Pierre Bergounioux | Descartes, une certaine paresse

un Bergounioux comme une danse avec géographie, et hommage à Wouter Van Oorschot


La première Méditation a émis les plus grandes réserves sur ce qui, jusqu’alors, passait pour réalité. Ce que l’on voit et croit exister pourrait bien n’être qu’un rêve, une émanation fantastique du sommeil. Celui-ci, non plus que la veille, n’indique jamais si ce que l’on perçoit existe par soi ou seulement dans la pensée, pour nous seuls. On reconnaît, dans un langage serré, épuré, l’équivoque qu’affrontent les héros de ce temps, Hamlet dans un Danemark made in England, Don Quichotte dans la très réelle Castille de 1600. Un autre Espagnol de ce temps, Calderon, a composé une pièce au titre exemplaire, La vie est un songe. Le personnage principal, autre prince, est manipulé de telle sorte qu’il n’est jamais assuré d’agir pour de bon, de se remémorer un fait réel ou un songe qu’il aurait fait. Donc, Descartes, à qui il faut une certitude ne peut admettre aucune des données que lui livrent ses sens parce que, étant sujet au sommeil et ne sachant s’il fort, il risquerait de prendre ses visions pour la réalité et l’enseignement qu’il en tirerait n’aurait pas plus de consistance ni de validité qu’un rêve. C’est beaucoup et pourtant ce n’est pas tout.

Il croit devoir prévenir le lecteur, avant de l’entraîner plus loin, dans le vertige dont l’esprit est saisi lorsqu’il s’attache à reconsidérer toute chose à nouveaux frais. Il écrit : « Je ne saurais aujourd’hui trop accorder à ma défiance puisqu’il n’est pas maintenant question d’agir, mais seulement de méditer et de connaître. »

Est-ce que l’histoire d’un livre remplace ou complète ce qu’il vous fait traverser, lui, dans les trois heures de temps réel du voyage linéaire qu’est sa lecture ?

Il existe à Amsterdam, au bord du Herengracht (le plus beau canal circulaire du centre ?) une maison étroite et verticale assez curieuse : le sous-sol est une chambre forte, je ne sais plus bien l’histoire, peut-être ancienne banque – mais histoire plus douloureuse : la Gestapo s’en servait pour interrogatoires.

Et puis elle est devenue la maison d’édition Van Oorschot, qui s’était d’abord spécialisée dans les traductions de russe, et de classiques français. Dans la cave fortifiée du sous-sol, des rayons de bois jusqu’au plafond, avec les oeuvres complètes retraduites de Dostoievski ou Gogol, et les Illusions perdues et bien d’autres...

Le rez-de-chaussée, c’est ce qu’on trouve dans toutes les maisons d’édition papier, et qui tend désormais à m’étonner, avec le goût de la lecture numérique : pièce pour les cartons, le papier kraft, les palettes de livraison. Des bureaux de plus en plus minuscules à mesure qu’on monte les étages, et tout en haut, où habite Wouter Van Oorschot – le fils du fondateur – un piano à queue ancien dont je me demande comment il a pu grimper là. Et lui, il vous jouera du Scarlatti en pleine nuit...

Reprenons : en longeant le Herengracht, l’université, et le département d’études françaises, et le bureau de Manet Van Montfrans, qu’on a plaisir particulier à entendre parler de Perec. Et, autour de Manet, ses collègues et étudiants, des traducteurs.

C’est ainsi qu’on s’est retrouvé toute une poignée d’auteurs à être traduits, dans un processus très amical et confiant, dans un pays dont la quantité d’habitants ne permet pas, évidemment, que l’éditeur en vive, et devenu désormais un pays bilingue : on y parle et lit l’anglais, la Hollande a rejoint le grand échiquier et nous tourne le dos (discussions avec Wouter sur l’impossibilité de traduire mes Rolling Stones ou mon Dylan : comment imaginer de passer par le français quand le lien avec le pays source est direct ?).

Et qu’Amsterdam, depuis une quinzaine d’années, est un détour régulier (quelques souvenirs ici et ici). Et, avec Wouter, l’écoute de Scarlatti complétée par ces heures de voiture en travers du pays...

Ainsi commence – non pas le livre de Bergounioux, Une chambre en Hollande – mais l’idée qui y a conduit : Wouter envoie à Pierre Michon, Pierre Bergounioux et moi-même une lettre suggérant que chacun lui propose un récit lié à Amsterdam, qu’on publierait en néerlandais, livre à trois voix, sans publication française... Et Wouter fixe généreusement le prix de la commande... Sauf que... Sauf que, pour moi, et même après plusieurs relances, l’écriture est ce qui emporte, qu’on n’en décide pas. J’irais bien voir du côté de Saenredam (Bergounioux m’envoyait des suggestions : tel Vendéen venu s’illustrer à Amsterdam, ou la façon dont les Hollandais étaient venus créer de toutes pièces, au pays de Rabelais, le polder où j’étais né... mais non, si j’avais écrit, ç’aurait été sur les architectures vides de Saenredam). Et puis j’avais mes livres sur le rock, j’ai ce site qui mange une large partie de l’écriture...

Et donc Pierre (Bergounioux), qui nous attendait, avec son texte écrit dans les temps...

Le voici donc publié chez Verdier : Une chambre en Hollande, c’est bref, 58 pages, ça se lit d’un mouvement...

