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Numéroter : Montaigne, dans ses Essais, attribuait au chapitre un titre qui ne correspondait pas forcément au contenu. Dispositif qui dit la fluidité des différentes strates empilées depuis 1580 ; mais cette inadéquation partielle est un jeu, comme deux pièces de bois peuvent jouer dans un assemblage, qui laisse le sens libre. Déroutement pour le lecteur (depuis le Adieu donc du prologue, congé malicieux donné au lecteur sur le seuil de la porte, manière de claquer la porte au nez — jeu, là encore). Bref : je reconsidère l’idée de donner un titre à chaque chapitre et de le numéroter. Ou : numéroter de manière aléatoire (pourquoi ?), numéroter selon un ordre décroissant (ce qui donnerait au dernier bloc la force d’un commencement, manière de dire : voici le meilleur ? Non.) Numéroter à l’intérieur des phrases ou des barres, comme une note en bas de page ; mais le numéro renverrait à un autre chapitre : parcours guidé à peine déguisé, le dispositif à l’allure oulipienne ne peut se justifier seulement par le caprice ou le désir de copier Queneau (Un Conte à votre façon : les trois alertes petits pois) ou Cortázar (Marelle), bref, de faire un livre-jeu : la dimension ludique n’est pas ce que je recherche. Le dispositif de Cortázar propose un double pacte de lecture : lire les chapitres 1 à 56 dans la continuité, ou bien de manière non linéaire, en commençant au chapitre 73 et en suivant l’ordre que Cortázar a indiqué en début de livre (73, 1, 2, 116…). Deux livres en un, annonce l’auteur. Réfléchir à la circulation des sens dans le texte. W ou le souvenir d’enfance de Perec , constitué de deux récits, semble lui aussi proposer deux livres, qui finalement fusionnent : le lecteur comprend soudain la finesse du dispositif ; contraint jusque-là de livrer un travail d’interprétation dans l’interstice du pli entre les deux récits, on lui révèle soudain le lien intime qui lie les deux textes.

Deux lectures sont menées de front, en parallèle, rendant dérangeante la conscience d’un écart constant (mais quoi, pourquoi deux récits si différents, où veut-il en venir, où veut-il nous mener, ce Perec ?), écart d’avec la norme classique, dans un pacte de lecture inattendu (et non livré explicitement, comme l’a fait Cortázar ou Queneau). Inattendu, car les deux coulées (le récit autobiographique d’une part, le récit de l’île W d’autre part) sont toutes numérotées en chiffres romains de I à XXXVII (emploi classique de la numérotation), ce qui pour le lecteur tend à unifier l’ensemble, comme un même dénominateur ; l’ensemble du livre est divisé en deux parties (I à XI puis XII à XXXVII, séparées par une page blanche d’où se détachent trois points de suspension entre parenthèses : nouvelle coupure, silence de l’ellipse) qui enchérissent sur le découpage autobiographie de Perec/ fiction dystopique de W. Bref, accumulation de coupures (sans oublier la différenciation visuelle de la typographie : droite pour l’autobiographie, en italique pour la dystopie), qui malgré tout sont unifiées dans l’emploi de la numérotation des chapitres.

Je retiens entre autres choses (et la moindre n’étant pas de m’être, encore une fois, fait enfermer dans un Cabinet d’amateur) que 1/ Perec (comme Cortázar) me mène là où il veut : liberté totale du créateur, servilité consentie du lecteur, 2/ ce qui importe est la manière dont l’écrivain veut faire jouer le sens ; comment il organise les flux d’informations, sachant que le dynamisme de toute lecture fonctionne de façon cumulative (quel que soit l’ordre que je suis, j’avance en mémorisant des informations) et selon un effet tunnel : il y a forcément un début et une fin à ma lecture, même si elle est morcelée en lectures plus courtes. (Et puis il y a toujours le reste, le fading dont parle Barthes, la perte d’informations en chemin –- il serait intéressant d’écrire le reste d’une histoire, ce qu’un lecteur a oublié en route, par déni ou paresse).

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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2022.
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