel récupéré d’un miroir / un message de l’au-delà trouvé au fond d’une poche / le mot amour qui sait si bien mentir / Un journal qui parle de guerre / une lampée de miel, une louche de fiel /leur contraire / cataplasmes et jambes de bois / un souffle ardent / une petite lampe au fond du couloir / un échantillon de graves : son, parole, écho, regard, teinte, et qui fonde. Halo-douceur, ma sœur, halo-douceur. Et mets ton mouchoir dessus.

Codicille : c’était dur ! (Peaufiner encore, en déblayant, car comme l’aquarelle, ne pas revenir dessus, sous peine de barbouillis vaniteux. Mais même déblayer peut ne pas être bon). Difficile car 1/si j’étais une artiste, je ne pourrais offrir à la vue quelque chose de délétère. Il y a comme une responsabilité d’une part, et de l’autre… une peur d’éloigner l’autre en déversant sa propre débâcle. En même temps, comme le fait Eric Pessan dans ses chroniques, il faut rester conscient des choses qui fâchent. 2/Je n’ai pas vue sur ce qui fonctionne, dans ces aventures. Je ne l’ai pas écrit d’une traite, comme certains autres textes, qui en général « collent » plutôt, c’est vrai. Sentiment que oui, des bribes, mais je ne peux que les mettre en gras -dans l’esprit du lecteur- et les raccorder au reste. Comme si je m’habillais maladroitement de choses extraordinaires, à côté de cailloux gris.
Sylvie Serpette
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Sur le passage de quelques objets à travers une grille très étroite.
Trespassing Saint-Ruf/rough.

AVANT

Matériel : verrou et clefs, chaussures converse cuir très fatiguées, gants de ménage, personnages en Lego, Iphone pour les photos, carnet de notes.
Calendrier : du mercredi 9 décembre 2020 17h au samedi 12 décembre 2020 12H

Participants : Lil, HK et E (6 ans)

Contexte

Le parc Saint Ruf proche de l’habitation de la « performer » est fermé au public depuis 2 ans et demi et des grilles ont été ajoutées l’an dernier pour éviter toute transgression. L’accès au compost collectif, aux vignes de Saint-Jean et à la basse ville sont bloqués. Des arbres sont coupés, les jeux d’enfants démontés, le coin des chiens condamné. La terrasse avec vue sur le Rhône et Crussol est inaccessible. En emménageant dans la petite rue voisine, la « performer » avait vu ce joli petit parc comme son jardin personnel dédié aux pique-nique, à la lecture, aux bains de soleil. De la musique s’y faisait, des personnes de passage y dormaient, les touristes admiraient le panorama, comme Benoit Pœlvoorde et Charlotte Gainsbourg dans le film Trois Cœurs de Benoit Jacquot.

Intervention

Il s’agit de suggérer aux passants l’idée de transgression, de passage de frontière, l’au-delà de la clôture vers l’outre-Rhône et Crussol (en regard du texte #00 de l’atelier) et de réveiller les critiques et les frustrations des usagers du quartier et de la ville.
Puis d’enregistrer les modifications de l’installation entre le mercredi 9/12 17h et le samedi 12/12 12H sous forme de photos et de notes.
L’idée sous-jacente reprend le propos des situationnistes, où la création d’une situation permet de modifier le réel.

PENDANT

  L. a glissé entre les barreaux les converses usagées qui ont été posées de façon à simuler un pas. Photo.

  L’enfant a bien volontiers prêté ses personnages à condition de participer à la performance. Le premier est posé sur une pierre, tourné vers le sud-ouest et l’horizon, le second, instable est tombé : on aura l’impression qu’il se faufile sous le grillage au risque de tomber dans un trou d’eau. Il avait plu quelques heures auparavant. Photos.

  Les longs doigts des mains de H.K. s’accrochent désespérément en haut du grillage à gauche du portail, ciel gris-bleu. Photo. Les mains sont aussitôt remplacées par des gants de ménage verts. Photo.

  2 verrous sont déposés, l’un encore recouvert de l’étiquette Indian Airlines posé sur le muret un peu plus bas à droite du portail, l’autre avec ses quatre clefs est accroché à la grille côté parking, en haut de quelques marches. Photos
  Dans une soudaine intuition, l’enfant suggère de reprendre un gant et de le mettre sur la cliche du portail fermé à clef en permanence depuis deux ans et demi. Nous approuvons l’effet obtenu. Photo

Une série de 27 photos a été effectuée. Nous rendons les petits personnages à l’enfant qui refuse de les abandonner. Seuls restent en place les gants, le verrou du côté (le verrou Indian Airlines est repris pour cause de souvenir)
Pendant l’installation, qui a pris une demi-heure, au début du crépuscule, personne n’est passé, Pas de témoins, ni de réactions immédiates.

APRÈS

  Jeudi 10h :

Le gant sur la poignée est tombé. Tout le reste est toujours en place. Photo.

  Vendredi 7h30 (sortie matinale pour aller chercher des croissants et des pains au chocolat pour le petit-déjeuner de l’enfant) :

Le gant a été remis sur la poignée… !!! Par qui ? Quand ? Quelqu’un a eu la même idée ? Quelqu’un a vu la photo postée sur Facebook ? ou est-ce la situation qui crée et développe sa propre logique ? Les chaussures sont toujours en place. Déception… Photo dans l’aube qui perce à peine.
Une amie voudrait coller des post-it. Nous écartons la suggestion d’un long silence.

  Samedi 12, 12H12 : heure de clôture de la performance.

Tout est resté en place. Des amis me demandent des nouvelles de l’installation
H.K. est arrivé à Dakar et É. Fabrique un masque de perroquet en carton.
L. hésite entre la satisfaction de voir l’installation respectée et la déception nourrie d’un soupçon d’indifférence des passants. Reste l’inconnu du vendredi.
Il est décidé de tout laisser aussi longtemps que possible et de tenir informé sur l’évolution éventuelle.
H.K. a pris l’avion pour Dakar, l’enfant n’a pas école. Il reste un pain au chocolat un peu rassis.

Liliane Laurent
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« Mouvement de bascule, de renverse » recherche de pirouette génératrice ;
réfléchir front sur la vitre gelée ; cesser de tergiverser … ta page blanche est une vitre qui s’embue ; ce lieu n’est pas un total hasard, tu t’es posé l’ultimatum temporel de démarrer la planification demain matin… ce soir il te faut l’idée... ici = pas vers l’ailleurs

De pirouette génératrice tu connais celle d’Heinrich Welz, artiste schizophrène, notes fouillées : « rester des heures devant une fenêtre, cuillère à la main , yeux rivés au ciel afin de modifier la position des étoiles par sa seule volonté » c’est tout ce que tu as retrouvé , mais dans ton souvenir il effectuait aussi des culbutes à intervalles réguliers orientées en direction de la ville où séjournait sa bien-aimée… (son internement dû à ce projet de mariage non réalisé)
Herbe folle, blé en herbe .., pas l’temps d’murir, tes quatre cent coups au jardin déjà réalisés, insignifiants rituels dans ton espace privé : les exporter ?
Nommer l’action : regard circulaire , néologisme pour nouvelle action

Pulsation
Pulsatile : Jeu d’enfant- ressemer innocence et émerveillement, babillages, lullabies...
Pierre papier ... ciseaux : fouille l’espace : pierres évidemment, toujours petits cailloux, fonds de poche, grains.. égrener
Stop. SILENCE : fin de l’échauffement, transcription vocale bouillonnement
Tourne ( la roue) , ferme les yeux , pointe du doigt...

Biblionner... voilà .... et semer des cailloux-mots ou les faire ricocher

planifier, programmer : temps court, aménager créneaux:un court — un long — deux courts — une pause une reprise

Première approche : bibliothèque à remplir, livres en tas sur la fenêtre, (opportunité fournie, offerte sous les yeux depuis une dizaine de jours...)

Trois temps

dépiler, éparpiller... disposer (suivi plan : capture écran ciel réalisé la veille ? )
(Trop tiré par les cheveux : abandon )
Ou reprendre pulsation injonction du « c’est ça... c’est ça » de Louise Bourgeois : Otte.
(Yeux fermés , Validation) oui induction du choix, encore une place, (cache) pour le hasard

Prélever : utiliser repères livre au sol , chorégraphie ( retour en enfance : clé de saint Georges ?)
Se laisser choir, mimer chute, s’agripper au livre , refuge en page ouverte, du bout du doigt ( autoriser le regard à s’attarder sélectionner...
Sur carnet trace de ces mots piochés ... cailloux, grains à moudre ou germer ?

Ricocher, semer, propager...
si les mots ne s’amalgament pas, les écrire sur une pierre croisée sur chemin quotidien, elle-même abandonnée un peu plus loin... laisser choir

Prolongements possibles : (rechercher au printemps, déplacement vers le lac... lancer / filmer trajectoires essayer capter son de l’immersion/ percussion)
Si l’unique séance de prélève-mot-ment permet de faire germer un poème court , utiliser les graines de volubilis glanées cette fin d’été... (Brautigan encore)(à approfondir si besoin, fixer dés la fin de la troisième séance, l’après de cette association et l’ensemencement lié)
Étape 1 : mercredi 9 Décembre, piochage de mots,
Étape 1bis : jeudi 10 Décembre sur un ou plus des quatre trajets , collecter pierres ou cailloux sur les chemins alentours de l’école

Étape 2 : vendredi 11 Décembre, écrire mots sur supports collectés (sélections ou assemblages forces si pas assez de matériau, affirmer justifier ses choix) ou prendre temps d’écrire ce qui germe des mots ou de l’action
Choisir d’établir plan de dispersion de cailloux-mots ou abandon hasardeux (décision à prendre la veille de la propagation)
(Si autour des mots prélevés s’en sont greffés d’autres... aviser...)

Étape 4 : samedi 12 Décembre : essaimage, ou abandon de cailloux-mots
Chercher lieu : voie publique, oui mais sur bord de chemin, lieu de passage...
Proximité du lieu de prélèvement ? retour à leur nature... dissimulés ou à vue des passants
Laisser place à l’improvisation sensible

Collecter

mercredi 9 Décembre, piochage de mots,
remplir une page de carnet, canaliser débordements... secrète cérémonie , maudire le temps qui file entre les doigts... l’abstraction était encadrée par la réalité du temps... cairn brinquebalants de mots... immersion dans le rituel, les gestes se sont enchaînés , articulations qui roulent... portée par ce laisser-aller planifié , réalité décrochée, rien vu passer...

Jeudi 10 Décembre : trajet vers l’école, ramasser des cailloux mains nues, scellés dans la terre gelée... finalement pierres de semi-remblais, fines écorcheuses piétinées, piétonnées
Y adjoindre ou non des pierres rondelliptiques du lac Léman ou des galets de la rivière Mimente, pierreines des ricochets...
Lorgner les pauvres pierres en cages qui protègent les piétons de la ferraille des voitures ...
(Prévoir une dépôt d’un mot-cailloux doux à infiltrer à travers leur grille)

Interagir 1/3 ?
Vendredi 11Décembre : imprimer sa trace, s’empreindre... pas de peinture, ni gravure, juste le geste d’écrire = marqueur noir
Indélébile ? (Mais discret, effaçable avec le temps... sans nécessiter polissage ni érosion
(Les marques humaines sont déjà bien trop prégnantes... juste des mots veinures... sur une seule face du caillou ...

Interagir 2/3 ?
Samedi 12 Décembre matin : poser quelques cailloux-mots,dans un rayon tout proche de la collecte certains de retour à leur place de cailloux silence ( frottements, horizon et creux) , un jeté dans le ruisseau, (joli plouf pour limpide ) , deux déposé à travers la cage des autres (fatras gris), et lâcher aléatoire poing qui s’entrouvre à quelques passe près.. (projeter, androdamas, enfant, fond, ciel, empreinte et imperceptible)
À suivre : pour conserver discrétion dans l’espace public, arrêt de l’essaimage

Interagir 2bis /3
dans les jours à venir 3/3 ? Programmer rondes de visite, voir si les pierres ont bougé... décider ou non d’influer...

Sophie Grail
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1 – Bisous Pop Corn

Sous-titre : Le rituel d’un jeu

J’ai connu une jolie fille, notre amour faisait « Pop ! », il éclatait dans le micro-onde et dégageait une odeur aux multiples effluves. Au plus aigu, il y avait bien sûr les parfums du maïs grillé et du beurre fondu enveloppés par le plastique légèrement fondu et le papier doucement brûlé. Le tout était tapissé par la lourdeur du gras.

L’odeur était comme un groupe de pop et la chanson a gravé le moment. Elle s’est ancrée dans ma mémoire. C’était toujours le même jeu implicite et silencieux entre nous. C’était elle qui avait commencé et c’était moi qui cherchait le moindre prétexte pour recommencer.

On balançait le sachet rouge et blanc dans le micro-onde. C’était la première chanson. Une introduction avant de monter sur scène. Un rituel préliminaire. Et quand le beurre avait fondu, que le sucre s’était caramélisé, que l’air avait gonflé le sachet comme un ballon de baudruche, ça faisait « Pop ! » puis « Ting ! ». Une minute pas plus, sinon le pop corn déborde.

Alors on pouvait se câliner, on pouvait se détendre et se lover. On ne regardait jamais de films ensemble. Nous ne sommes jamais allés au cinéma ensemble. Nous aimions les baisers sucrés, les lèvres grasses suintantes d’amour. Le jeu consistait à manger dans la bouche de l’autre.

J’aimais sa peau blanche, ses bras nus, la bretelle noire de son soutien-gorge qui ceinturait son épaule. Dieu qu’elle était belle avec ses cheveux noirs de sorcière et son regard impérial quand elle enlevait son T-shirt. Quand elle jouait de la guitare, elle impressionnait les mecs qui essayaient de la draguer. Je savais l’adoucir par d’autres moyens.

