décentralisation

temps, démolition, couleurs et Rilke


Depuis que je me rends au lycée Fernand-léger d’Argenteuil, prenant le train gare Saint-Lazare, j’ai adopté une place, toujours la même, wagon de tête du RER, en général pas grand monde (je suis rarement aux heures ou dans le sens de pointe), en face les chiottes (mais personne ne s’en sert, et un panneau signale obligeamment qu’il n’y a pas d’eau), parce qu’on y bénéficie d’une fenêtre qui s’ouvre, et permet de photographier, toujours le même côté.

C’est ainsi que j’ai une collection assez large des quelques mêmes points récurrents, dont la centrale qui à Gennevilliers fait le bord de la Seine, juste avant Argenteuil.

Me fascinait, tout l’an dernier, cet assemblage hétéroclite de bâtiments surajoutés, chacun se greffant sur le précédent avec une couleur, des matières, une échelle sans "rapport énonçable" (selon l’expression favorite qu’employait avec nous ses étudiants, autrefois, Gilles Deleuze).

Chaque image prise selon les saison, le ciel, la vitesse du train, accumulait une précision : je ne me suis jamais arrêté, je n’ai pas cherché à y aller à pied. J’aimais aussi le détail du quai de déchargement du charbon, côté fleuve, si semblable à l’embarcadère de Billancourt. Accumulation géante, pour fournir l’énergie à la ville. Et l’abandon lui donnait, par les vitres noires, les tags, le silence et les grillages, une pesanteur silencieuse et sur l’eau admirablement hiératique.

En juillet, j’ai commencé à photographier la démolition. Parfois quatre pelleteuses ensemble pour en manger le ventre par le dedans. Laissant apercevoir par les façades éboulées des étages en suspension, des galeries et des accumulations intérieures qui valaient bien le désordre extérieur. Les mois suivants, de septembre à novembre, j’avais l’impression que les machines n’en viendraient jamais à bout : plus on voyait l’intérieur du monstre, plus il semblait grandir.

Et puis là, en janvier, soudain l’impression contraire : toutes les couleurs auraient fondu dans ces tas pyramidaux que les démolisseurs assemblent sur le ciment du sol, par matières.

Dans mes pages préférées de littérature, il y a cette description de la "face intérieure" d’une maison démolie, au tout début du siècle, dans les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke. C’est dans ces couleurs, celles qui s’accrochent aux fissures, aux bribes, aux angles, qu’il sentait cette haleine des choses qui marquait pour lui le rapport de l’homme à là où il vit.

Aurait-il fallu préserver la cathédrale d’énergie, au moins dans son cube de brique originel, planté sur le fleuve ? Sans doute non. Pourtant, à ces cathédrales du culte de la ville, lorsqu’elles meurent, le sentiment que c’est la ville qu’on nous prend... Ce 25 janvier, à découvrir le vide, je sais que je ne photographierai plus la centrale. Dans le RER vide , désormais, je lirai (Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge, par exemple.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 26 janvier 2005
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