de l’art de ne pas conserver ses ébauches

retour sur "Brouillons d’écrivain", expo et livre, BNF, 2001 – et du mot "brouillon", venu de "brouillard", à l’ère numérique


La discussion est née en commentaires, mais lire absolument le prolongement à ce billet dans La Grange de Karl Dubost.

Je ne suis pas assez calé pour savoir quand et comment est née – autrement que pour raisons marchandes – la fétichisation du manuscrit d’écrivain, et encore moins pour prédire s’il y a une raison autre à sa perpétuation que le maintien de quelques postes à vie en bibliothèque.

Bien sûr, une seule exception suffit à invalider tout ce qu’il y aurait de grossier ou d’injurieux à ce raisonnement : souvenir, dans les tiroirs à l’horizontale du département manuscrit de la BNF, des mains gantées nous extrayant la page des épreuves d’Alcool avec la rature manuscrite d’Apolinaire : soleil cou coupé.

Et recopier Roger Chartier (Brouillons d’écrivains, BNF, 2001 – photo ci-dessus, page manuscrite de Jean-Paul Goux, en est extraite) : « L’avènement, puis le sacre du manuscrit au XVIIIe siècle et plus encore au XIXe siècle renvoie à une conscience d’auteur soucieux de garder les traces et les moments de la création, à ce sacre de l’écrivain, et à une conception de l’écriture comme se déployant à travers une série d’esquisses, de corrections, d’étapes, qui aboutit au livre imprimé... »

Naissance donc récente, et clôture déjà faite, puisque ce sacre bourgeois de l’écrivain est mort. Cela n’empêche pas de faire comme si : grand respect pour les archives de l’IMEC, mais qu’est-ce qu’un type comme moi aurait à léguer à ce genre d’entrepôt, sinon une suite de trois disques durs claqués, exposés sur une de mes étagères (encore, maintenant, quand je change une fois tous les dix-huit mois mon ordinateur, j’efface tout), définitivement mon site est la totalité de mes archives, ou mon archive au singulier, et pas de raison que le site me survive, puisque – par précaution – j’en suis seul dépositaire des mots-clés. Exception renvoyant au monde des bibliothèques : la spécificité française du dépôt légal numérique, autorisant la BNF à pratiquer un relevé régulier des sites, une fois par an exhaustif. J’ai été admis à visiter le robot Heritrix dans le fond de ses sous-sols protégés : on a effectivement accès par incréments temporels à tous les états successifs de centaines de sites (repérés dans chaque discipline par des conservateurs avertis : la non-constitution d’archives matérielles n’annule pas les métiers de la bibliothèque), et même plus via le rachat de web.archive.org pour la période 1996-2004. Mais ceci ne concerne bien sûr que les parties publiques du site, et non pas là où je m’en sers d’atelier – donc de brouillon. Inversement, nous autorisons les adresses IP d’Heritrix à collecter l’ensemble du fonds d’édition publie.net, protégeant ainsi la propriété intellectuelle de nos auteurs. Je n’ai pas de correspondance à archiver, sinon ce qui s’accumule dans le sous-dossier curiosa de ma boîte e-mail, et encore moins d’états intermédiaires de mes travaux, le fichier numérique recouvrant le précédent, le disque dur Time Machine qui me permet d’en sauvegarder les incréments étant à réinitialiser à chaque changement de mon ordinateur principal, cette galette minuscule.

Lors de cette exposition Brouillons d’écrivains à la BNF en 2001, quelques-uns d’entre nous avaient été sollicités pour un essai du logiciel Genèse, qui permettait de sauvegarder, dans un temps d’écriture donné, la totalité des traces successives de l’écriture. Postérité actuelle de ce logiciel dans ces outils en ligne qui sauvent des lignes de temps, permettant de visualiser dans un temps recomposé parfaitement identique au temps référentiel (mais comment imaginer d’y suivre alors en temps recomposé identique les 23 ans d’écriture des Mémoires de Saint-Simon ?), la façon dont a avancé, reculé, biffé, l’écriture d’un texte en ligne. Mais Genèse supposait d’utiliser un portable épais au clavier désagréable, avec écran noir et blanc et Windows – comment écrire aurait pu être agréable ? J’avais choisi de recopier trois pages d’Espèces d’EspacesPerec qui dès 1971 écrit un texte sur ce qu’on pourrait faire d’un ordinateur en littérature), et de noter à mesure et exhaustivement tout ce qui me passerait par la tête à mesure du recopiage, idées concernant Perec, idées me concernant moi. Puis, tout à la fin du texte de vingt pages, je repliais une par une les couches des échafaudages jusqu’à ne plus laisser visible que le texte recopié de trois pages. Comme en cours de route je m’étais emporté contre la machine, on ne m’a jamais rendu en retour, comme c’était l’engagement initial, la version dépliée de mon texte.