Sous titre 2 : La trace d’une carte

Je porte cette odeur comme je porte son souvenir. Je crois que ça se passe à l’arrière de mon cerveau, du coup je n’ai pas trop de maîtrise sur ce machin-là, car la simple odeur appelle les images.
La moiteur de Siam Reap, les effluves du riz-poulet dans les rues de Cusco ; et encore les cigarettes à la menthe de mamie et son parfum cabotine ; il y a aussi le béton de l’Amérique du nord, la fumée métallique des joints de cannabis, l’encens que j’ai trop respiré, la fausse bière de Geoffroy Guichard ; et enfin le papier Gallimard.

Voilà, cette fille m’a retourné la tête, je vois tout à l’envers et je suis brûlé par mes transports. Elle se trémousse en soutif à côté de moi, elle fait la maline.

Sous titre 3 : La correspondance d’un souvenir

Je n’oublierai pas. Je vis dans la correspondance. J’ai le souvenir du souvenir. Je connais l’intérieur de la mémoire, l’itinéraire sans terminus. Próxima estación : le jour où j’ai merdé, où je n’ai pas pris soin d’elle, je n’étais tout simplement pas là, j’ai raté la correspondance.

Mon billet retour vers le bonheur est emballé avec soin dans un carton. C’est un sachet rouge et blanc. L’odeur est encore là : beurre fondu, maïs grillé, papier brûlé tapissé de gras, polystyrène évaporé. Et j’ai du pop corn plein la bouche.

2 – Les cigarettes à la menthe

Sous-titre : La veille

La nuit était épaisse dans cette chambre d’enfant sans fenêtre. Je dormais dans la réserve, dans ce qui parfois avait été la chambre de mon père. Du moins, c’est ce que je croyais, tous les éléments étaient là pour donner le change, pour faire illusion : un vieux nounours dont l’oeil gauche était décousu, des magazines et des bandes dessinées des années soixante et des photos de jeunesse.

Cette pièce, qu’était-elle vraiment ? La chambre de mon père ? La chambre d’enfant ? Un placard à souvenirs, au fond de l’appartement au dernier étage du HLM ? Dans l’étroitesse des murs, je songeais à ces questions sans y penser vraiment. L’odeur du renfermé et la chaleur estivale me faisaient veiller tard.

Elle avait laissé la porte entr’ouverte pour qu’un mince filet d’air puisse circuler sans que le bourdonnement lumineux de la ville ne m’atteigne. La lumière, la vraie, était une odeur, quand, au plus calme de la nuit, j’entendais le cliquetis du briquet et je sentais se lever au fond de l’air cette brume poivrée.

Ce n’était pas le moment de lever la voix. Elle veillait comme une louve. Elle me couvrait de nuages de tabac enrobés d’un délicat parfum de menthe. Cela faisait partie des quelques façons qu’elle avait de me transmettre son amour. L’amour qu’elle me portait était fait de silence et de vide. D’un regard profond porté au coeur de la nuit.

Sous titre 2 : L’insomnie

J’ai toujours eu peur de manquer de sommeil. Je manque souvent de sommeil et l’empreinte de ma mémoire ne m’aide pas*. Pour gagner la paix, je dois revenir dans la chambre d’enfant. Il y a l’air du dehors, il y a mes grands airs dont je ne peux me départir. Quand on connaît l’insomnie, on sait se préserver, on a des trucs et ces trucs deviennent des stratégies.

Quatre murs sans fenêtres et un lit étroit. La vie réduite au minimum. Je n’ai pas de souvenirs, pas de traces de ces sommeils-là car je les ai vraiment vécus. J’ai bien dormi. Le corps poussait ses limites. Le repos s’imposait.

Elle fumait des cigarettes à la menthe à la fenêtre de son HLM. Le parfum chatouillait mes yeux. Comme moi, très tard, elle se posait des questions en regardant la nuit pâle de la ville, où les étoiles semblent plus lointaine encore.
Dans le transport de l’odeur, dans la correspondance du souvenir, elle veille toujours sur moi.

*Cette expression est empruntée à Jean-François Caron, Nos échoueries, Edition La Peuplade, Québec.

Aurélien Marty
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53 (d’un aller-retour)


14 :26. Réécrire, de mémoire, ce qu’on a lu. Non pas le résumer, le réécrire, au plus près, en se rattachant à tout ce qui peut faire resurgir le texte, palier aux déficiences du par cœur, les émotions, les associations d’idées, les analyses et réflexions spontanées, tout ce qu’on sait, qu’on a perçu du texte. Le faire une première fois, et dix fois comme ça, 20 fois. Toutes les 5 fois, relire le texte d’origine. Recommencer. Recommencer. Jusqu’à trouver un riff par hasard, ou parce que c’est lui qui était enfoui sous toutes ces couches au départ et qui nous a appelé depuis le texte, a trouvé son verger d’origine en nous. Choisir préalablement les textes. Ne pas hésiter à s’emparer des intouchables. S’emparer de tous les textes. Faire un premier essai avec ce texte. Risque d’ennuis. Y trouver du plaisir quand même. Faire maintenant un premier essai avec ce texte, et ne le prolonger qu’ensuite. (Ce n’est pas tout à fait la même expérience. Ce texte-ci, je l’ai écrit, je viens de l’écrire, je suis en train de l’écrire. Je ne l’ai pas lu, ni relu. La différence est mince, quand je lis, j’écris ce que je lis, comme quand j’écoute quelqu’un parler, ou que je regarde le monde autour de moi, mais mon attention n’était pas la même. Et me relire ne sera pas non plus la même chose. Lire m’attire, me nourrit. Me relire me repousse, me pèse comme le fait parfois l’étouffante présence du monde froid, quand je n’arrive pas à percevoir. Me servir de cette polarité, comme moteur d’écriture, parfois je m’en souviens.)

Réécrire des textes au plus près. Non pas les résumer, ni en donner une nouvelle version, vraiment les réécrire avec ce que la mémoire restitue, forcer cette mémoire, là où le par cœur trouve ses limites, en puisant dans les émotions, les associations d’idées, les analyses et les interprétations qui ont parcouru la lecture. Ici je complète, je rajoute des détails. Je dois rajouter des détails. Faire l’effort de penser réellement à tout ce que je porte avec moi lors de la lecture. Le contexte. À quoi je pensais lorsque je me suis emparé du texte, quels étaient mes préoccupations du moment, mes manques, mes désirs, ce que je fuyais, ce à quoi j’aspirais, ce que je voulais retrouver. Où était le texte quand je m’en suis emparé ? Extrait d’un livre, d’un journal, sur un site internet, en dazibao sur le mur d’une ville imaginaire ? Seul sur une table ou choisi parmi des centaines d’ouvrage dans une bibliothèque ? Qu’est-ce qui m’a arrêté ? Son titre, son auteur, sa couleur. Et dans quelle condition je l’ai lu ? Comment était mon corps ? Parvenir à restituer l’état de mon corps lorsque j’ai lu le texte. Songer aussi au corps de l’auteur. Est-ce que je peux connaitre le corps de l’auteur au moment où il a écrit ces lignes ? Mener l’enquête, aussi loin que possible. Fouiller sur internet. Programmer des visites pour après le confinement, un vrai travail de terrain. Ou transgresser le confinement. Dans quel contexte social et politique se trouver l’auteur. Non pas pour traiter du contexte social et politique dans le texte, mais pour comprendre, le corps, l’esprit de l’auteur, quand il a écrit ce texte, par quoi étaient-ils contraints ? À quel point ressentir sa contrainte m’aidera à reconstituer le texte, fera fructifier les zones vierges de ma mémoire ? Faire attention pendant que je prends des notes à mon propre corps, pour être capable de le restituer après. Sur le canapé, le chien à mes côtés, la chaleur du chien sur mon flan droit, l’odeur du chien qui enveloppe mes narines. Le grondement, les claquements et le sifflement des trains qui percent régulièrement les roulements du périphérique, imités par la familière mobylette, dans la fraîcheur de la fenêtre ouverte, le pincement de la lumière dans l’angle supérieur gauche de mon œil gauche. Ma nuque cassée pour regarder l’écran de mon smartphone, le tiraillement qui deviendra douleur si je persiste. Les jambes croisées au-dessus du vide, pieds posés sur la chaise en face de moi. La jambe gauche pèse sur la jambe droite, au point de contact à la cheville, et au point de rupture au niveau du genou. Quand je me redresserai, j’aurai sans doute des fourmis dans les pieds, dans les jambes. Et plus tard dans la journée mon ménisque aura du mal à se mettre en place. Écrire cela me fait changer de position. Je pose les pieds à terre. Je projette de corriger l’ensemble de la posture, mais pour cela j’attends de suspendre mon écriture. Ou bien j’écris tout en me redressant ? Qu’est-ce qui déjà dans cette simple projection a été changé dans mon écriture ? Je sens que le rythme, mon souffle n’est plus pareil. Je suis entre deux positions, l’impatience que cela génère. Me voici à présent les avant-bras posés sur mes cuisses, les pieds et les tibias comme des piliers. Posture explicative, affirmative. Mais il est peu probable que l’écrivain du texte que j’aurai choisi ait adopté ces postures. Elles sont liées à l’avènement du smartphone. Ces notes-ci ne me serviront qu’à explorer la mémoire de ce texte-ci. Mais aussi l’idée des autres postures, comprendre comment les autres postures elles aussi ont joué. Apprendre à analyser toutes mes postures d’écriture pour pouvoir en jouer librement, demain, savoir que telle posture me mettra en disposition pour telle écriture, pour charrier tel flot de mémoire. Avec le smartphone, explorer les nouvelles postures rendues possible pour l’écriture. Déjà la mémoire me manque de ce texte-ci. Je m’étais arrêté à se nourrir des émotions, des associations d’idées, des analyses et des interprétations qui m’avaient traversées lors de la lecture du premier texte. Je m’étais ensuite rendu compte qu’il me fallait compléter cette liste. Puis j’ai changé de position. Et quelque chose s’est perdu. Mon chien s’est rangé à présent sur ma droite, assis, en posture de gardien d’un temple. La rigueur d’un protocole. Noter ce qui fait émerger la mémoire au fil de l’expérience et implémenter ainsi le protocole de ces autres processus. Ainsi d’écrire " la rigueur d’un protocole" a fait émerger la suite du texte, que je ne parvenais pas à restituer. Je me souviens, encore confusément, à présent que j’évoquais le nombre de fois où je réécrirais le texte, et le type de texte que je réécrirais. J’ai écrit quelque chose comme :

Recommencer 10 fois. Je me souviens avoir hésité, entre 10 fois, l’arbitraire du 10 fois, et « le texte à l’infini ». L’un comme l’autre ressort d’un protocole inabouti. L’arbitraire du 10 n’est pas mon arbitraire, celui de l’infini qui prétend s’en détacher n’en est en réalité qu’une itération. Le nombre de réécritures du texte doit être défini par l’expérience elle-même, un nombre qui m’est propre, que la multiplication de l’expérience sur plusieurs texte fera émerger. Noter scrupuleusement, pour chacun des textes, combien de fois ils peuvent se réécrire. Sans doute pas les mêmes pour chacun des textes. Une part de ce combien ressort des textes en eux-mêmes, une part, pour les textes qui auraient le même nombre, de ce qui les lie entre eux, une famille de texte, qu’il faudra alors qualifier. Et une autre part ressort de moi, et là encore il faudra distinguer et noter scrupuleusement ce qui ressort de moi absolument, mais tenir compte là aussi de mon contexte de réécriture, comme j’ai noté scrupuleusement le contexte de lecture. Voir les liens qu’on pourra tisser entre tout ça. Je n’avais d’ailleurs pas opté finalement pour un nombre, 10 ou infini. Déjà, ensuite, j’avais eu idée que c’était autre chose qui devait déterminer l’arrêt de la réécriture. J’ai écrit plus tard « Rock’n’roll ». Inspiré par l’idée que les musiciens répètent les morceaux de leurs idoles jusqu’à découvrir un riff qui leur est propre. Non pas qu’ils aient volé ou plagié, mais ils ont creusé les morceaux qui leur plaisaient jusqu’à découvrir ce qui au fond d’eux-mêmes découvrait qu’il pouvait s’épanouir en entendant ce riff frère à l’extérieur. Je ne l’ai écrit qu’à ce moment-là mais c’est de là que c’est venu. De la familiarité entre le désir d’écrire et le riff volé qui habite le corps. Est-ce avant ou après que j’envisageais d’appliquer le protocole au protocole lui-même et que j’évoquais, d’une part la nuance entre écriture et lecture, en particulier en termes de point d’attention, de concentration, et d’autre part la difficulté chez moi de me relire. Puis je bouclais le protocole avant de l’avoir terminé en en lançant immédiatement sa réécriture. J’y parvenais à peu près sur les premières lignes, rapidement toutefois mon esprit dérivait, à la fois rétif à l’effort et encombré de l’inachèvement prématuré du protocole. La peur aussi de ne pas y parvenir. La conscience qu’à chaque mot supplémentaire je rendrai ma tâche de plus en plus impossible. Il y a quelques années j’ai entrepris de faire des nuages de mots avec la bible. Je me suis arrêté à la Genèse. Il s’y passait la même chose. Entre chaque chapitre on pouvait observer une répétition des mêmes mots prédominants, mais qui butaient chaque fois sur un accident, qui rendait impossible l’absolu réécriture de ce qui avait été écrit. Et l’univers entrait en expansion et se déplaçait ainsi, de texte en texte jusqu’à la multitude.

