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distraction


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Distraction et procrastination vont de pair : distrait aujourd’hui, on reporte l’écriture. La page ne résiste pas : elle se dérobe.

S’il est un auteur qu’on ne peut pas soupçonner d’avoir des soucis d’inspiration, c’est bien Victor Hugo. Et pourtant, même lui ne peut rien contre la distraction. Vu le bonhomme, il faut que ce soit du sérieux. Il entame l’écriture de son roman le 25 juillet 1830, alors que va démarrer la Révolution contre la Monarchie de juillet.

Dans son manuscrit, il raconte : « J’ai écrit les trois ou quatre premières pages de Notre-Dame de Paris le 25 juillet 1830. La révolution de juillet m’interrompit. Puis ma chère petite Adèle vint au monde (qu’elle soit bénie) et je me remis à écrire Notre-Dame de Paris le 1er septembre et l’ouvrage fut terminé le 15 janvier 1831. » Ouf.

Lorsqu’il en reprend l’écriture, il sait qu’il doit échapper aux distractions. Sa méthode est ainsi décrite par Adèle Hugo (sa femme, qui a le même prénom que sa fille, ce qui ne simplifie pas les choses), qui raconte que le romancier "s’arrache à la vie quotidienne" pour adopter un rythme de vie quasi-monacal :
« Il s’acheta une bouteille d’encre et un gros tricot de laine grise qui l’enveloppait du cou à l’orteil, mit ses habits sous clef pour n’avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison. Dès lors, il ne quitta plus sa table que pour manger et pour dormir. » (Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par un témoin de sa famille.)

entrée proposée par Sébastien Bailly

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Mille et une choses peuvent interférer avec le texte en train de s’écrire : un aboiement de chien, un coup de fil, un bruit inhabituel, la livraison d’un colis ou le passage d’un avion à réaction, la visite d’un ami, une très mauvaise nouvelle, un tout petit événement du monde qui soudain s’insère dans la matière du temps — un peu comme un brin de laine de couleur écarlate au milieu de l’écru ou l’un de ces motifs que les femmes intègrent dans le tapis en train de se faire, inspirées par le peigne qu’elles utilisent, le pépiement d’un oiseau ou le frôlement d’un de leurs animaux.

On se protège comme on peut de ces distractions. On baisse le volume des sonneries ou on les met carrément sur silence, on se donne pour règle de ne pas bouger de sa chambre au risque d’être pris pour un fou, on s’isole, on se confine avec soi, on se concentre sur qui doit se dire avec intensité. En dépit de ces précautions, des bribes infimes s’insinuent dans la phrase elle-même et se relient à jamais dans la mémoire. À chaque fois qu’on relira la page, ces éléments se manifesteront à nouveau. On reverra le visage du facteur qui avait sonné à la porte ce jour-là, on réentendra l’avion à réaction et on ressentira la violence d’un orage tout comme l’inquiétude du chien des voisins.

entrée proposée par Françoise Renaud

 

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À savoir si on écrit parce qu’on est distrait, voire distrait de nature : un monde qui surgit dedans remplace facilement celui qui nous fait face, on fait comme s’il n’était pas là. Écrire, ce serait simplement s’installer dans une situation qui nous est ainsi devenue familière. Il y a l’autre distraction : tout est loin, parce qu’un texte encore inaccessible, inentendu, mais lourd et opaque, nous prive de cette communion avec lieu et instant qui donne goût à la vie ordinaire. On est mal, ça pèse au-dedans et on s’enfonce vers ce qui pèse. Ce qu’on a dans les mains échappe et tombe, les phrases qu’on nous a dites on se souvient du contraire, en voiture on se trompe de route, ce qu’on devait faire parce que simplement c’était chose simple à faire on découvre que c’est resté tel quel. Puis on relèvera le rideau sur tout ça et voilà, on écrit. Écrire n’est pas une distraction : on est en chasse affût, exacerbation de l’ouïe voire de la vue, même si à travers l’écran on ne regarde qu’à peine les mots qui tombent, c’est une sorte d’usure de la réminiscence de vue, de la vue mentale. Après, on peut bien être distrait, qu’est-ce que ça peut faire puisque le texte est en route. Il paraît qu’on peut user, pour alléger le temps, de distractions au pluriel : se promener, lire du léger, pourquoi pas bavarder –– mais ça, ça ne concerne pas la question d’écrire.

entrée proposée par FB


page proposée par François Bon, pour Tiers Livre
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1ère mise en ligne 8 avril 2021 et dernière modification le 17 juin 2021.
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Messages

  • #1
    Génial, cet article. Adoré. Pas trop perso... Mais on pourrait faire un collectif sur les pratiques des grands écrivains. Je choisirait G.Sand. On aurait obligation d’uniformité comme se calquer sur la longueur et clarté de ton texte. Mdr. J’imagine que ça a déjà été fait... :)