Les lettres de noblesse du manuscrit d’écrivain sont donc temporellement marquées par trois oeuvres géantes, Balzac (qui les reliait et les offrait), Flaubert (et merveille que ce travail en réseau déployé pour la numérisation de Madame Bovary), Proust enfin. Broutilles le reste.

On préfère les figures de l’effacement volontaire : Michaux, qui n’avait pas de machine à écrire, mais un broyeur à papier vissé sur sa table, et qui prenait les versions intermédiaires lorsque le texte était finalisé (exception notable pour le Manuscrit D9, dont on possède plusieurs états successifs édités). Ou la façon dont Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, tendait au-dessus de son bureau, maintenus par une corde à linge, et maintenus par des pinces à accrocher les chaussettes, les feuillets remplaçables et déplaçables concernant chaque passage.

C’est sans doute le symbole d’une société en voie d’écroulement, incapable de préserver ses usines, ses imprimeries, ses théâtres et ainsi de suite, de confier aux institutions territoriales une sorte de muséification globale, avec maisons d’écrivains même intégralement vidéesà l’encan de ce qui en faisait la personnalité – allez, oublions.

Allons quand même chez Émile (à demeure sur l’ordinateur, bien sûr). Littré repère comme première occurrence Bernardin de Saint-Pierre dans L’Arcadie, donc 1781 : « J’avais fait quelques brouillons à ce sujet-là, mais j’y ai renoncé », et le glissement au « papier même sur lequel on a écrit ». Il note aussi que le mot dévie d’un registre de commerce, dit brouillard : « Brouillon se prend pour brouillard en ce sens ; mais brouillard ne se prend pas pour brouillon », dit Littré l’inimitable. Avant de nous passer mine de rien un dernier joyau : « Ayant curieusement recueilli tout ce que j’ay trouvé d’entier parmy ses brouillars et papiers espars çà et là », dit Montaigne explicitement de son ami La Boétie, signifiant donc exactement ce que nous nommons aujourd’hui brouillons. Montaigne qui fascine d’ailleurs parce qu’un des premiers à inscrire comme objet même de la matière (« je suis moy-mesme la matière de mon livre ») de l’écriture ses étapes – et nous-mêmes ayant pris habitude de le lire selon marquage de ces trois étapes d’édition – on ne trouvera rien si on suit le mot pages, mais dans votre Montaigne numérique suivez donc les occurrences du mot cahier.

L’idée de critique génétique n’est pas liée forcément à l’existence de brouillons papier. On le vérifie hautement pour Rabelais, la répétition structurelle des chapitres du Pantagruel, sa cannibalisation du manuscrit intermédiaire dit Cinquième Livre en sont les exemples. De même pour Saint-Simon, les mémoires intermédiaires (sur les ducs, sur le « bonnet »), ou ses additions manuscrites à Dangeau n’étant pas une ébauche retravaillable, mais une suite de dispositifs d’écriture menant à la rédaction linéaire des Mémoires, l’écriture manuscrite témoignant de sa non réversibilité (la ligne de larmes au décès de son épouse, voir reproduction dans Brouillons d’écrivains, BNF, 2001).

Quand Claude Simon écrit : « Les mots sont autant de carrefours où plusieurs routes s’entrecroisent. Et si, plutôt que de vouloir traverser rapidement ces carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s’arrête et on examine ce qui apparaît dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d’échos se révèlent », il parle bien entendu de la propre constitution de ses pages, mais c’est le principe qui va aussi régir le définitif – si une des dimensions esthétiques essentielles de sa structure narrative c’est d’inventer dans la linéarité de lecture ce qui sauve son procédé graphique polyphonique d’écriture.

L’espace génétique n’est pas l’espace de cette trace spécifique qu’indiquait Roger Chartier, et qui est d’autre part indépendante de la fixation par l’imprimé (les placards corrigés de Balzac, comme le fait que longtemps le passage à l’imprimerie impliquait la disparition matérielle du manuscrit qu’on lui confiait). « La façon dont, dans le monde électronique, vont se rencontrer ces deux éléments, le rêve idéal d’une textualité sans appropriation et la présence affirmée de la figure d’identité qui est celle de l’auteur, est une des grandes incertitudes du futur », termine Roger Chartier dans Brouillons d’écrivain en 2001, « tout ce que l’on peut faire aujourd’hui, c’est repérer des possibles, en sachant que notre imagination est sûrement plus bornée que l’inventivité des techniques. »