À partir de n’importe quel texte, le réécrire, le plus fidèlement possible. Une fois épuisé les ressources du par cœur, qui chez moi, sont très limité, et cette limite me dessine en creux, l’éprouver me permettra de mieux connaître encore mon instrument, de le travailler comme un danseur, un chanteur, un circassien, y palier par la mémoire de tout ce qui a accompagné la lecture, émotions, associations d’idées, analyses et interprétations. De ces quatre éléments je me souviens bien, il s’agit d’une liste, 4 piliers génériques qui se complètent logiquement. Mais je devrais peut-être tout à fait les rayer. Ils relèvent du même arbitraire exogène que le 10 et l’infini, un a priori conceptuel acquis, qui permet de combler le vide, de me faire croire que c’est déjà ressenti et ce faisant d’éviter d’affronter ce qui réellement serait heuristique, cet espace laissé par la défaillance du par cœur, ma zone invisible où toute chose est présente à la fois morte et vivante, en l’état et déformée, tordue, fragmentée, lourde et immatérielle. Ça aussi une tentative de plaquer du déjà connu sur ces zones informes. Travailler encore le protocole. Répéter le protocole jusqu’à définir le protocole. Et noter, tirer de l’expérience de chacun des accidents. Jusqu’à partition. 14h50

14h54. Avant de tout réécrire, je dois rassembler mes notes, pour compléter le protocole. Ici, je change d’instrument, j’écris sur mon clavier d’ordinateur. Je n’ai déjà plus tout à fait en mémoire l’objet de tout ceci. Je dois tirer le fil, à partir du mot protocole. Il s’agissait d’un texte, de reprendre de mémoire des textes, un nombre non défini de textes. Avec un objectif : cerner l’échos en moi, puis ne conserver que cet échos, devenu fertile, le laisser pousser. Faire un jardin. En commençant par assembler les semences. Donc les textes, les classer, rigoureusement, comme un jardinier. Savoir les saisons, les températures, les orientations. Connaitre les terreaux et les terroirs. Peu à peu à travers les espèces cultivées, être capable de raconter les terroirs. Je reprends : un texte = un écho = une espèce = un terroir. Déterminer pour chacun les outils, les indicateurs. L’emploi de la métaphore ne m’aide pas, elle me fait rêver, m’emporte, mais arrivé à l’étape de concrétisation du protocole, celui-ci devient insaisissable. Un protocole doit être le plus factuel possible, pour laisser de la place au projet. En outre, j’ai opéré ici non pas une précision du protocole, mais une extension de l’action, initialement centrée sur l’objet texte répété, et à présent jusqu’à la classification des terroirs qu’il fait renaître par projection. Cela devient de plus en plus difficile pour moi de comprendre ce que je fais. Et la répétition a de moins en moins d’effet de sens. Je reste persuadé que le protocole est incomplet, que je n’ai fait même que l’aborder.
L’objet ordinateur change l’ordre du protocole. Le téléphone, de par la taille de son écran, de par l’inconfort du scroll, favorise la contrainte de ne pas se relire ou de ne relire qu’après coup, le temps de relecture est marqué par une interruption, une discontinuité avec l’écriture. L’ordinateur met à disposition immédiatement le texte sous les yeux, je me relis en même temps que j’écris, je peux réécrire en recopiant. Il est peut-être préférable d’exclure l’ordinateur du protocole. Mais l’expérience est intéressante, et confirme que je dois inscrire dans le processus d’établissement du protocole une phase de test des différents supports de réécriture. Pour l’instant ne pas rejeter la possibilité de l’ordinateur, lui laisser la possibilité de révéler d’autres ouvertures, d’autres compréhensions du protocole. Lister les supports d’écritures. Maintenant, déjà. Penser dans le protocole à ne pas attendre, ne pas se dire que je me relirai, donc développer, et avec le moins de mots inutiles, car autant de mots inutiles vont surcharger ma mémoire au moment de réécrire le protocole. Lister les supports d’écriture. Penser à changer cette dénomination « supports d’écriture », je ne sais pas encore pourquoi, mais c’est une nécessité. Téléphone, ordinateur, papier/stylo. Pour le plus évident. Est-ce que je pousse l’expérience de réécriture sur d’autres supports, graver sur les murs, sur les tables, écrire avec des gouttes de pluies. Gouttes de pluie, comment l’extrême complexité du processus, l’extrême lenteur transforme la réécriture en épreuve, et qu’est-ce que je retiendrai dans cette épreuve pour alimenter le protocole ? Et selon que le support est éphémère ou durable ? Y a-t-il des supports qui m’obligeraient à aller vite, à restituer au plus vite la mémoire du texte, comme un compte à rebours, et qu’est-ce que je restituerais alors sous la pression, est-ce que je m’attacherai à l’essentiel, est-ce que dans la panique je suivrai des fausses pistes ? et boum ! je recommence ! Le protocole pourrait donc reprendre l’histoire de l’écriture, de sa naissance jusqu’aujourd’hui. Les textes seraient réécrits dans l’exhaustivité des supports. Avec ce paradoxe, cet écho avec la littérature orale, quand les récits se répétaient de conteurs en conteurs. Noter attentivement ce que la réécriture des textes emprunte à la transmission orale des récits, la façon dont elle le reflète. L’impact sur le texte et la réécriture de voir cet écho de la transmission oral. Mais tout autant comment cette rencontre fait aussi valoir sa pleine identité. Possibilité de réécrire devant un public pour se rapprocher de l’expérience du conteur. Possibilité facilitée par la technique actuelle. Le situer à ce stade-là de la restitution des différents modes d’écriture. Il est évident que la facilité que j’ai au clavier d’ordinateur me fait dériver encore plus. Ainsi, deux torsions de la réécriture en passant par le clavier : 1/ tendance à la relecture immédiate du texte. 2/frappe rapide, quasi au rythme de la pensée, éloignement à s’éloigner très rapidement du texte d’origine. Noter les time code, mesurer pour chaque support le temps de restitution du texte. Aux différents supports de réécriture, je dois ajouter la récitation orale, l’effort de restitution orale. Probablement, ce qui se prête le plus à une restitution par cœur, où on s’abstient de parler tant que le texte d’origine n’est pas retrouvé. Avec une valeur supplémentaire des erreurs de restitutions, des lapsus. Là où intervient le plus la création personnelle, sur quelques mots seulement, concentré en élixir. Ces quelques mots, délicatement, précieusement, les conserver, ils font vraiment partie de mon lexique profond. Autre élément à rechercher dans ces restitutions orales : les silences, les absences, leur longueur, leur profondeur, que je ne peux observer de la même manière dans les autres supports. La possibilité de collectionner ces silences. D’abord des silences anxieux, scolaires, qui céderont la place à des silences assumés, ceux des saisons mortes qui laissent le temps aux fleurs d’apparaître ou aux fruits de mûrir.

La restitution : matériaux 1/les textes répétés, réécrits. 2/les collections : les mots-élixir, les échos, les terroirs, les riffs. Sous quelle forme ? Les mots : un dictionnaire, des lettres de scrabble (la possibilité encore pour ces mots de se transformer, latent, dans la perpétuelle permutation des lettres, éclatement, réassemblage. Faire passer les plus émouvants par la case mot contre triple. Laisser le hasard les croiser, la contrainte du tableau, ou chercher aussi à reproduire rationnellement leurs liens entre eux. Faire deux versions, l’une obéissant à la première contrainte, l’autre obéissant à la seconde. Noter scrupuleusement ce que ces plateaux de scrabble avec ces mots rassemblés font naître en moi. Les lieux d’exposition : les terroirs ont-ils un écho géographique, ces échos géographiques peuvent-ils être transformé en lieu d’exposition. Photographier ces lieux. Photographier ces lieux avant l’exposition, avec l’exposition, après l’exposition. Demander à des musiciens d’adapter en véritables riffs mes propres « riffs », en accompagnement sonore. Prendre en photo le texte d’origine, sur son lieu d’exploration avant la mise en route du protocole. Prendre en photo après l’exposition, lorsque tout est remballé. Noter mes émotions en voyant le texte rangé à présent. Me souvenir du voyage. 15h59

19h20. Le texte a été repris à la main vers 18h20. Avec un feutre bleu, dans un cahier grand format, sur des feuilles au grain lisse. Le texte a pris la forme d’une liste. Il garde une trace de linéarité, mais il y a des renvois à l’aide de flèche, des notations en marge. Des mots sont surlignés : le dé de indéfini ; sentimental (au contexte social, politique a été ajouté le contexte sentimental d’écriture et de lecture). Le feutre s’est épuisé au fil de la page, seul élément réellement notable de cette réécriture. Usage de la main encore à définir. Matériel à acquérir : stylos feutres neufs. 19h32. Fin de la note complémentaire. Tentation de la supprimer. La garder comme un texte rayé. A quoi fera écho une boule de papier froissé. Contraste, une bonne partie des textes ayant vocation à être réécrits étaient manuscrits. Le chemin qu’il faudra parcourir pour y retourner. Vérifier si les auteurs étaient gauchers ou droitiers. Se procurer papiers et stylos d’époque. 19h48.

20h00. FIN de la première phase. 20h15.

Thibault Hingrai
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54 (un très petit geste d’immortalité)


Chemin pierreux, herbes s’accrochent aux pieds du marcheur, vertes et jaunes par endroits. Pluie terrible et infatigable, comme un coureur de fond à petites foulées, gouttelettes fines et rapides comme des couteaux. Vent qui cisaille et la mer qu’on entend qu’on imagine avec des lames comme des montagnes, mais le chemin est tranquille. Personne alentour juste ce petit bonhomme marchant rapide tête enfouie, rétrécie, et muscles tendus comme pour s’assurer qu’elle prend le moins de place possible dans le vêtement pour éviter les coups de la pluie. S’avance avec ce pas comme celui d’un Parisien dans le métro frayant entre travailleurs pressés et les assauts de la misère. Froncement du regard, de celui qui croit savoir ou fait croire qu’il sait précisément où il va et pour quoi. Avec cette marche-là il déplie ce chemin de pierres noires et d’herbes longues qu’il n’a jamais foulé. La pluie l’accompagne et le vent le pousse comme pour jouer et puis il s’arrête.

Il s’est arrêté tourné non pas vers le bout du chemin mais le côté des pierres.
Des pierres rondes et polies s’il se voyait lui-même il verrait ses muscles se détendre un à un d’abord le visage, les sourcils, la mâchoire, et le cou soudain qui se détend et se replace un peu plus haut, un peu plus en avant, il cligne des yeux et ça fait un bien fou cette seconde où il ferme les yeux, et puis le reste les épaules et les bras et les mains dans ses poches, le dos, le bas du dos, les jambes et les orteils dans les bottes ; bientôt il est accroupi face des constructions minuscules de pierres rondes et plates et polies les unes sur les autres comme des jouets d’enfant en équilibre et insensibles à la pluie ni au vent. Pierre sur pierre s’élèvent comme les toits d’un village miniature. Il s’assoit par terre sur le chemin humide et en arrêt il habitue ses yeux à ces architectures naïves et dérisoires, bancales bien que parfaitement stables, avec tout ce que l’étrangeté de leur présence organisée en ce lieu à chaque heure battu de vents et de pluie, et qui paraît désert ou du moins inhabitable, contient de sacré. Il oublie la pluie, le vent et toute l’humidité qui passe désormais à travers les fibres de ses vêtements. Il s’est assis, tout près du village de pierres. Tend le bras, ouvre les doigts, les referme sur une pierre presque ronde et très petite, froide et douce, il la tient quelques temps dans sa main, combien de temps ? elle se réchauffe, il se penche sur la pyramide la plus proche, pas la plus haute ni la plus surprenante, lève le bras, la main tenant la pierre et dépose, très doucement, le caillou gris sur le dernier caillou gris de la pyramide. Geste minuscule.

Claire Lemoult
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55 (Rituel de Noël)


Chaque année, c’est le même rituel aux alentours du 20 décembre : l’installation du sapin de Noël.

1- D’abord préparer le terrain par un ménage complet des lieux, en insistant sur les coins et recoins généralement oubliés. Dégager la table surencombrée pour faire place nette (ou presque). Mais où mettre tout ce qui l’encombre ? Improviser pour planquer tout ce qui traîne et essayer de dégager un espace suffisamment vide, mettre les piles de livres ailleurs, les vieux papiers entassés à la poubelle (penser à vérifier que rien d’important ne s’y trouve). Pousser le reste dans les coins. Fouiller le placard pour en extirper le mini sapin en plastique, déplier ses branches, trouver un moyen de le faire tenir (pied cassé) sur la table, ajouter les décorations sur le sapin et partout où il reste assez de place pour accrocher une boule ou étaler une guirlande. Disposer quelques bougies. Emballer les cadeaux. Le jour j les poser autour du sapin. Sortir l’appareil photo (vérifier les piles) pour pouvoir immortaliser l’événement.

2- 20 décembre 2020, fatigue, pas le courage de faire le grand ménage, j’arrive quand même à dégager un peu la table, difficile de récupérer le sapin au fond du placard, en le tirant de l’amoncellement de bazar sous lequel il était enfoui j’ai cassé une branche et fait tomber une bonne partie des épines qui lui restaient. Il était déjà en piteux état, mais là il ne ressemble vraiment plus à rien, j’essaye de le dissimuler sous un amoncellement de guirlandes colorées. Malgré mes efforts je n’arrive pas à le faire tenir droit. L’effet n’est pas terrible, mais il faudra s’en contenter pour cette année.

3- 24 décembre 2020, Noël est annulé pour cause de covid, personne ne viendra, je range l’appareil photo après avoir quand même pris une photo du misérable sapin, histoire d’avoir a christmas memory à ajouter dans l’album souvenirs et je profite de ce temps retrouvé pour me remettre à écrire.

