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renoncer


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Quelque chose me hante depuis longtemps : à Berlin, où on a séjourné un an, de juin 1987 à juin 1988, j’ai principalement travaillé sur Décor ciment, à partir d’images collectées l’année précédente, tour Karl Marx à Bobigny, comme s’il fallait ce décollement du réel, spatialement et temporellement, pour s’en saisir dans l’écriture. Vers la fin du séjour berlinois, j’ai écrit une suite d’images prises à la ville, sans artefact narratif : France Culture avait fait une sorte de journée berlinoise, principalement autour du film de Wenders, Himmel über Berlin, et ces vignettes y avaient pris place — une écriture fragmentaire que je découvrais, retrouverais chez Gracq (je le lisais déjà, mais je le lirais autrement, Lettrines II en particulier). J’avais une idée un peu obsédante de récit : des chiens, une présence obsédante de chiens, et un village coincé en hauteur sur un rebord de montagne, comme j’avais pu apercevoir en Cévennes ou en Italie. Des images si lacunaires. Alors Berlin venait comme emboîtement : un cinéaste irait filmer ça, le narrateur serait un intermédiaire comme déjà je l’avais été plus ou moins sur des opérations similaires. L’isolement du village aux chiens renvoyait alors une lumière diffractée sur ces images dispersées du Berlin ceinturé de son mur, la masse de perceptions dont nous étions dépositaires par ces explorations butant à chaque bout sur la séparation (ce que je retrouverais bien plus tard dans le Berlin plus grand que Berlin de Hanns Zischler). J’ai bouclé ce récit, et, si j’en ai gardé quelques cahiers d’ébauche, c’est le premier travail que j’ai réalisé sur ordinateur (du temps des petites disquettes dont on gardait un double dans le portefeuille), l’Atari 1040 acheté en octobre 1988, et rien que l’évoquer me replace dans le premier émerveillement. J’ai envoyé le manuscrit à Jérôme Lindon (peut-être qu’eux, ou l’Imec où ils ont je crois déposé leurs archives, l’ont conservé — ça ne me gêne pas, mais je n’aimerais pas remettre le nez dedans). Lindon venait de l’accepter, on parlait sortie du livre, quand — novembre 1989 — plus de mur. On savait que ça approchait, que ça se ferait (concert de Michael Jackson Potsdamer Platz l’été précédent, audible depuis la DDR), mais aucun de celles et ceux qui avaient vécu la ville faite île pour l’anticiper vraiment : l’île perdurait dans la tête, il faudrait longtemps pour la renverse, et Berlin reste encore, en partie, une ville flottante dans une étendue vide, séparée. C’est de moi-même que j’ai demandé à Jérôme Lindon de me rendre le manuscrit (peut-être même alors me l’a-t-il renvoyé par la Poste, en ce cas aucune archive : le statut d’une sortie imprimante depuis un ordinateur n’avait pas encore remplacé l’importance symbolique du tapuscrit), et décidé de réécrire entièrement le récit en rajoutant cette couche temporelle supplémentaire, la fin de l’île, la perturbation où intérieurement on était, à 28 ans de mur, qu’il soit abattu : j’en avais sur ma table un fragment, j’ai perdu ce bout de ciment aujourd’hui. Aujourd’hui, le livre que j’intitule Berlin, 1988 inclut bien sûr le récit publié en 1990 chez Minuit, sous le titre Calvaire des chiens, mais précédé de ces notes pour France Culture, sous le titre Berlin, l’île sans mur. J’assume cette trace, et qu’elle reste ainsi dans l’ensemble de mes propositions. Mais je reste persuadé, concernant novembre 1989 et la chute du mur, que j’aurais simplement dû renoncer à cette publication, plutôt que la reprendre alourdie d’un événement extérieur qui ne la concernait pas, faisait des éléments réels qu’elle décrivait des éléments désormais évanouis. Un autre livre peut-être aurait pu en naître, ou pas. Je n’ai de pareille réticence ou hésitation pour aucun autre de mes travaux publiés, même ceux dont j’essaye aujourd’hui d’effacer les traces.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2021.
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