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non (dire non)


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C’est un point très précis qu’il me semble important d’ajouter d’emblée aux contributions. Je n’ai pas un souvenir très heureux de ma brève expérience de direction de collection au Seuil, même si fier des choix de livres, pour la dizaine d’ouvrages publiés. Collection lancée à l’initiative de Laure Adler, mais le temps qu’on s’installe elle avait été débarquée et remplacée par un ex-journaliste qui lui-même serait éjecté quelques temps plus tard, quand O.B. a été nommé président-directeur général je lui ai bien suggéré qu’on reprenne l’idée d’une collection de recherche, une collection de l’ultra-contemporain complémentaire de Fiction & Cie mais il a fait la sourde oreille, et moi j’avais déjà lancé le chantier de publie.net. Deux ans à subir les pesanteurs et les pantoufles de cette maison à l’époque quasi momifiée, qui se hérissait de l’intrusion. Dans ces deux ans, par contre le positif c’est le soutien constant de Bernard Comment, et c’est sa phrase fétiche qui me reste : « Être éditeur, c’est apprendre à dire non. » Une phrase à laquelle j’ai beaucoup repensé quelques temps plus tard, dans ce burn out de la crise de croissance de publie.net, où justement l’idée de départ c’était de dire oui massivement, mettre la logistique à disposition de la coopérative d’auteurs, mais à chacun ensuite de la faire tourner à son profit. L’obstacle permanent, qui m’a contraint à jeter l’éponge (et très heureux qu’une nouvelle équipe en 2013 ait pris le relais, et valide aujourd’hui encore une grande part — auteurs, collections — des options prises), c’est que les auteurs intégrant la plateforme me.nous demandaient un rôle d’éditeur dans cette position verticalisée d’une sorte d’adoubement symbolique, peut-être on en fera le thème d’un Zoom. L’auteur déléguant à l’éditeur, même sous cette forme coopérative, même sous cette forme d’une diffusion encore plus qu’embryonnaire des formats numériques, la responsabilité du travail de diffusion et réception, alors que tout le puzzle était modifié. Cela s’est traduit par des conflits de personnes que, pour certains, je n’ai pas encore surmontés. Ces dernières années, pour des textes-laboratoires qui me tenaient à coeur (autre chose à débattre : en quoi un texte s’impose à vous-même comme nécessaire, comme chemin de vie obligatoire, et la sensation que ce n’est même pas soi qui en décide), Fictions du corps, Conversations avec Keith Richards, le Commonplace Book de Lovecraft m’ont valu d’être moi-même dans le rôle de celui à qui on dit non. Et constat de comment, dans une phase de fragilité (justement, ce burn-out qui m’a conduit à me séparer de publie.net), on peut intérioriser ces refus, non pas les considérer comme justifiés, mais intérioriser ce rabaissement, ou cette mise en échec de soi-même. Ce que je dois au Print On Demand et éditer moi-même mes livres, ce n’est pas un niveau de vente qui soit comparable à la diffusion via éditeur commercial et distribution librairie (jamais vu par exemple une bibliothèque acheter un des livres de mon catalogue), mais des niveaux de vente facilement à la hauteur de ce qu’avait pu être cette collection au Seuil, dans ses deux ans d’existence, et en tout cas dans un rapport de communauté bien plus fort que le passage par circuit librairie : on quitte le statut symbolique de l’écrivain, on entre dans une logique de producteur en circuit court qui en tant que telle est neuve dans ses conséquences — à quoi bon la dédicace d’un livre, quand on échange directement avec l’auteur sur Facebook ou ici sur Patreon, et que la relation n’est plus pyramidale, l’auteur placé par le système tout en haut des surfaces glissantes, mais beaucoup plus immédiatement dans une réciproque. Donc, pour avoir dit oui pendant cinq ans à publie.net, je suis allé dans le mur, comme cette sensation d’aller dans le mur qui me revient si souvent de personnes dont je sais la qualité du manuscrit, pour lesquelles je n’ai aucune possibilité d’agir pour les aider à s’insérer dans le système auquel elles aspirent, et que ce qui leur est renvoyé côté édition c’est ce non, non, éternellement non. Et c’est bien ce que je souhaite pour cet espace de travail, que les témoignages, depuis les oeuvres, depuis les postures de chacun et chacune, on commence à démêler aussi cet espace du non, dans toutes ses conséquences.

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page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2021.
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Messages

  • je me souviens des mots d’une amie au sujet de son livre (magnifique) édité, réédité en poche, le montage intérieur de souvenirs personnels et de documents historiques et syndicaux - un travail d’orfèvre, d’historien, de fille, de père - plusieurs (dizaines de) milliers d’exemplaires (comment connaître la réalité de ces chiffres ?) et rien (rien) de la part de l’éditeur (rien) ("ces gens ne nous méritent pas" disait mon ex-belle-sœur)

  • oui, me souviens de ce livre, et cet éditeur, par ailleurs intervenant... dans une formation métiers du livre, réputé pour ne jamais donner un sou à ses auteurs, catégorie en voie de disparition, mais c’est à nous d’imposer le minimum d’hygiène