Laurence Baudot
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56


Milène Tournier
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57


a) Reprendre l’action partition afin d’élaborer un album de 52 planches composées de 4 photos polaroïd chacune (1 planche par semaine pendant 1 an). Penser le corps dans la sphère intime, comme vecteur d’habitudes, d’automatismes, mais aussi comme possibilité de micro-révolutions. L’album s’appellera « Se bouger l’immuable », référence aux petits cailloux de Gina Pane, et pronom réfléchi à l’espagnole, pour se bouger soi, se botter les fesses gentiment, et y aller avec enthousiasme. Ouh patan, on va se le bouger l’immuable !

b) Action-partition du 12 décembre 2020, intitulée « Inquiétante étrangeté »
 Corps nu de femme, debout devant glace embuée ;
 Corps nu devant frigo ouvert ;
 Corps nu (de dos) devant porte vitrée de la cuisine ;
 Corps nu debout dans jardin ;

Se confronter à soi, induire une autre relation à son corps, plus ludique (penser au lien avec la sculpture de Gina Pane, interne/externe ; à la qualité de présence au théâtre). Présence simple de la nudité (pas de posture ni de costume), qui devient paradoxalement artificielle (subversion = toujours d’abord un artifice ?). Posture neutre, debout, qui elle aussi devient artifice (quand suis-je, dans le quotidien, ainsi debout, respirant, consciente, offerte aux possibles comme sur un plateau, avant une impro ? Me donner ces occasions d’être). Nico photographiera s’il veut bien.

Action-partition du 19 décembre 2020, intitulée « Petites douceurs terrestres »
 Grimper
 rouler
 creuser
 édifier

Offrir à mon corps cette possibilité incongrue, sans raison, juste pour y aller, mettre les mains dans la terre, sur les branches, m’agripper, chuter, rapport plus intime à ce qui m’entoure, usage extraordinaire de mon corps d’adulte pris dans le quotidien. Dehors. Nico photographiera s’il veut bien (question de la pose se posera… à voir)

Action-partition du 26 décembre 2020, intitulée « La propriété c’est le vol »
 Inscrire sur le corps de Nico et le mien les closes de notre contrat de liberté.
 4 photos de ces messages de plus ou moins près, en train de s’écrire ou déjà écrits.

Induire changements dans la sphère intime, conscience que corps de l’autre ne nous appartient pas, que les habitudes peuvent anéantir la conscience de l’autre en tant qu’autre et donc, la connaissance qu’on a de lui (Michaux, le singe et le cheval d’Un barbare en Asie, retrouver ce texte, le glisser dans l’album).Faire du corps un lieu d’inscription éphémère et pérenniser contrat à travers photos. Rappeler ainsi caractère éphémèro-pérenne de tout contrat toujours passible de rupture.

c) Journal livrant affects traversés et changement(s) induit(s) + idées nouvelles. Se nourrir des expériences théâtrales, poétiques (Antoine Boute, révolution biohardcore), chorégraphiques (Revue études théâtrales ; Corps parlant, corps vivant) ; recherches artistes photo+perfs. Collages. Dessins.

Claire Zoul
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58 (Libérer la Gande)


Un soir d’été, 12 août, 21 h. Promenade quotidienne. Air lourd. Petit pas. S’économiser. Longer la Grande rue. Alignement des maisons. Chaleur des murs, de la pierre de bourgogne. Traverser la place du moulin de la clochette. Les cellules olfactives s’activent. Rose. Chèvrefeuille. Seringat. Troène. Ivresse parfumée. Puis, le Pont Sainte-Catherine. XIIème siècle. Arrêt. Le moyen-âge sous les pieds. Vertige, le temps n’a plus de temps. Sainte-Catherine enjambe La Gande. La Gande ! une petite rivière modeste. Elle résiste et court petitement par ces temps de grande chaleur. Elle tient bon. Sur sa rive droite, une enclave d’un mètre sur deux environ. L’eau stagne. Amas de sable et terre mélangé. Branchages. Feuillages. Canettes. Sacs plastiques. Pierres et cailloux. Des bulles se forment. Fermentation. La Gande s’infecte !

Tracas nocturnes. Agir. La Gande s’infecte. Agir au petit matin - 5 heure. Se vêtir d’une salopette. Non, un short pour sentir la fraicheur de l’eau courir sur les cuisses. Aller dans l’abri de jardin. Petite fraicheur de l’air. Vingt-cinq degré centigrade. Tout est relatif ! Ouvrir l’abri. Toiles d’araignée. Imperturbables, les araignées aussi résistent. Elles tissent. Pelle, pioche, râteau, rateau. Le tout dans le coffre de la voiture. La pelle ne rentre pas. Enervement. Abaisser le siège arrière. Ça passe. Les rues sont vides. Silence.

Arrivée sur les bords de la Gande. Sortir les outils. Enlever les tatanes. Pieds nus dans l’herbe. Une petite rosée chatouille la plante des pieds. La Gande est en contrebas. Une descente de deux mètres à quarante-cinq degré. L’eau est peu profonde. Laisser glisser la pelle et le seau. Sur l’autre rive, en face, une poule d’eau s’enfuit. Sautillements furtifs et rapides. Bruissement d’ailes contre herbes folles. S’assoir en haut de la descente. Se laisser glisser. C’est mou et dur en même temps. Arriver les fesses dans l’eau. C’est froid, les muscles se contractent, les pores se resserrent. Envie de crier de joie. Se redresser. L’eau stagne toujours dans l’enclave. Des centaines d’alevins frétillent. Retirer les grosses branches d’abord. Les projeter sur la berge. Griffures sur les cuisses. Ça saigne un peu. Pas grave. Puis canettes et sacs plastiques dans le seau. Impossible de grimper la berge avec le seau. Remonter les mains vides. Prendre un sac poubelle. Se laisser glisser. Fesses dans l’eau froide. Cri de plaisir. Transvaser canettes et sacs plastiques dans le sac. Grimper la berge tout en tirant le sac. Quatre aller et retour suffiront. Prendre la pelle, l’introduire d’un geste sec et précis dans le cloaque. Geste chirurgicale. La pelle tranche et crée de l’espace. Les alevins s’échappent. Creuser. Bruits d’aspiration et de ventouse. Les entrailles de la Gande reprennent souffle. Les pieds s’enfoncent petit à petit. Enfin la Gande refait surface, enfin, elle arrive aux chevilles et draine de petits gravillons entre les doigts de pied.
Terminaisons nerveuses. Ça innerve. Comme les neurites des neurones. Osmose !

Elizabeth Jolivet
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59


Voir. Apercevoir. Discerner. Distinguer. Reconnaître peut-être. Observer. Examiner. Etudier. Dévisager en catimini. Espionner peut-être. Contempler. Hésiter. Réfléchir. Devenir miroir. Fixer longuement. Surveiller peut-être. N’avoir pour instrument qu’un regard. Blasé de préférence. Le faire sortir du convenu. Ce n’est pas la chose regardée qui manque de singularité, c’est l’être qui regarde. Du tranchant de l’œil découper chaque partie de l’harmonie universelle. Tracer la carte. Voir plus loin. Au-delà de la peau, au-delà de la surface. Dévorer du regard jusqu’à l’indigestion. Juste avant que la chose disparaisse. Envisager qu’elle disparaisse à l’instant du regard. S’imprimera une forme persistante qu’on gardera dans l’œil ? Ou disparition ? Une image ou des mots ? Appareil photographique comme approche de l’être. Phénomène c’est fantôme en autre langue. Un regard entouré de fantômes. Multiplication de phénomènes qu’on croit reconnaître. Déjà vu ? Ecouter. Percevoir. Saisir. Entendre et dresser l’oreille comme renard aux aguets. Il y a du prédateur dans celui qui attend l’épiphanie.

Au bord de l’étang infrangible des choses je contemplais l’être de la nature. Elle n’est pas encore là comme son étymologie l’exige. Elle ne vient au regard qu’à travers les mots ? Ou à travers la reconnaissance, la partition. Tracer les parts avant le partage. Est-ce cela une action ? Reconnaissance à la nature d’être là. Reconnaissance à l’être de devenir une singularité. Tout est déjà là sous tes yeux et tu ne le vois pas, tu te contentes de le nommer. Sapristi encore raté ! Recommence jusqu’à ce qu’apparaisse l’unique. Déjà vu cent fois, et toujours renouvelé. A quel moment un regard devient il émerveillement ? Quand saisit-on la métamorphose soudaine qui donne à ce moment son principe essentiel ? Faut-il une anamnèse pour que la chose devienne elle-même ? Mais alors elle ne serait plus singulière ? Quand éclate la simple présence hors de toute phrase ? Etait-elle déjà là sans qu’on le sache ? Cent fois sur la page blanche tracer le territoire. N’en être jamais satisfait. Avoir toujours perdu l’ensemble qui se dérobe sous la partie. Reprendre comme on le fait d’un linge déchiré. Tenter le tout pour le tout, dans le morceau si mal exécuté approcher au plus près l’exaltation de l’instant.

Il ne restera pas de trace. Un brouillon. Une cacophonie de sons. Une imperfection décevante.

Christian Chastan
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60 (Comme un désir d’absurde)


Temps 1 : préparation

Comme si le temps s’ouvrait sur un autre espace, avec cette sensation au fond de soi qu’on lève un voile sur un passé inconnu, silencieux, inachevé, si loin. Dans le corps, c’est quelque chose à portée de main qui frisonne, se réveille, s’exprime par petites touches délicates. Le mystère s’installe. Recherches — évanouissement de la matière — absence de l’idée même de l’idée. Prendre des notes, ne pas laisser s’échapper les mots, installer les visions. Ce matin, par exemple : prendre conscience du nom, son nom, se laisser guider par les recherches, se laisser surprendre par une date. Recouper — extrapoler — vérifier. Guetter l’émotion, sentir le cœur battre, s’accélérer. Lister les dates, les lieux. Compter, remonter le temps, les générations. Pas si loin finalement. Une cascade de décennies et voilà, découvrir l’existence de son arrière-grand-père. L’arrière fait plus sérieux, ni trop loin ni trop près. Respect. Découverte de « exister ailleurs ». C’est à cet endroit-là que ça se complique. L’ailleurs n’est pas le lieu attendu. N’aurait pas dû exister. Voilà pourquoi passé et présent se surprennent, s’installent dans le questionnement de la chronologie vaporeuse du vide. Rien pour rattraper, rien pour démarrer. Construire, déconstruire, reconstruire — constat — cela se produit souvent quand le doute s’installe. Les questions désignées, la question de langage en particulier. Association — dissolution. Ce que je ne veux pas : perdre sa trace une nouvelle fois. Ce que j’espère : lui redonner un souffle d’espérance. Alors, ouvrir un nouveau carnet Moleskine, préparer l’ordinateur à accueillir les recherches quotidiennes, s’attribuer un espace à l’écart du flux régulier de la pièce commune, s’immerger dans un autre soi, aller à la rencontre de celui qui fut. Préparer l’idée de ce qui a été et n’est plus, capter l’éphémère. Ne rien céder, ne rien laisser passer, enregistrer, noter, repérer, préparer, engranger la matière et commencer un début d’histoire, la sienne, celle d’Auguste. Se rattraper à un fil, un fil conducteur, un fil en vrai. Envisager un départ, une arrivée. Rêver sur un mot, un nom qui claque, intrigue, un nom du passé : Salonique. Prendre une feuille de papier, une grande feuille, ébaucher un coin du monde, y glisser quelques noms de villes, la punaiser au mur de la cuisine, puis envisager un moyen de transport ou plusieurs qui traverseraient l’Italie (Milan), l’ex Yougoslavie (Zagreb, Belgrade) — bateau (probable), train (une option), avion (on s’éloigne du sujet), voiture (à écarter). Et puis revenir au fil, tracer des trajectoires sur le papier. Calculer la distance à parcourir — 2 647,90 km — acheter dans une quincaillerie un stock de ficelle de lin naturel biodégradable, très fine (1,2mm de diamètre) à 4,25€ les 90m — 29 421 bobines, 294,21 kg, 125 039,72€ — et envisager tracer le parcours jusqu’à destination. Peut-être revenir à une action moins ambitieuse — beaucoup de lacunes en mathématiques ( !) —, trouver une astuce pour relier avec une ficelle deux villes si éloignées l’une de l’autre pour retrouver l’âme d’un disparu, faire connaissance au pied d’une sépulture anonyme encore jamais visitée.

Temps 2 : action

Ici, l’action est représentée par l’idée du voyage. Envisager un départ dans un espace plus réduit, partir quelques heures, se projeter dans ce qui pourrait-être à l’échelle du monde, se voir sauter dans ce train et rayer la terre de ce sillon enfin reconnu. Revenir sur l’envergure du projet, proposer un parcours plus modeste aux dimensions de la ville — celle que je foule au quotidien — celle qui aurait dû servir de réel départ —, et par un jeu de superposition des deux cartes, tracer un nouvel itinéraire, le supposé réel sur le supposé fictif, celui qui va devenir le projet, ici, dans la ville même. Reproduire le trajet imaginé — simuler un point de départ et un point d’arrivée — et se rendre sur les lieux avec les bobines de ficelle. Point important : faire arriver le trajet dans un cimetière. Pour une première fois, parcourir à pied le trajet, minuter, vérifier la distance (2,6479 km), repérer les points d’ancrage de la ficelle. Imaginer, visualiser, exécuter. Au petit matin, avant que le soleil ne se lève, avant que la ville ne se réveille et déverse sur les trottoirs son flux impressionnant de travailleurs, se repasser en boucle quelques minutes le circuit, puis quitter le nid douillet, sac sur le dos, matériel bien inventorié la veille (plan, ficelle, ciseaux, chaussures de marche), installer le parcours, construire un trajet, matérialiser en miniature le chemin qui aurait dû l’être pour de vrai. Se rendre sur le point de départ, fixer la ficelle et marcher, marcher, marcher, dérouler la ficelle, marcher, marcher, marcher, à peine se retourner, changer de bobine, repartir, marcher. Et lorsque le terminus est atteint, fixer l’embout de la ficelle à la grille du cimetière. Ma nécropole à moi, ma vision de Zeitenlik, mon rêve de Salonique l’espace d’un instant. Puis rentrer par un autre chemin.

