la ville était triste

d’un état psychique collectif, et de pourquoi les blogs se taisaient


Lire via feuilletoir Calameo les 25 fictions brèves de Recherche d’un nouveau monde (travail en cours, double-cliquer sur l’icône) :

On peut aussi télécharger sur publie.net la série précédente : Société des amis de l’ancienne littérarure, 46 histoires brèves. On recommande aussi : Habakuk, proférations concernant l’état du monde et de soi-même.

Recherche d’un nouveau monde, on vous offre libre téléchargement version iPhone/Sony Reader, PDF, 76 pages :

François Bon, Recherche d’un nouveau monde

Recherche d’un nouveau monde, 25 : la ville était triste

 

On était triste. Beaucoup plus triste qu’on voulait bien l’avouer. On avait perdu du terrain.

Ce n’était pas tant du côté de l’ennemi : qu’ils gagnent, c’était une bataille, et rien de plus fluctuant, voire cyclique, que ces résultats. Qu’une petite escouade de polichinelles vides abandonnent leur coquille déjà jolie, déjà dorée, mais pas assez à leur goût, pour venir se complaire dans un rôle aussi creux, aux ordres directs du chef, cela ne nous concernait pas vraiment non plus : on n’avait jamais eu affaire à eux, on se contentait de les rayer de son atlas.

C’était plutôt ce mouvement général qui effrayait : ne plus entendre d’autre point de vue. Les radios, par exemple, devenaient tristes. Ce qu’ils mettaient en place allait durer, comment ne feraient-ils pas peser tous leurs efforts sur leur propre durée. Ce qui était triste, c’est cette valeur moyenne qui perdurait, quand tout s’écroulait autour : usine qui ferme, mais c’était là, juste à côté de chez toi. Réformes mises en place, mais cela affectait même les nouvelles têtes, à l’école maternelle ou primaire, quand tu passais auprès.

Et pourtant le jeu continuait : on disait d’un ton un peu triste que les étudiants n’achetaient plus de livres, mais on mêlait les chiffres de ces pavés à lire dans le métro ou sur la plage (c’était le cliché, personne ne lisait plus que « sur la plage »), et on se gardait de diffuser les chiffres concernant les plus nécessaires – on se moquait de vous, même, qui prétendiez savoir la frontière.

En tout cas, dans l’architecture c’était fait : on installait progressivement, dans les quartiers, mais aussi centre-ville, ces galeries à l’économie, toutes minces, censées protéger des vents et des pluies, ou vous permettre un peu d’ombre, mais avant tout évitaient le bruit du monde. Les radios, les journaux, plus besoin. Voir le voisin, le sans-abri, le chômeur, les immeubles, les chariots au rabais dans le super-marché, l’affluence veule à ces « soldes » comme si tout n’était pas déjà assez pacotille, plus besoin.

On ne vous séparait pas des autres, on ne vous séparait pas de vos amis, on n’interdisait pas d’adresser la parole à quiconque vous croisiez, mais il en était des galeries comme du climat politique : une inflexion, une nuance. On marchait à l’abri, et quand bien même les parois sont transparentes on ne regarde plus au dehors. On peut adresser la parole aux autres, mais le silence de la galerie est trop commode alors on se tait et on traverse.

On avait dit que la multiplication des galeries, permettre qu’on puisse aller de chaque point de la ville à tout autre sans les quitter (y passaient désormais, silencieusement et très vite, ceux qui savaient manier ces sortes de patins à quatre roues qu’on visse sous ses chaussures, une musique très forte sur les oreilles) allait favoriser les échanges, régler en partie l’encombrement automobile – il n’en était rien. Les galeries avaient recouvert la ville, et elles restaient vides, silencieuses. Tristes, oui : on avait perdu le goût de tout cela, le goût du monde. Une usine de plus fermait, les bureaux se vidaient, les librairies étaient vides, on continuait, pourtant.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 juin 2009
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