faut-il une table à nos ordinateurs ?

le rapport direct du corps à l’écriture n’est pas suspendu par le numérique


Je passe beaucoup de temps assis à ma table devant mon ordinateur : qui de nous y échappe ? Correspondances, comptabilité, information, suivi de travaux étudiants, ce n’est pas le corps qui exige la table, mais la disponibilité matérielle du contexte. Ainsi, sur ma table, les courriers arrivés par la poste, un stylo et des post-it, des livres utilisés pour la lecture-travail, la documentation non numérique pour travaux en cours. Sur la table, aussi, un certain nombre d’appareils reliés physiquement à l’ordinateur par un câble : écran externe grande taille, un disque dur de sauvegarde (et dans le tiroir un autre disque dur réservé aux photographies, mais à la maison on a aussi un disque dur réservé aux films, et, hors maison, un deuxième disque dur avec sauvegardes moins fréquentes, mais régulières), un scanner auto-alimenté qui me sert beaucoup pour enregistrer dans l’ordinateur des documents administratifs (ou ce paradoxe maintenant régulier : jusqu’à il y a peu, on nous demandait d’envoyer contrats ou documents signés par voie postale, maintenant – même pour les notaires – on imprime, on signe on scanne et on envoie par e-mail). Ajoutons une petite carte son reliée à des enceintes (ce n’est pas obligatoire, mais c’est de meilleure qualité que la musique écoutée par ordinateur), un tableau blanc au mur avec les post-it des différentes commandes, interventions, cours, tâches diverses (habitude commode, que je pourrais faire à l’ordinateur, mais non pas avoir sous les yeux en permanence de façon aussi synthétique). J’ai aussi sur ma table un stylo, un coupe-ongles (détestation de la frappe clavier si l’ongle interfère), et quelques objets personnels fétiches dont je n’ai pas à parler ici. Description qui induit d’ailleurs son caractère éphémère : l’imprimante sert à toute la maisonnée et on s’y connecte à distance, elle n’est plus individuelle et reliée à ma table, pour le disque dur et même le dispositif d’écoute à distance, il pourrait en être de même. Dans la pièce d’à côté, qui sert de débarras, on trouvera bien le moyen ici de faire l’inventaire des objets numériques mis au rebut, qui ont eu un moment une place essentielle (l’arrivée du premier lecteur de CD-Rom, le premier modem extérieur, une petite imprimante à papier thermique transportable et auto-alimentée, ou plus récemment le petit support ventilé à mettre sous l’ordinateur portable aux jours chauds, et ainsi de suite...) La chaise à roulettes provient d’un entrepôt de la zone commerciale réservée aux fournitures de bureau – elle ne participe donc pas d’un univers artistique, comme le chevalet pour le peintre. Je n’ai jamais écrit à ma table. Il y a des tas et des tas de textes là-dessus, Baudelaire n’en voulait même pas chez lui pour ne pas être tenté de s’y asseoir, Nietzsche parle de la pensée qui ne vaut qu’en marchant, Stendhal dictait en arpentant etc. Je tolère par contre très bien la table si je suis dans un contexte extérieur : de quelle ville où j’ai pu séjourner, je ne me souviendrais pas de lieu précis où s’être assis, même parmi la foule, pour une heure ou trois, ou dix minutes d’isolement absolu avec carnet, cahier ou ordinateur portable, et quels moments décisifs d’écriture sont nés là ? Si je repense aux livres que j’ai publiés, je visualise très bien, à des années de distance, la table et ce qu’elle supportait. Le poids propre et ma propre action physique sur la machine à écrire mécanique supposaient la table : une planche sur deux tréteaux, une lampe d’architecte, voilà la bulle qu’on créait où qu’on soit. Depuis l’ordinateur portable, j’ai retrouvé les habitudes des anciens cahiers manuels : là tout de suite, loin de ma table de travail, j’écris allongé, une couverture sur les genoux. Ce faisant, disparaissent aussi du contexte tous les objets cités : le temps d’écriture suppose ce partage solitaire avec la page qui s’écrit. En même temps, l’écran est lui-même un contexte composite (à preuve : les fabricants d’ordinateurs le nomment bureau). Il y a une dizaine d’années (quand Apple est passé de son système 9 à Mac OS X), l’ordinateur est devenu multi-tâches, c’est-à-dire qu’il m’est possible de garder ce texte ouvert en cours d’écriture, mais simultanément de voir s’afficher une messagerie instantanée, d’aller répondre à un courrier, ou accompagner l’écriture d’une vidéo de Chuck Berry dans la lucarne gauche inutilisée de mon écran. À preuve que mon traitement de texte propose (beaucoup le proposent d’ailleurs), une fonction « plein écran » qui gomme tout ce qui n’est pas l’espace même de la page en cours. Mes amis illustrateurs jeunesse écoutent beaucoup la radio en travaillant : moi pas, les mots me perturberaient. J’écoute de la musique, mais pas tout le temps, et pour le premier jet de l’écriture je préfère cette obstination de la voix intérieure. Si j’écoute de la musique, ce sera une musique particulière, liée à mon travail, parfois alors mise en boucle, et je découvrirai avoir été complètement indifférent à sa répétition. Cette fonction, désormais gérée par abonnement, et non pas aux disques que j’insérais dans l’ordinateur, ou au répertoire fixe de musique que j’y ai copiées, ne nécessite pas d’appareil extérieur à celui qui me sert pour écrire. Souvent je rêve d’avoir des ordinateurs différents selon l’usage que j’en ai : l’utilitaire, le loisir, et l’écriture. Je me suis souvent offert des appareils pour le tenter, petit NetBook pour écrire avec un ordinateur de poche, ou grand écran fixe sur la table, mais l’ordinateur aussi évolue : mon ordinateur portable sert à l’ensemble des usages, et c’est avec mon corps, par le contexte d’écriture, que je constitue des univers de travail spécifiques. La table est aussi à l’intérieur de l’ordinateur, et nous devons être capables de nous en passer y compris lorsque nous travaillons avec l’ordinateur.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 novembre 2010
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