Temps 3 : traces

Le soir suivant cette course folle, guetter l’heure où la ville dort profondément et profiter de ce temps en suspens pour refaire le trajet du matin. À l’aide des reflets des lampadaires (si encore allumés) ou de la lampe de poche, repérer les bouts de ficelle dispersés sur le trottoir, la chaussée, le caniveau. Les ramasser, les entasser dans un bocal. Imaginer ce qu’a pu être leur existence durant toutes ces heures. Les ruptures, les cassures. Se demander ce qu’il en restera. Peut-être quelques feuilles griffonnées, dispersées ici et là sur un bureau, perdues pour certaines, peut-être des stigmates sur ne gouttière, une barrière, une grille d’égout, peut-être le souvenir d’un tracé éphémère dans la ville, peut-être le soulagement d’avoir fait un pas en avant, peut-être la sensation d’avoir déployé une énergie incroyable pour une cause insolite, cachée de tous. Par la suite, les parcours que j’empruntais pour aller en ville se teintaient d’un voile invisible me rappelant une texture lointaine, un signal venu d’ailleurs, comme un sentiment d’appartenance à un tout, à l’attachement à une entité, un lieu en particulier. Dire que j’étais satisfaite, libérée, non. C’était plutôt le commencement de quelque chose de plus profond, de plus secret, une existence en croissance à l’intérieur de moi qui s’opérait au fil du temps. Aller creuser ailleurs, vers un lieu en attente.

Remettre en route la machine vers une nouvelle expérience d’écriture et mener, en parallèle, le projet d’écriture sur lequel on travail, voilà un enjeu bien ambitieux, mais passionnent, je tente le coût. J’ai tourné autour de cette proposition tous ces jours derniers (encore page blanche sur celle du prologue, la position en hauteur a dû me donner le vertige ! grande flemme mais ne désespère pas de l’écrire), mais faut se mettre hors de soi, se bousculer. Des réflexions, des notes posées dans le vide et au petit matin, tout s’éclaire, tout prend sa place. Écrire et ne pas trop se retourner, donner à lecture et ne relire que plus tard. Dimanche, je conclus et j’envoie, enfin !
Dominique Estampes Paillard
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61| La littérature comme partition et une action / 13 -16 octobre 2017


Tous les salons du livre, Thessalonique, Bologne, Barcelone, Bucarest, Budapest, Francfort, Prague, Varsovie, et Cracovie, Vilnius, Lviv, Moscou, Adana, Istanbul, Riga, Zagreb, Sant Jordi, Saint louis du Sénégal en Arles peut-être, Alexandrie, Jérusalem, Téhéran, Turin, Tbilissi, Lisbonne, Anvers, Helsinki, Vienne, Bratislava, Hay, Strockstown, Stirling, Dublin, Londres, Ljubljana, Rome, Sofia, Francfort deux fois.

Aéroports, gares et ports, une librairie dans chaque port, Rotterdam, Rostock, Roscoff, Brest, Rennes, Paris, Bordeaux, Toulouse, librairie géodésique, labyrinthe de bibliothèques, passages intérieurs – extérieurs vers les livres. On partira d’une ville de France, d’une librairie cathédrale ou d’une librairie de chapelle, par tous moyens pour arriver en stop dans une de ses villes de langue étrangère tenant salon du livre moderne, hall de bruits et de courants d’airs, non-lieu de rencontre sauf à y faire rupture. Français on choisira un salon non français.

En première, la Bookfair. Avoir pris rendez-vous à l’avance avec un libraire de la ville. Repérages des autres libraires et éditeurs de la ville, repérages des auteurs français qui viendront au salon, des éditeurs qui les auraient traduits. Échanger avec le ou la libraire par tous moyens dans le pauvre anglais auquel on s’adosse. Dans la librairie forcer cet échange préparatoire, livres en mains pour associer, pour appairer, faire humour (plus souvent qu’on ne le croit le libraire est encore un francophone).

En première, la Bookfair, à Francfort Land in Sicht est la libraire.

Bleu de chauffe de cantonnier. Salopette bleue à bande jaune tissu gilet jaune, on réfléchit. Bleu de lecteur Paroles indigo. Marin, Marinière. Décor sur corps. Le costume est à la fois français et universel. Il doit évoquer le travail, la mer de la marinière blanche et bleu, la terre du bleu de travail, le travail en salle des machines, en rampe lumières, le signal des bandes jaunes réfléchissantes. Des chaussettes de clown. Des chaussures de hand-ball. La casquette de Jean-Luc.
Premier jour, jour de cartons, de déballages et d’installations. Pas de livres imprimés d’auteurs français chez leurs éditeurs français. Je les découvre sous d’autres couvertures chez des éditeurs que souvent je ne connais pas. Par exemple je devine instinctivement L’article 353 du Code pénal de Tanguy Viel, Selbsjustiz, traduit par Hinrich Schmidt-Henkel, chez Klaus Wagenbach, sous une couverture aquarelle bleue, mais je ne reconnais pas du tout aux éditions Matthes & Seitz Berlin, traduit par Karin Uttendorfer, Und dazwhischen nichts, Entre les deux il n’y a rien, de Matthieu Riboulet que je n’ai encore jamais lu. Douze exemplaires de Jacob, Jacob de Valérie Zenatti que j’ai lue à L’Olivier, ici traduit par Patricia Klobusicsky, sous une très belle couverture aux éditions Schöffling & Co, je les rapproche de trois gros Kompass, Boussole, de Matthias Enard publié chez Carl Hanser, traduit à deux par Sabine Müller et Holger Fock.
Pour tous ces livres traduits et présents, je télécharge le texte original sur la liseuse. J’en ai une bonne trentaine. C’est suffisant pour constituer une jolie table. Je télécharge sur la liseuse numérique soit l’extrait long du début du livre, soit tout le livre que j’achète si possible à Zadig à Berlin. Pour certains de ces livres comme souvent les extraits sont tout ce que je connais du texte. Pour d’autres l’extrait s’arrête exactement là où cette fois je m’arrête. Va au-delà qui veut. Il en est d’ailleurs ainsi pour La lettre à une inconnue de Gina Pane. L’extrait de l’atelier, m’emmène vers la recherche d’un extrait plus long que je trouve en numérique également et j’achète tout le livre dont je lis plus d’extraits encore sans jamais lire le livre d’affilée. Ce sera l’extrait pour La Cheffe de Marie Ndiaye si on me le demande, je ne l’ai pas lu, ce serait différent pour Les Grands, Ein Lied für Dulce, de Sylvain Prudhomme, traduit par Claudia Kalscheuer, dont je voudrais lire passage vers la fin, Unionsverlag, et le danser.
Jour J. Dans le hall d’entrée du Hall 1 le meuble qui constitue la librairie éphémère est composé de modules d’étagères qui montent haut. Des surfaces planes trop hautes font office de tables. Les livres choisis sont posés dessus et dans les étagères. C’est l’heure de midi. Je suis monté au plus haut juste au-dessus de la table de littérature. Je lis à haute voix. On ne sait quoi. C’est incongru et c’est perçu comme tel, comme un élément fait pour attire l’œil. Les gens s’approchent pour les livres en ne tenant pas trop compte de cet élément de décor. C’est la foire. Une femme d’une cinquantaine d’années a saisi un exemplaire de La Cheffe, c’est la vie. Elle l’ouvre et le repose et m’adresse un regard poli pour me saluer en s’éloignant. Je lui demande en français puis tout de suite en anglais si elle veut entendre en français le début du livre de Maris Ndiaye qui est là aujourd’hui… Pourquoi pas répond-elle lentement en français. Je descends d’un étage, reste assis sur la table trop haute. Je lui remets le livre en langue allemande ouvert au début du texte allemand et j’en entame la lecture en français. C’est parti. Elle écoute. Nos regards sont sur nos textes respectifs. Elle tourne une première page, puis une autre, au fil du texte. C’est gagné. Nos regards se croisent pour me dire que c’est bien. Le sourire dit qu’on peut s’arrêter sur cette phrase. Merci. Danke schön. Die Chefin, Roman einer Köchin, traduction Claudia Kalscheuer, noch einmal, Surkamp Verlag. Trois jours durant, huit heures durant, lectures simultanées, superposées, à deux dans deux langues, devant d’autres ou pas, parfois trois, des couples, des amis, des enfants. Le plus émouvant souvent pour eux sur Jacob, Jacob, parce que Judaïsme, Méditerranée, mourir en Europe. Le plus drôle souvent Tanguy Viel parce que costume un peu breton qui colle bien au texte et les gueulements du début du texte permette de forcer le ton dans ce hall public. Le plus fort, Riboulet, parce que pas là mais qui le sait. Ce qui nous est si naturel, seul sur nos écrans, est exceptionnel dans un moment partagé non connecté et mon corps totalement engagé dans l’espace et les textes. Les textes traduits se rencontrent là pour quelqu’une ou quelqu’un. La francophonie n’est plus le français perdu mais la langue française dans son dialogue à d’autres langues, dans des rencontres prolongées de leurs livres.

Traces
Marc Jacquemin | Photography / vimeo / Facebook
Antoine Hégaire
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62


Vérification (attestation) de mon existence
en condition de vie étriquée

Ca part de là. D’un grutier qui voit plus de constructions et de béton que d’Hommes. Aussi d’un enquêteur anti-héros : à peine a-t-il posé le pied dans le livre que tout disparaît (décor et personnages secondaires). De ce projet littéraire encore, nommé provisoirement L’Entreprise. Et de cette formule « vérification de présence » aperçue sur une biographie d’écrivain VIVANT.

Vivant, ça parlera de ça. Elle voulait d’abord une action dansée, non préméditée, un surgissement. Trop facile. Il fallait un pied de nez pour faire du neuf. Mais finalement on finit toujours par danser, non ?

L’objectif est précis : vérifier mon existence. Avec déjà, en tête, l’intuition de la fin : il ne restera rien du passage. Du vent, des mouvements, une attention, une ode à la vie, à peine.

Je ferai donc mon footing du dimanche matin. Sans penser à l’action, ou très peu. L’essentiel : préserver l’innocence du moment et interférer le moins possible avec le cours normal. Que les deux moi ne se rencontrent pas. Comprenez : celui du présent, qui court, et celui du futur, qui vérifie. La plus étanche possible la frontière. A l’issue du footing, je referai tout le trajet pour vérifier si j’existe.

Seule chose à penser : juste avant de partir, quelqu’un prendra une photo de moi en tenue (1).

La vérification

Au retour de la course, j’aperçois le fils de la voisine, 19 ans. Il reconnaît m’avoir vue aux environs de 9h30, habillée d’un survêtement.

Je me change et repars sur mes pas à la recherche d’autres traces. Marche et arrêt à la guérite du parc. Les gardiens (2), deux jeunes élancés et remuants, regardent la photo me représentant en tenue de jogging, et que je présente comme étant ma sœur. Ils rigolent : « Vous savez, on voit tellement de gens ! Tenez, là, on en est à — il regarde son compteur — 1248 ! En plus, suffit qu’on était en pause café… ». Cette évocation l’anime. Son collègue continue : « remontrez-moi la photo ! Ca ne me dit rien, mais demandez au gardien à la sortie ».

La chasse aux empreintes reprend : boue, flaques, sillons de vélo, quadrillages de crampons qui se superposent, rien qui ne puisse distinguer les miens de ceux des autres.

Je retrouve eu même endroit et sans joie les 3 indices laissés quand même sur le parcours (feuille (3), bâton, marron). Ils accusent une solitude. Si un enfant avait ajouté un pierre-feuille-ciseaux à l’édifice, se serait amorcé un dialogue, un jeu. Là, rien.

Je lance plus loin aux oies (4) : « m’avez-vous vue toute à l’heure «  ? Elles cacardent sans conviction, ne confirmant ni n’infirmant mon passage.
Arrivée au bout du parcours, l’espoir est plus fort. Je suis passée par un sentier moins fréquenté, tracé dans le bois à l’écart de l’allée centrale (5). Je fouille avidement, vais, viens, repasse, sans voir qu’une femme au molosse en laisse, un dogue allemand aussi haut qu’un veau, commence à me regarder avec perplexité. Avec mon allure de poule à l’affût et ma trajectoire insensée, je ne rentre pas dans la grille du promeneur, ce format piéton-sur-terrain-balisé. Je fais semblant de chercher un objet perdu. Mine inquiète, regard balayant large. Elle me dépasse. Je reprends à zéro le sentier. Progresse, lentement, ressens. Regarde, me laisse pénétrer par l’air ambiant, les odeurs, la démarche ondulante et fluide du serpent. Où aurais-je envie de danser ? Ici ! Bien sûr, c’est là que j’ai dansé, forcément ! Surface plane et dégagée, litière de feuilles et de mousses, à l’abri d’un grand chêne, baigné de lumière, le lieu est un appel. Les souvenirs des gestes emplissent l’espace. Je traque au sol des empreintes et trouve enfin les miennes. La semelle qui ne va pas droit, qui bifurque, change de cap ! Le pas de côté ! Ici j’ai volé et j’en ai la preuve, fragile (6). Je rebrousse chemin, tranquillement. La femme au danois est à nouveau devant moi. Elle se retourne, inquiète, certaine cette fois que je la suis. Comment peut-elle avoir peur : moi semelle légère face à son colosse ? J’aimerais lui dire que je n’existe pas. La preuve : il n’y a qu’elle sur la photo (7).

