fictions | organisation du travail

de la liberté des pratiques Internet sur le temps de travail et ses conséquences


Je sais ce que c’est l’organisation du travail : nous avions des cours intitulés comme cela, autrefois : « organisation scientifique du travail » (dans nos emplois du temps, abrégé : « O.S.T. »). On y étudiait les dispositifs physiques pour le travail à la chaîne, ou ce que nous nommions « travail en temps masqué », ce qui se faisait sans votre intervention et vous permettait d’accomplir une autre phase dans l’intervalle.

Les machines étaient limitées, à l’époque : tout passait par des diagrammes à l’encre de Chine de diverses couleurs, et des fiches cartonnées dont l’ultime atterrissait sur le poste du travailleur lui-même.

Bien sûr, avec les écrans, tout cela avait tellement évolué. L’univers du travail ne pouvait plus être considéré comme clos sur lui-même. Conquérir de nouveaux clients, imposer des usages inédits se comparait à une vraie chasse, incluant la présence symbolique de votre entreprise dans l’infinie circulation des réseaux. De même, pas de vrai travail dense sans compréhension fine de cette mutation du monde : on avait d’abord estimé que 20% du temps décompté de présence pouvait être affecté par l’intéressé à ses courriers et navigation privés. Mais il était difficile (ces logiciels espions étaient finalement faciles à détourner) de l’évaluer sans empiéter sur ce domaine où – avouons-le –, nous avions peu de repères : cette navigation privée relevait-elle du travail, de l’évasion, ou d’une simple diversion rendue si facile par l’écran ?
Alors on avait tenté une nouvelle expérience, radicale : dédoublement de tous les postes de travail, association du personnel en binôme. La contrainte, que chaque binôme s’engageait à respecter strictement, était ce que l’on disait « chaîne continue du travail » (en abrégé : « C.D.T. ») : l’un travaillait, l’autre naviguait, puis, à intervalles qu’il leur revenait d’apprécier, on permutait.

Gâchis ? Qu’on se souvienne, dans n’importe laquelle des entreprises, n’importe quel service où vous auriez passé, la rentabilité effective du travail, depuis Internet ou même avant : les heures rêveuses, les conversations avec les collègues, le temps social évacué aux machines à café, cantines etc. Avec le binôme, on parlait de « présence tendue ». La marche en avant était rigoureuse : c’était presque un côté sportif, un qui montait à l’avant, l’autre respirait juste derrière, et, en garantissant que son collègue travaillait réellement, assurait sa propre liberté. Nous y avions énormément gagné. Dans ce temps de navigation libre, on éclusait vite ce qui relevait du loisir ou du privé (qui passerait sa journée à visionner des films, et les informations des journaux et autres n’étaient neuves qu’une fois par jour). Bien au contraire, c’étaient des idées sur nos buts et résultats, des expérimentations, des petits raids vers la concurrence.

Maintenant, c’est la totalité de nos bureaux que nous avions réorganisée selon le principe des postes jumeaux. On disait que cela avait d’étranges répercussions, pour certains, sur les heures non travaillées, et la vie privée. Cela évidemment ne nous concernant pas directement.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2009
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