C’est alors qu’il pourrait croiser, en chemin, un artisan juif d’Amsterdam venu pour affaires, avec des échantillons de verre dans une boîte capitonnée, et son petit garçon, Baruch, qui l’accompagne pour la première fois. On peut rêver. Des hommes qui partageaient les mêmes vues, le même souci, qui étaient frères dans l’ordre souverain de l’énonciation, se sont rencontrés sans savoir combien ils étaient proches. Par exemple, Proust et Joyce, de leur vivant, un soir, au Ritz, à Paris, vers 1920. Ou encore Shakespeare et Cervantès, au jour de leur mort, le même exactement, en avril 1616 – mais c’est à nous, lecteurs, de faire le rapprochement. Le garçonnet, dont le premier travail, dans vingt-cinq ans, s’intitulera Les principes de la philosophie de Descartes, ignore qu’il aurait pu croiser l’auteur, qu’il l’a peut-être entrevu dans une rue de Leyde, serrant, sous son manteau, les feuillets du Discours de la méthode.

C’est la façon de Bergounioux. Ô vous qui ne supportez pas la grande oralité livresque de Pierre, vous qui le traitez de fossile, qui y voyez de l’académisme et pas cette vie inquiète, donnée à l’autre, qui est la sienne, n’allez pas lire ce livre. Laissez-le où il est, il ne vous en voudra même pas : il est ailleurs, et nous autres on sait bien ce qu’on doit à cet effort-là.

Ce qui est important, ici, c’est que Pierre a écrit non pas vers notre langue, vers le territoire géographique qui est celui de notre langue (la langue, elle, ne change pas – et elle ne s’écrit pas en fonction de lecteurs, d’un destinataire), et il n’écrit pas comme un pièce du puzzle serré que sont désormais ses livres, mais comme un hors temps, un hors jeu.

On s’est habitué, ces dernières années, à cette façon de Bergounioux de tisser un plan d’ensemble, qui est d’abord un plan temporel : il est d’un pays où les traces néolithiques affleurent, et où la société rurale est restée largement inchangée jusqu’à (voir ce que je considère comme un de ses livres les plus oniriques et formellement neufs, La mort de Brune) l’arrivée telle qu’il la décrit de la première station-service à Brive...

Ainsi, dans Une chambre en Hollande, de poser géographiquement notre bout de continent dans sa constitution même comme territoire, via les grandes circulations et les récurrences de conflit depuis l’histoire romaine, ouvrant le récit par ces affrontements et massacres des tribus gauloises, puis l’édit de Nantes et sa révocation, la Hollande donnée à l’Espagne.

Et puis, dans ce brassage, avec ces guerres très obscures dans le fond de l’Europe centrale, en Pologne ou dans les Carpates, ce jeune type qui marche parce qu’il se cherche, qui a de l’argent et pourrait avoir une charge d’intendance à Rennes ou Châtellerault, mais va délibérément dans ces lieux de nuit, de siège, de guerre.

Comme le Discours, dans sa concision, laisse à désirer ! L’extrême dépouillement du décor où le sujet rationnel s’éveille à lui-même rend précieuse la moindre indication – l’étranger, la mauvaise saison, une parfaite solitude, ni soins ni passions.

Le monde est d’abord une extension indéfinie de soi, le soi – le sujet – un pli indistinct dans le monde. Pourquoi percer les apparences quand elles nous confortent dans le sentiment de nous-même, le prolongent et l’augmentent de mille impressions agréables, immenses, irrécusables ?

Il y a bien sûr tant d’anecdotes sur la vie de Descartes, les problèmes d’algèbre réglés au passage dans les villes, et l’oeuvre philosophique écrite sur le tard, dans un temps restreint à l’extrême.

Il faudra l’oublier ici : quand on sort du récit de Bergounioux, on n’a vu que cela, les villes, la nuit, l’obscurité globale des hommes (aurait-elle changé ?) et celui qui inlassablement marche, parce qu’inquiet. Et cette phrase sur la nécessaire et préalable paresse, éloge du non-faire parce que seul biais pour se laisser porter au point le plus aporétique de l’expérience des hommes, Descartes parlant de lui-même dans cette première Méditation :

[...] l’aveu que ce dessein est pénible et laborieux, et qu’une certaine paresse l’entraîne insensiblement dans le train de sa vie.

Est-ce que deux autres récits pourraient venir encadrer celui de Pierre Bergounioux pour une publication chez Wouter Van Oorschot, au bord du Herengracht ? Qui était-il, pour ce qui m’en revient, dans cette même nuit obscure, ce Saenredam qui peignait des églises vides ?

On a, mais chez Verdier, cette danse géographique de Bergounioux, tout entière sur Descartes et où pourtant Descartes, dirait-on, compte tellement moins que cette nuit où tant d’autres croisent, de Cervantès à Spinoza... Et c’est trois heures de lecture.

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autres liens :
- Une chambre en Hollande chez Verdier
- lecture par Tristan Hordé sur Poezibao
- lecture par Frédéric Ferney
- on sera le 12 mai aux Millefeuilles avec Pierre, son frère Gabriel, et Gérard Macé, bienvenue...
- et merci Google de nous proposer, à requête du titre, le site 250 chambres à Amsterdam, les hôtels les moins chers !

Photos :
En haut, buste de Descartes à la maison Descartes d’Amsterdam, puis intérieurs de la maison d’édition Van Oorschot, et ci-dessous Wouter, leur directeur, à l’origine de la commande de Une chambre en Hollande.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 30 avril 2009
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