Note sur l’expérience
L’action future a interféré sur le présent.
Le corps, indocile, refusait de suivre le parcours habituel.
Il voulait aller à gauche, à droite, flâner, musarder, s’arrêter, profiter. L’action à venir a rendu le présent plus présent.
Séverine Correyeur
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63 (Soir de pleine lune)


En amont

Prendre le temps de se relier au rythme de l’attraction de la terre et de la lune. Ralentir, sentir que nous y sommes sensibles, que nous faisons partie d’un ensemble, s’attarder sur le cycle de la lune, et ne pas y voir juste un petit rond sur le calendrier, et la lune par la fenêtre. Rentrer expressement dans son orbite dans un mouvement partagé. Se décentrer, pour se centrer sur la lune, un soir pour un rituel à la lune avec des danses archaiques et primitives.

Pourquoi la lune ? Toujours une surprise les soirs de pleine lune, l’arrivée d’un nouveau cycle, une meilleure compréhension de notre état intérieur — Ah ! la pleine lune — aperçue derrière un immeuble c’est le même frisson qu’un dos d’âne inattendu. Sans doute la vie enfant rythmée par les marées, les coefficients, les grandes marées décidant souvent du temps pour un moment, m’a rendu sensible à la présence de la lune. J’espère que son arrivée sera vertueuse, que mon sommeil trouvera un beau rythme, que les ennuis se dénoueront, que je quitterai une mauvaise série.

Penser à toutes les petites phrases mystérieuses, croyances de grand mères, se couper les cheveux à la pleine lune, ou à la demie lune, jeter des lentilles dans un puit ou un lavoir à minuit un soir de pleine lune pour guérir des verrues, un goût pour les récit de loup garou, et les saints obscurs guérisseurs de maux qui pourraient être invoqués un soir de pleine Lune, il y a plus d’accouchement les soirs de pleine lune.

On me propose de participer à une danse collective qui a lieu en extérieur. C’est la fin du mois d’Aout. Le début d’une nouvelle année scolaire, avec des projets qui veulent se déployer, des poids dont il faut se délester. J’accepte.

L’action

Place des jacobins,la fontaine, le 27 Aout 2018 . Il est 21h30. Tout autour de grands immeubles aux vitrines allumées, la place nouvellement restaurée est très minérale, avec une pierre blanche et en son centre une fontaine qui laisse sortir une eau couleur de piscine verte. Des passants en tenue estivale, il y a encore cette douceur d’été d’une rentrée pas tout à fait accomplie.

Les danseurs de la lune arrivent par grappe, éclectiques, jeunes, vieux, des danseurs professionnels et les autres. Une meneuse, très frêle et joyeuse avec un fort accent espagnole nous expliquent qu’il n’y a pas besoin de savoir danser du moment qu’on bouge nos cheveux, le mouvement est là et qu’il suffit de suivre les instructions. Je remarque la présence d’un musiciens avec un gong.

Nous enlevons nos chaussures et nous mettons en ronde autour de la place en nous tenant par la main. Nous nous présentons chacun par nos prénoms et un geste signature repris par chacun. Des personnes nous regardent, s’arrêtent un moment et si on leur propose de se joindre à nous, s’eclipsent. Nous continuons à marcher en rond, en suivant un tracé en escargot et nous déployons nos mains comme un semeur qui jette des graines puis nous fermons les poings pour ramener une force en nous.

Bruit de gong. Je me demande ce que je fais là et si je rencontrai une connaissance. On s’arrête.

La druidesse commence une danse de la lune au sol où elle trace avec une craie un sillon. A partir du tracé dansé, nous nous plaçons par rapport à cette ligne, et nous donne un papier où nous nous marquons un souhait de guérison ou un voeux pour ce début de cycle. Ce souhait pourra être dit à voix haute ou déposée je ne sais plus très bien où.

Nous dansons. On oublie complétement la présence des passants qui s’arrêtent éberlués ou blasés. Puis nous nous quittons après un temps de receuillement, un peu vidés par cette expérience, mais avec la sensation d’avoir pleinement vécu ce temps suspendu.

Les traces

Les regards des passants qui ont vu une manifestation inattendue un soir d’été, un attroupement dansé près de la fontaine sur une place qui n’est habituellement que traversée par des personnes qui font leurs achats.

Sans doute, dans cet univers surveillé, des caméras de video surveillance ont du enregistré la danse de la pleine lune que personne n’a regardé.
Peut être le point de départ, d’une série de pièces dansées appellées les danses lunatiques d’une des participantes. Un des petist cailloux blancs de la création.

Un clin d’oeil à la lune et aux liens renoués avec les danses des druides.

Des traces car je redepose cette expérience ici. Je me rends compte que cette danse collective aux vertus thérapeutiques, trouve sa place aujourd’hui ddans notre monde arrêté et morose où les liens se distendent à très grande vitesse.

Le bienfait de sortir du cadre pour s’inscrire dehors dans la nature ou dans la ville.

Hélène Boivin
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64 (Géométrie de la rivière selon le Papet.)


A — C’est en se promenant le long de la rivière qui traverse le village que la question émerge soudain : quelle est la largeur du lit à cet endroit ? En fait, il ne connaît pas de statistiques et il a envie de mesurer par lui-même. Il fait le tour du problème et cherche la meilleure façon d’y arriver.
Par quels moyens ? Pas de mètre assez long pour mesurer la largeur. Pas de barge pour franchir la distance sans se mouiller. Pas de traversée en nage, l’eau est trop froide en cette saison hivernale. Pas de mesure du haut du pont, ce serait fausser le résultat. Il pense à son enfance au bord de l’eau, aux plages couvertes de galets sur lesquels il aimait gambader comme une chèvre, et aux concours de ricochets qu’il gagnait bien souvent.

B — Possibilité ? Prendre la mesure à l’aide de ces fameux ricochets, avec un galet spécial, plat, lisse, poli par ses trajets du haut de la montagne à travers les torrents sauvages et les bassins d’eau transparente. Tenir le galet avec trois doigts, pouce au-dessus, index et majeur en dessous, dessiner un premier élan dans la tête et dans les doigts, une légère torsion du poignet que le bras accompagne, ancrer les pieds dans le sol à sa convenance, guider le mouvement avec le torse, et lancer la pierre à l’horizontale au-dessus de l’eau, en rasant la surface. Quand tout va bien, la pierre rebondit, bond après bond, se transportant le plus loin possible. Prendre la mesure d’un bond, puis additionner la distance de tous les bonds pour établir la largeur de la rivière. Mesure imparfaite, prise à vue de nez. Mesure personnelle qui lui convient.

C — Problème : Les ricochets sont imparfaits, irréguliers, et les galets sombrent rapidement. Impossible de faire des calculs fiables, même à vue de nez. Il a perdu la main, il a chopé un tour de reins, il a perdu l’équilibre, ses pieds ont tremblé.

D — Solution : Trouver un expert pour le travail à effectuer. Il a un expert sous la main, un jeune homme de dix ans, disponible, adroit, champion des ricochets. Son petit-fils. Lui confier le ramassage d’un grand nombre de galets sur la plage. Choisir un bout de rive accessible au plus près de l’eau. Se planter au bord et encourager le champion. Les galets volent, sautent, sombrent les uns après les autres. Les distances, à vue de nez, et à l’œil exercé, se valent. Disons cinquante centimètres, un intervalle assez régulier. Les rebonds se répètent aussi, sept à huit fois par lancer. Un beau résultat, mais on est loin du trajet final. Stimuler le jeune champion. Encourager son inventivité pour aller plus haut, plus loin. Prendre un caillou plus gros, mais effilé, limé par le courant. Affiner le mouvement du poignet. Mettre toute l’énergie dans l’action. Grand-père et petit fils à l’unisson. Les dernières traversées du lit comptent dix bonds d’une longueur de près d’un mètre. Ce qui fait un total de dix mètres. Vu du pont, les galets arrivent tout juste au milieu de la rivière. Donc, doubler la mesure pour faire le compte exact. Ce qui fait un total de vingt mètres. C’est une estimation, ce n’est pas une preuve. Mais ils sont contents. Ils ont gagné leur défi. Mesurer la largeur de leur rivière.

Réponse : ça dépend !

Monika Espinasse
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65


Fermer les yeux. Lisser le mur lisse et poncé du plat de la main.
Frôler du bout des doigts la surface nue, apaisée.

Chercher à plat paume mi-tâtonnement mi caresse les balafres menues, les scories du temps, temps de façade sur ce mur autrefois familial de la « pièce à vivre ».

S’imaginer ce qu’a été la « pièce à vivre ».

Puis rouvrir les yeux, les perdre dans les micros cavités du béton brut, serein et chaud, comme un animal tapi longtemps sous l’épaisse tapisserie de fibres de verre à gros chevrons, sans élégance.

Repérer les problèmes, les sérier. Résidus de colle jaunâtre, saignée tracée nette de verticalité à la jonction de deux panneaux de béton.

Laisser couler la lumière de la baie sur le pan du mur offert aux doigts, à l’opération de réparation. Laisser couler le filet du vent jusqu’aux angles où se nichent encore des lambeaux de toile.

Ne rien dire. Se retenir. Sans pourtant retenir la main qui poursuit son parcours sur le mur dénudé.

Verser la poudre d’enduit dans le seau de plastique inconsistant, matière incertaine vaguement ressentie comme impropre à un usage perçu comme noble.

Verser l’eau sur la poudre et très vite mélanger. Enclencher le mouvement rotatif du mélangeur fixé à la perceuse qui mélange l’eau la poudre et le bourdonnement aigu du moteur qui tourne presque trop vite, efficace. Mêler jusqu’à n’en plus pouvoir, d’avoir mêlé, mêlé jusqu’à onctuosité, pour y plonger les doigts. Sentir la matière non grumeleuse, lait épais transparent à force de blancheur et qui glisse entre les doigts sans s’y enrouler. Frémir des narines. Humer en plongeant vers l’intérieur du seau le nez avec la main pour sentir le neuf. Odeur humide de pièce neuve. Programme de vie sur algorithme de béton brut.

Isabelle Dartiguelongue
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66 (Ces mains de femme qui ferment leurs doigts sur la paume de la chair de leur mère)


Notes : //Choisir les ingrédients, doser, perpétuer les recettes et les tours de mains.
//À chaque préparation de pâte se rejouent par étapes les gestes, un temps à pétrir, les parfums, les textures, le temps de cuisson, l’odeur caractéristique et l’aspect visuel du cuit.

Réalisation : 1:32:00 hantise du virus, se laver les mains au gel hydroalcoolique, puis au savon 1:33:00 faire l’inventaire des ingrédients ; beurre fin, graines de sésame doré, amandes émondées en poudre, oeufs, huile de tournesol, sucre glace, sucre vanilliné, sucre fin, sucre non raffiné, farine blanche, levure chimique en sachet rose, semoule fine, citron 1:33:24 relire la recette que je devrais connaître par coeur 1:32:00 relaver la plaque du four 1:30:37 répondre à l’appel téléphonique de ma soeur 1:08:30 je fixe les deux fouets sur le batteur électrique 1:07:40 casser les 7 oeufs frais au fond d’un saladier 1:05:40 battre les oeufs 1:03:50 j’ajoute le sucre sans arrêter le batteur, le mélange blanchit 1:01:00 verser l’huile, le sucre vanillé, la levure chimique 59:00 puis peu à peu la semoule fine 58:58 la honte m’envahit à faire fonctionner sans effort ce fouet électrique quand seuls les muscles des phalanges détiennent le fluide et la force nécessaires à changer la farine en biscuit, et que les râles qui accompagnent l’effort grasseyent un chant qui éloignent ces forces qui font rancir le beurre et noircir la pâte, et que des gouttes de sueurs sur le front attestent d’avoir extrait de ces grains de céréale le goût le plus suave, seul l’effort qui a été fourni à élaborer ces biscuits fera la différence quand l’autre les dégustera, ce goût de vouloir bien-faire qui est plus que de l’ amour propre dans ce rituel me garantit de voir réapparaître devant moi les mêmes saveurs à quarante ans d’intervalle ; alors oui je dépends scrupuleusement des ingrédients, des proportions, et de me mettre au diapason des gestes qui m’ont été transmis, de revenir au premier ressenti à chaque préparation de biscuits mon corps tout entier voyager là-bas dans mes jeunes sens en éveil à côté de ma nounou mauritanienne me laissant moins clandestin que comme son enfant partager ce petit espace de cuisine, regarder et essayer ses tours de main, seul héritage de sa mère, legs unique ; la honte ne cesse de m’envahir 58:55 se laver les mains 58:10 au trois quart j’abandonne ce batteur électrique pour finir à la cuillère afin d’incorporer le reste de semoule fine 56:55 je me lave les mains 55:45 reprendre le travail de la pâte à la main, avec les doigts pour rabattre la boule qui colle aux parois dans un mouvement continu en cherchant le plus loin devant moi et en ramenant vers moi 55:37 et la prendre toute entière dans la main pour la battre dans le plat, cette pâte a une histoire et elle doit subir le même sort à chaque fois, malmenée, battue, rebattue, cassée, amoindrie, passée de main en main, assaisonnée, cognée, tapée, enfarinée et roulée dans l’huile 53:35 la pâte est homogène, elle dégage une odeur de vanille 53:00 se laver les mains, allumer la radio 52:30 thermostat 6/180°c pendant vingt minutes 52:10 je dispose la plaque du four à côté de moi 51:50 passer sa main mouillée sur la plaque pour ensuite laisser se fixer la feuille de papier sulfurisé 50:50 disposer du sucre glace dans un plat 49:00 avec la pâte je prépare des boules de la forme d’une noix puis avec le pouce j’appuie sur la noix de pâte dans le plat de sucre glace et je dispose chaque noix sucre glace vers le haut sur la plaque du four huilée 43:00 se laver les mains 42:23 enfourner la plaque au four où sont disposées les vingt noix de pâte 40:22 remettre du sucre glace dans le plat et reformer à la main une vingtaine de noix en attendant la cuisson de la première fournée 33:50 laver tous les plats, les fouets 27:37 les effluves de cuisson du sucre saturent la petite cuisine, à travers la vitre du four je remarque que les noix ont grossi et qu’elles semblent déjà cuites 26:30 en ouvrant la porte du four un crépitement identique à celui de la mer qui se retire sur le sable, je détache un des petits gâteaux pour apprécier la cuisson vue du dessous, je referme le four, je réorganise mon plan de travail 25:20 l’odeur du sucre se fait plus ténue et en même temps je reconnais cette odeur, je sors la plaque du four pour immédiatement faire glisser les petits fours dans un plat afin qu’ils refroidissent rapidement 23:45 encore quarante petits biscuits à enfourner pour quarante minutes de cuisson.