Et si l’important c’était le combat ? Ce qu’on déploie dans le temps de l’écriture pour la maintenir dans sa fusion, comme le soudeur à l’arc l’acquiert dans son premier apprentissage, petit mouvement du poignet pour tenir la goutte en fusion à mesure qu’on la fait avancer pour qu’elle induise la liquéfaction du métal en amont, et donc se refroidisse. Toutes les stratégies sont acceptables, depuis effacer le fichier ayant servi au tirage imprimante, pour se forcer à le recopier (Jean Échenoz l’inimitable, voir vidéo BNF) depuis le mur en face sa table de travail recouvert de ces mêmes tirages imprimantes et composé comme surface entièrement tenue à l’oeil (Valère Novarina). J’apprécie que les outils d’aujourd’hui me permettent de composer (comme les musiciens, sur format numérique ou page pré-imprimée, travaillent sur portée et transfèrent sur le numérique leurs codes de calligraphie, ces codes eux-mêmes, voir Boulez ou Cage ou Scelsi et d’autres, étant un des espaces de la création) sur une page-écran convoquant le même fini typographique de la tradition du livre (wysiwyg : what you see is what you get). Mais pour nier ce fini et reprendre en main mon texte, j’ai besoin régulièrement de le reconfigurer dans d’autres polices ou de le lire hors de la configuration page. Pour recréer cette distance, si je n’utilise plus jamais de tirage imprimante (ô méchant contact du papier industriel formaté), je transfère le fichier produit sur une liseuse ou tablette qui me permette via son écran tactile corrections, annotations et révisions, l’informatique se pliant aisément désormais à cette souplesse charnelle qui était l’apanage de nos calepins.

Mais, si brouillon est synonyme de cette ébauche maintenue délibérément dans son état d’imperfection, pour ma part, c’est l’écriture « nuage » qui devient mon vrai brouillon – l’insécurité relative de l’écriture en ligne, le texte se défendant seul dans le codage des blogs primaires. Il y a donc, dans ma pratique personnelle, la nécessité d’un travail d’avant la forme, ou d’un espace suffisamment fluide pour accueillir l’imprévu de la forme, et c’est ce que je nomme brouillon, si l’espace graphique des calepins et carnets avait cette fonction, mais qu’on la transpose évidemment dans le numérique, tout en la conservant comme étape.

Reste l’inconnu encore plus décisif : les écrivains sans brouillon (c’est le titre de l’article sur Victor Hugo, dans Brouillons d’écrivains). Reste qu’on le sait, évidemment, uniquement parce qu’une édition critique nous les offre : là où les très minces carnets préalables de Dickens et Dostoïevski se ressemblent tant, dans le silhouettage décisif des lieux et des voix. Les Carnets de Henry James, lecture si considérable pour qui écrit, ne sont pas des brouillons, plutôt le laboratoire de l’invention en amont de l’écriture, à quoi renvoie aussi la magnifique injonction Retour amont de Char. L’oeuvre numérique, en cassant la frontière fermée de l’objet transactionnel qu’est le livre, casse aussi la frontière entre la strate fixe de lecture dense, qui va être organisatrice (parce que stable, même si cette stabilité est évidemment elle-même recomposable, révisable, augmentable), supprime aussi la notion de brouillon, et l’augmente en l’adjoignant éventuellement à l’oeuvre, par seule décision de l’auteur, qui fixe lui-même les limites de l’amont et de l’aval entrant dans le périmètre de ce qui définit le livre comme site.

On ne gagne rien, on ne perd rien, on déplace. On ne change rien à la décision de l’auteur de conserver ou de supprimer le chemin qui mène à l’oeuvre (Mémoires d’Outre-Tombe comme premier exemple de cette volonté exprimée comme telle ?). On complexifie certainement l’espace esthétique de la construction comme participant de l’oeuvre elle-même : c’est sans doute ce qui définit globalement l’art plastique du XXe siècle, et dont peut-être le Don Quichotte d’Orson Welles serait la quintessence à jamais ? (Mais, dans ce cas, ayant son fondement dans la construction même du deuxième livre, quand Cervantès fait venir Don Quichotte sur les lieux mêmes des fausses aventures du Quichotte d’Avellaneda, pour prouver que lui, le héros romanesque véritable, fait autrement : Avellanada ayant en ce sens contribué d’une façon essentielle à la constitution d’une notion d’écrivain qui ne préexistait pas au XVIIe siècle.

« Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer », c’est par cette phrase de Char que je terminais ma propre contribution à Brouillons d’écrivains [1], il y a dix ans. Merci au robot Heritrix de garder, dans le fond réfrigéré de ses empilements de disques et système de pérennisation, quelques-uns des blogs secrets qui me servent de brouillons.

 

Saint-Simon, ligne avec larmes au décès de son épouse © BNF

[1ET merci aux équipes BNF pour cette remarquable mise en ligne...


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1ère mise en ligne 26 décembre 2010 et dernière modification le 9 avril 2011
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