Notes de réalisation
Trois sortes de gâteaux réalisés les vendredi 11 et samedi 12 décembre.
Je ne vous invite pas à les déguster bien conscient de l’insuffisance sanitaire d’un tel projet en situation de pandémie…

Michaël Saludo
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66 (Ne pas laisser de trace)


Chez des artificiers chinois. Le plus loin possible de Vienne. Pas un bang. Ni le fizz des fusées. Surtout pas. Plutôt un son en creux, qui s’absente, qui s’avale lui-même. Un puff et surtout son écho. Un très long écho de fumée. À Londres, à Paris également, des boutiques pour ce genre de nécessités. Au comptoir, les personnes les plus patientes, compréhensives et désintéressées qui se puissent trouver. Une détonation, légère, mais une détonation tout de même est inévitable. Un clac, lointain coup de fouet, juste avant le puff et tous les f qui s’ensuivent, presque simultanément. C’est à Shanghai qu’il trouve finalement le système le plus concluant.


Ne pas laisser de trace, c’est forcément admettre certaines personnes dans la confidence, mais une confidence morcelée, fragmentaire, menteuse. Les essais sont effectués au vu et au su de tout le personnel. Qui s’ébahit, qui trouve l’artifice grossier, qui rit d’avance de la surprise des invités, de la frayeur des dames dont les nerfs surchauffés feront de ce petit claquement une explosion, de la paranoïa des grands patrons déboussolés par une soirée d’errance, suffoquant dans ce petit nuage de fumée…

Ne pas laisser de trace : l’éther de la routine est essentiel. Soir après soir, en haut de l’escalier, clac, pffffff, Selim disparaît derrière l’écran de fumée. Il est déjà parti quand le détonateur s’enclenche, mais l’illusion joue en sa faveur, la mémoire immédiate du parterre réécrit la sortie sous sa dictée. La partie était perdue d’avance : quand le carton d’invitation est arrivé, c’était déjà trop tard et la fumée le leur révèlent, dernière épiphanie de cette interminable nuit. Combien de temps leur faudra-t-il encore pour réaliser qu’ils n’ont même pas eu l’occasion de jouer cette partie ? Dès lors qu’ils ont eu vent de l’existence du Sérail, dès que le désir les en a effleurés, bouche-à-oreille, allusion vague, regards entendus, les jeux étaient faits déjà.

Après leur départ, Selim se tient toujours en coulisse avec son cigare, pour féliciter le personnel, souhaiter la bonne nuit, serrer la main…

Ne pas laisser de trace c’est endormir la méfiance du Cliquetis avec les herbes de la Soigneuse et la vigilance de la Soigneuse avec des vœux de longévité qui l’accaparent depuis des semaines. Soir après soir, pendant des mois, la détonation, l’écran de fumée, la disparition, le jeu consterné des complices, l’effarement des invités, la fin de partie en coulisse après leur départ. Soir après soir avec une régularité pendulaire : chaque fois, la détonation du lendemain s’écarte imperceptiblement de l’horaire de celle de la veille. On ferme boutique bien après trois heures du matin, mais l’hiver est en marche et c’est toujours davantage la nuit.

Enfin, une seule fois, à la Saint-Jean de décembre, clac, pffffffffff… Toutes les portes sont fermées, les coulisses, vides. Le personnel ne s’en apercevra que dans quelques minutes, pour l’instant, il est occupé à jouer la disparition de Selim dans un nuage de fumée.

Emmanuelle Cordoliani
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66 | Émeraudes


En retournant les poches de son pantalon avant de le mettre dans la machine à laver, quatre petits morceaux de verre polis tombent sur le sol carrelage de la salle de bain. Quatre émeraudes ! Cela fait plus de quarante ans qu’elle ramasse ces petits morceaux colorés, allant du vert turquoise au vert jade, fragments de bouteilles cassées trimballés par la mer, limés, grattés, frottés, battus par les vagues et les galets. Minuscules et si attirants morceaux de bouteilles à la mer. Jadis elle était petite fille qui attrape des coups de soleil sur le dos à force de fixer les trésors déposés par les vagues sur la grève. Elle se souvient de la toute première fois, l’après-midi ensoleillée exacte où elle est revenue s’installer sur sa serviette de bain avec dans les mains ses trésors. Elles les a déposé aux pieds de l’idole, qui se faisait bronzer, qui les a trouvées tellement belles ma chérie. Pour lui ? Pour elle ? Pour le rêve ?

Aujourd’hui on trouve des émeraudes partout dans sa maison, impossible de les jeter. Uniquement des pierres précieuses vertes, des émeraudes, jamais de blancs, opaques, ni de jaunes, vulgaires topazes, ambre ou pire, œil de tigre. Aucune pitié pour ces éclats de bouteille de bière que des punks à chiens ont abandonné sur la grève. Elle a beau se dire que c’est idiot, c’est son offrande à l’enfance, aux vessies qu’on prend pour des lanternes, aux mirages. Quel que soit le pays, la latitude, le continent, le rivage, il y a toujours des précieuses gemmes vertes à trouver, à ramasser et à ramener. Une belle collection !
Les quatre derniers trésors trouvés vont aller rejoindre les autres dans le grand bocal de verre transparent qu’elle a acheté il y a cinq ans. Les pierres sont petites mais de jolie forme, ovales, lisses, bien plates, moins vives que dans l’eau salée, elles font tout de même un joli effet quand on les pose sur le doigt, bagues de princesse, joyaux magiques. En séchant, les émeraudes de mer perdent leur éclat, leur transparence, leur brillance mais pas leur beauté.

Métamorphose. Il suffirait de les replonger dans l’eau. Elle a bien pensé à les mettre dans un aquarium mais elle n’a pas de poissons rouges. Les voir tourner indéfiniment dans leur cage de verre merci bien. Il y a assez d’elle , qui se cogne aux parois de la réalité, offre sa contribution gracieuse à l’ennui. Elle collectionne ces petits morceaux de rêve pâlis qui ont bien mauvaise mine, couvent même une maladie incurable, va savoir. Quelle mer pourrait ranimer leur éclat, réveiller ses émeraudes qui dorment, presque blanchies ? Allons, pas de mélo à deux balles ! Les choses ont le prix qu’on leur donne, les êtres aussi. Faut-il se méfier des apparences, chercher derrière la surface ternie, la sublime beauté de l’être aimé ? Bonne question ! Je vous remercie de l’avoir posée !

Catherine Marchi
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68 | Fait divers : une histoire à poursuivre


I

Choisir chaque jour un lieu à population et à ambiance variées – une place très passante, une ruelle peu fréquentée, une cage d’escalier, une cour d’immeuble, un boulevard la nuit, etc. Un grand magasin, une librairie, une épicerie, un cinéma, etc.

Y introduire un geste furtif ou une parole discrète (qui peut par exemple être écrite à la craie) dans l’intention d’en faire le ferment d’un fait divers. Le simple usage de l’imparfait, dans une courte phrase écrite à la craie, peut déjà faire l’affaire. Par exemple : « Elle vivait là ». Cette femme, probablement, ni n’a été tuée, ni ne s’est tuée là. Elle n’est pas morte sur place, peut-être même n’est-elle pas encore morte. Mais elle vivait là et on l’écrit. C’est peut-être inquiétant, peut-être émouvant, peut-être vivifiant, peut-être étrange, peut-être que ça rappelle des choses, ou peut-être rien.

Faire le ferment d’un fait divers, ce n’est pas le créer ni même le nourrir, comme s’il s’agissait de provoquer un crime crapuleux ou, plus modestement, une anecdote insolite. C’est découvrir cette faille tremblante, ce tremblement léger qui soudainement changent le visage des choses et des événements de tous les jours. La terre de la vie ne cesse alors d’être retournée.

Imaginer cette partition dans les suites de la rupture instantanée d’un ordre, c’est-à-dire comme chronologie nouvelle, nouvelle chaine causale, autre manière d’ouvrir de la durée.

Partition parfois conflictuelle, dans la division, là maintenant. Partition parfois harmonique, juste maintenant.

Partition : non pas un plan avec des trous, faisant place à l’indétermination –- on attend ça d’une partition –-, mais une matrice où une musique entraîne déjà –- bizarrement, c’est le prévu qui est inattendu.

Mais aussi : concert de cet avenir qui suit la rupture, du présent d’un conflit ou d’une harmonie et enfin d’une musique qui arrive d’avant la partition. Concert d’un rendez-vous improbable, et pourtant là.

II

Un protocole qui interroge la texture de la vie, ce qu’on se raconte à son sujet, ce qui fait qu’elle nous excite, sans que pour autant on se risque dans la grande aventure outre sa mesure propre. C’est une exagération sans commune mesure, traduite à l’aune de la foule. Le fait divers est l’extrême singulier dit pour tous.

Elle est déjà âgée pour une jeune mère. Presque quarante ans. Trente-sept ans, à cette époque, c’est déjà avoir quarante ans, et même plus, pour une femme. Et pourtant, elle met au monde un enfant très solide, son premier né, quel miracle ! Dans la commune, c’est la plus vieille parturiente.

Qu’est-ce qui fait le divers du fait ? Quel est le régime de sa factualité ? Qu’est-ce qui fait le visage et l’allure d’un fait divers par rapport à un autre fait remarquable ?

Cette jeune mère déjà vieille est sortie des ordres. Elle aurait pu, avant d’en sortir, passer pour une Bunny Girl déguisée en cornette. Une fois sortie, elle passe de déception en déception, car elle est recherchée et a donc du choix en la matière du fait de son style de beauté, entre classique et facile. Autant d’occasions de fantasmer pour rien, même pas pour progresser dans l’analyse, qu’elle ne fait d’ailleurs pas. Elle finit par choisir, par défaut, le seul qui ne boit pas trop. Il est tellement paranoïaque que même après plusieurs verres, il arrive à ne rien laisser paraître. Du coup, facile – classique – de choisir ce type.

L’écarter des codes journalistiques pour rendre le fait divers à une certaine inintelligibilité -– à quoi ça rime, en quoi c’est important ? L’écarter également du drame ou de l’irréversible –- même un chien écrasé est un drame pour certain·e. Et pour tou·tes, un irréversible.

Elle s’est trompée, mais se dit que ce n’est pas grave, qu’elle pourra refaire sa vie. Même si entre temps elle arrive, presque vieillarde, à refaire un deuxième enfant avec le même homme paranoïaque.

Qui fait un fait divers – qui en est l’auteur exactement ? Qui assume cette exception dite à tou·tes – et cela parfois dans l’oreille d’un·e seul·e, comme si elle était une caisse de résonnance infiniment expansive ?

Elle raconte à son premier enfant sa vie ratée pour l’instant, en attendant une délivrance qui viendra. A force de la raconter, cette vie ratée, la délivrance viendra. Elle ne se contente pas de penser ça. Elle le fait. Elle le fait en incrustant dans la matière d’une façon enfantine d’inventer de l’espace et du temps son récit épouvantable et plein d’espoir.

Qui est le fait divers ?

C’est celui qui est qui dit. En l’occurrence, c’est moi qui écris ces lignes. Ce système de représailles, dans le dire activement impuissant, dans le performatif virtuellement en échec, ouvre une nouvelle codification du fait divers. Celui qui le dit est en amont du processus, et non pas là pour le récolter bien après. Je dis, moi qui suis le fait divers, que le journaliste arrive bien trop tard. Car je n’ai pas ses mots qui marchent.

Conjonction de l’invisible et du monstrueux revue à d’autres échelles, plus petites, plus fines, sachant s’introduire comme des aiguilles. C’est là où l’intelligible revient, malgré les têtes qui n’en veulent pas.

Elle te murmure ce que tu ne veux pas comprendre.

Rencontre du plus intérieur (les « pulsions ») et du plus extérieur de la surface (la communication la plus formatée).

Je jouis –- rencontre trop facile. Encore -– c’est encore pire.

Polarité extrême du dire et du faire ? Au contraire, c’est une mêlée de rebuts inclassables, une bouillie sans goût qui domine. Définition du fait divers : faire naître le désir de poursuivre cette histoire, dont les chemins toujours aboutissent à ta chambre. Tu disais « encore » ? -– ta chambre ménage des chemins dérobés pour y arriver.

Ta chambre ? Je mêle mes mots à mes coups, je mêle mes pas à mes grimaces. Ce n’est pas intime, puisque c’est fait pour être terriblement exposé. Pas public, pourtant, pas même dans la version immédiate de la médiatisation. Non. Mais jeté en pâture aux sens des autres. Dans leur intime. Exposition différée d’intime à intime. Les salles d’attente en sont la métonymie factuelle. Là où tu les lis dans ton cerveau réel.

Sandrine Ranesta
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69 | Le plus long dispositif du monde


Dispositif : une construction humaine démesurée. Mettons la Grande muraille de Chine. Distribution : Deux artistes. Un homme, une femme. Les deux artistes sont unis dans la vie. Détail qui a son importance, la performance ne vaut qu’à ce prix. La femme et l’homme partiront à pied, chacun d’une extrémité pour se retrouver au centre de la Muraille. Ils se marieront. Pour les traces prévoir photographes et vidéastes. De la marche elle-même, il y aura peu de traces. Des images. Elles serviront à montrer la lenteur. La distance. La solitude. Elles suggéreront la mise à l’épreuve du corps, le désert, le froid, les dénivelés. La Grande Muraille de Chine n’est pas une promenade tranquille. Il en résultera un film. La rencontre sera documentée. On verra les artistes se serrer dans les bras. La femme portera une veste rouge, l’homme une veste bleue. La marche sera une mise à l’épreuve de soi : ce sera une marche de 90 jours en solitaire. La femme s’aidera d’un bâton, l’homme non. Ni lui ni elle ne porteront de sac à dos. Prévoir la logistique pour n’avoir qu’à marcher chaque jour d’un point de repos à un autre. Le temps de préparation est inclus dans le dispositif, il inclut les autorisations administratives à obtenir des autorités chinoises. Compter plusieurs années. L’état affectif des deux artistes et la solidité de leur relation aura forcément évolué. Le projet mixera mise à l’épreuve du corps, mise à l’épreuve des émotions et mise à l’épreuve des sentiments. Dans le film, les artistes parleront de leur marche, ils raconteront certaines pensées qu’ils ont eu, les paysages qu’ils ont traversés, les personnes qu’ils ont croisées. Ils raconteront ce qu’il reste pour eux des 90 jours de marche qui ponctuent plusieurs années de relation intense. Le film ne gardera que quelques traces des traces exprimées après-coup par les artistes sur leur vécu. Ce vécu restera en grande partie secret voire inaccessible au récit. Ce qui compte, c’est ce qui reste : quelques mots prononcés pour rendre compte de 90 jours de bouleversement intérieur, quelques images. Un montage. Un titre. Hors de ce reste, rien.

Philippe Liotard (2)
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70 | Palimpseste.


D’un geste souple, rédiger au Rotring noir RÉVOLUTION, dans le prolongement de l’index et perpendiculairement au pouce, de la main gauche, dans un rectangle de six centimètres carrés (quatre centimètres sur un et demi), sans approximation. D’un mouvement maîtrisé, faire pénétrer point par point par point l’encre entre derme et épiderme, à l’aide d’une aiguille de couture stérilisée par la flamme — peu importe le modèle de celle-ci —, ou alors par la pointe d’un compas, ou d’une épingle à nourrice, etc. Il est important de photographier le résultat de cette opération simple avant que le sang ne soit sec. Puis, d’un geste souple, recommencer symétriquement sur la main droite, mis à part le mot RÉVOLUTION remplacé par RÉSOLUTION. Inspirer, patiemment et sans peur, découper au scalpel, délicatement, ces deux rectangles de peau et les interchanger. Coller les lambeaux à l’aide d’une glu forte et à prise rapide. En cas de manque de colle, prévoir un matériel de suture à fil résorbable, pas de traces, non, pas de traces. Ne pas abimer l’œuvre en devenir pour une trame vaniteuse.

Méditer un instant sur le corpus politique et l’opportunisme social, sous un angle métaphysique détaché, en macro, afin d’éviter — de justesse — la gangrène intellectuelle. Tout autre acte serait inacceptable. Si possible, jouir de révélation, si révélation il y a.

Dans un rectangle de vingt-quatre centimètres carrés (huit centimètres sur trois), situé entre le poignet et le pli du coude, rédiger APHASIE et DÉCHET ou TRANCHÉE et SALPÊTRE sur chacun des deux bras. Découper, inverser et coller, selon la méthode déjà évoquée. Avec l’expérience acquise, le gain de temps s’avère utile. À ce stade, les illusions existentielles s’amplifient ou s’estompent lentement. Cette action ne prend fin qu’une fois l’inversion totale de la peau sur tout le corps, formes et tailles d’incisions variables. Ne jamais dépasser les vingt-sept centimètres carrés. Liste non exhaustive de mots conseillés pour mener à bien ce chantier intime : CONSCIENCE / MERDIER / FAUTE / FOUDRE / GÉNOCIDE / LIBERTÉ / SENTIMENTS / ANESTHÉSIE / PUTRÉFACTION / SOLEIL / MAGIE / CHARNIER / CHARME / ANARCHIE / CHAOS / LINÉAIRE / CONTENANT / SILICONE / TRANSITION / SATISFACTION / OR / SENTIR / FUIR / ROSÉE / PLUIE / ACIDE / SECTION / EGO / HIC AND FUCK / BARBARE / MORT / COLLISION / HYPNOSE / MASSE / IRE / ART. Les synonymes de qualités acceptés.

Renaissance accomplie (ne pas évoquer la résurrection), puiser la force de l’absence de changement. UN. Le corps maudit, l’esprit vague, toute une vie. UN. Naît parfois une conscience ou un ressenti de profond abandon ou une sorte de confusion rapidement contenue, puis oubliée. DEUX. Le corps brasier, puzzle savant, classer par paire et dans l’ordre d’action les 1000 photographies et tenter de comprendre l’essence de l’existence.
TROIS. Habité de Soi.

Gauthier Keyaerts (2)
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71 | Événement pour vent et vagues


L’échafaudage. Le dispositif est rustique. Il se compose d’un échafaudage de bois installé sur des rochers. Lorsque la mer monte, les rochers sont isolés de la côte. On peut donc dire que l’échafaudage est placé sur un petit îlot de rocs. L’échafaudage en lui-même est composé de deux faisceaux de trois perches de 5 à 6 mètres de long. Une septième perche de même longueur repose horizontalement sur les deux faisceaux. En son centre, elle traverse trois rondins auxquels sont fixés des cordes. La longueur des perches permet aux faisceaux d’avoir une base suffisamment large pour résister au mouvement des vagues. Chaque perche est placée de manière à être coincée dans une anfractuosité. Le poids de l’artiste suspendu contribuera à renforcer la stabilité des faisceaux. Pour la performance, tenir compte de la marée, de son coefficient et du vent. Le corps suspendu sera exposé aux embruns et aux balancements produits par le vent. Le mois de mai pourrait être un bon mois pour avoir de bonnes conditions. Le corps. Le corps de l’artiste est nu. Il est tourné vers la mer, suspendu à deux mètres de hauteur, horizontalement – parallèlement à l’horizon – par des crochets placés sous la peau au niveau des bras, du dos, des jambes, des mollets. Les crochets sont de gros hameçons auxquels sont attachés des cordelettes de nylon. Pour hisser l’artiste il faudra faire coulisser en même temps les cinq cordes pour alléger les tensions sur la peau. Un faisceau plus petit composé de perches de deux mètres cinquante sera utilisé pour supporter et stabiliser le corps de l’artiste. La performance débute lorsque ce faisceau est retiré. Le corps est alors livré au vent et au vagues. La durée de la suspension devrait être de vingt minutes. Enregistrement. Une caméra est placée sur pied sur la berge, sur un rocher en léger contre-haut, à 15 mètres de l’îlot où se fait la suspension. Un photographe se tient en dessous, à hauteur d’eau, de manière à ce que le corps de l’artiste semble flotter au-dessus de l’horizon. De la performance resteront aussi quelques photos prises au moment où l’on fixe les crochets dans la peau de l’artiste et où on le hisse. Une photo du cameraman en place devant l’échafaudage vide, une photo des six assistants encore sur l’îlot, dans les tous derniers moments où ils accompagnent la mise en place de l’artiste. Puis, une série de photos de l’artiste sous lequel les vagues éclatent sur les rochers. Il n’y aura aucune photographie du Mont Fuji. Le titre de la performance serait « Suspension en bord de mer. Événement pour vent et vagues ».

Philippe Liotard (3)
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72


Bois flottés
Les amasser
Trouver des correspondances avec des formes
Numéroter le bois flotté
En faire une esquisse
@@@
Nommer le dessin : exemple : aigle, chevreuil
Poisson préhistoire, tortue, serpent, œuf, silex, couteau, profil d’homme
Sculpture africaine (totem miniature)
Retourner dans le secteur de la première récolte de bois flotté quelques jours après : appréhender les environs, photographier les grands arbres, les souches, l’herbe au pied de l’arbre : bien faire attention à l’heure à laquelle les photos ont été prises
Noter la direction de la lumière éventuellement le taux d’humidité et autres indications de méteo
Retourner Récolter d’autres bois flottés à un endroit assez proche mais pas identique
On peut en faire ensuite une carte si l’on recommence les récoltes : une sorte de cadastre
Les dessins et annotations seront effectuées soit à la plume ((encre et buvard d’écolier) ou au crayon gris
On peut utiliser ; papier calque, papier millimètre à grands ou petits carreaux
Voir si au fur et à mesure, il en sort quelque chose : une poésie des jours qui passent, des évocations du passé, des indications géologiques,
On peut aussi chercher comment se servir quotidiennement de ces bois ; pied de lampe, serre-livres, porte savon etc....
Tenir un journal de cette activité

ATTENTION : on peut s’attacher à ses bois flottés et il ne sera plus question de s’en séparer. Prévoir une caisse dans la cave pour les entreposer.

Isabelle de Montfort
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73 | 45 minutes avant la mue


On se serait dit qu’on pourrait faire quelque chose. Et ça aurait mouliné tout doux dans le cortex jusqu’à l’idée. On se serait dit qu’on se levait avant le soleil. On regardait la veille l’heure précise et le réveil réglé 45 minutes plus tôt pour ne pas manquer le rendez-vous. 45 minutes ça suffirait, faudrait juste pas trop traîner en route, pas trop regarder tout le reste dormir quand encore on serait seule debout. Passer sans bruit un jogging, un sweat, des chaussettes, une parka, allumer la petite lampe de la hotte aspirante dans la cuisine pour éviter l’éblouissement, préparer un thermos de thé noir aux notes de bergamote et enfiler des tennis. Ouvrir la porte et glisser dans l’entrebâillement. Pas de précipitation, un rendez-vous tranquille. Certainement qu’à cette heure le cri du chat huant ça ferait comme la marque du drap sur le visage quand on a dormi trop longtemps. Un peu de nuit qui s’attarde. On aurait presque envie de le surprendre, de le voir, faudrait pour ça rester là, et attendre l’aube, mais on a à faire, on a rendez-vous. On lèverait vite le camp. Les semelles en caoutchouc feraient un bruit de succion sur l’herbe, faute à la rosée. On sentirait la nuit trainasser dans les replis du corps, on déploierait la foulée, des pétillements dans les doigts planqués au fond des poches de la parka. La rue vide, le portillon du parc, les arbres commenceraient à se découper sur le fond moins sombre, délicatement, de moins en moins sombre. On regarderait pas la montre, à quoi bon, on presserait encore le pas. Le portillon, l’autre, la voie à deux sens de circulation, vide ou presque, quelques rares taches blanches et rouges au loin. On aurait dit qu’on traversait, qu’on courait presque parce que le ciel commençait à perdre sa nuit. On sentirait à peine l’odeur de la mer, elle ne sent pas ici, on l’entendrait tout juste. On irait jusqu’à elle sans se presser. Un rendez-vous tranquille. On aurait dit qu’on grimpait sur la digue. Recroquevillée sous la parka, les cuisses aux ventres, les jambes dans les mains, le menton sur les genoux. Une pierre, un rocher, on deviendrait un peu cela, balayée par les embruns salés. On contemplerait la mue du ciel. On aurait fait quelque chose.

Eva Carpentey
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Attendre la brume. L’épais brouillard. Le jour qui ne se lèvera pas. Avec un peu de patience le Vexin peut t’offrir cela. Au lieu de te lamenter, de dire que ce paysage est triste, prends-toi à contre-pieds. Ne passe pas ta journée à patauger dans tes repères de tristesse. Toujours cette manie : faire de la tristesse sa petite église, son refuge bien à soi où on a toujours raison. Te court-circuiter, voilà ce dont tu as besoin. Prends ta voiture, enfonce-toi dans les forêts les plus reculées. Va-là où la brume est la plus épaisse. Poursuis-là, va en son centre. Tu vois une vallée avec un lac : pas un oiseau, aucune présence mais brumes,brumes à perte de vue. Ne perds pas ton entrain, ne tombe pas dans tes mauvaises pensées, ne laisse pas la nostalgie te raconter l’ignoble sérénade du retour. Tes pieds solidement joints au sol tu prends une profonde inspiration et tu cris. Tu cris à tue-tête, tu cris des choses aberrantes, tu cris tout ce que tu as comme mots dans les poches. Tu chantes en hurlant tu danses n’importe comment tu fais le pitre tu te déboutonnes, tu grimpes sur ta voiture, tu te prends pour un empereur tu déclames ton texte, ton texte te sort par tous les pores par tout ton corps tu crois en ton cri en ton désir.

La folie s’éteint souvent d’elle-même. Revenir à soi. Respirer à son rythme. Sentir son pouls se ralentir. Esquisser un léger sourire. Reprendre la voiture, arriver au travail apaisé, détendu et calme.

Théo Maurin
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1ère mise en ligne 6 décembre 2020 et dernière modification le 12 décembre 2020.
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