Jean Rolin | une traversée de Sarcelles


un atelier d’écriture web à partir de "Zones", 1995


un autre article lire, grandes pages & invités, au hasard :
Claude Guerre en son jardin

En 1995, Jean Rolin fait paraître Zones.

En 3 parcours successifs, de juin à octobre, il accomplit à pied un contournement général de Paris. Dormant sur place, même s’il est à 4 stations de métro de chez lui.

Jean reprendra souvent ce dispositif nomade, et chacun de ses livres sera toujours issu d’une expérience préalable directe – comme le magistral Terminal Frigo.

La page ci-dessous est un bon exemple de la façon dont s’organise cette narration qui, en chaque point, trouve son principe de réalité, sa façon d’absorber un petit bout de monde, en essayant de se faire presque exhaustive sur l’ensemble des perceptions, voix, couleurs, informations.

Ce mardi 10 avril 2011, amis de la RMS, je vous propose donc l’exercice suivant :
- décider arbitrairement d’un point précis du monde, urbain ou pas urbain, mais à une condition, que vous puissiez énoncer (pour vous, pas pour moi) en quoi ce point précis correspond à une interrogation, une mythologie, un souvenir autobiographique qui vous soit d’importance.
- utiliser tout ce qui est à votre portée via Internet (Google Earth et Street View mais pas seulement), mais aussi documents et souvenirs personnels, pour tenter, sur un déplacement narrateur de quelques dizaines de mètres, une inscription la plus exhaustive possible de ce lieu urbain.
- penser que cet exercice prend son sens là où nous ne disposons pas de représentation narrative préalable du monde – évitons les grands monuments, les lieux touristiques, privilégions les souvenirs d’enfance, les petites rues où s’est perdu, les périphéries urbaines.
- penser que nombre des lieux urbains sont des lieux socialisés, dont l’importance est inversement proportionnelle à leur normalisation – parkings d’hypermarchés, toits d’immeubles, ronds-points des voies express, murs anti-bruits – ces lieux sont souvent dépositaires d’enjeux esthétiques majeurs (peinture de Hopper, cinéma), mais il faut une intentionnalité à la littérature pour s’y risquer.
- de nombreuses démarches web s’inscrivent dans cette recherche : prendre le temps d’explorer Dreamlands, virtual tour d’Olivier Hodasava, ou mes propres pages Buffalo.
- on écrit sur le mode de la performance, que vous alliez à Berlin, New York, Moscou, ou au long du tramway de Reims, on rapporte du texte, des informations, des images, un vrac – vous me l’envoyez par mail, je mets en ligne à mesure, on interroge ensuite l’objet collectivement produit.

À vous...

FB

Images : Sarcelles, juin 2006.

 

Jean Rolin | une traversée de Sarcelles


Lundi 22 août.

Le temps est maussade, lourd et gris. Le vent a dû tourner : désormais, c’est au décollage que les avions survolent Sarcelles à basse altitude. Dans le centre commercial Les Flanades, la plupart des boutiques sont fermées, et il en va de même à Garges-lès-Gonesse, dans le centre commercial du quartier de la Dame Blanche. Livrée à elle-même, derrière le rideau de fer soigneusement tiré, la faune de l’animalerie, dans son désarroi, pousse des cris variés (à l’exception des tortues qui, ignorantes de ce qui les attend, se tiennent coites). Comme à l’accoutumée, les murs du centre sont couverts d’affichettes sommaires, anciennes ou récentes, qui vantent tour à tour la révolution péruvienne ou celle des Tigres tamouls, le cinéma indien, le Nouvel An kurde, la fête du Têt ou celle de « la femme africaine, et camerounaise en particulier ». Au PMU, je voisine avec une tablée de retraités dont le porte-parole — celui dont la voix porte le plus loin, et dont l’opinion fait autorité — ressemble à Léon Zitrone. « Moi, dit le porte-parole, s’adressant à ses commensaux, j’ai passé trente ans de ma vie — les plus belles de ma putain de vie — en Algérie. Je vivais à Alger dans le quartier israélite. Dans ce temps-là, il n’y avait pas de racisme.

Oui, renchérit un autre, le racisme, il est venu de France, de métropole. » Après quoi la tablée se livre à un tour d’horizon des problèmes internationaux. Pour le porte-parole, il ne fait aucun doute que les Français — les autorités françaises, plus précisément soient responsables de la destruction de l’avion du président rwandais, laquelle a donné le signal du génocide des Tutsis. Les autres semblent partager son point de vue. Etrange époque, tout de même (même s’il y en eut d’autres) où beaucoup de simples citoyens, peut-être la plupart, sont persuadés d’être gouvernés par des menteurs, des voleurs et des assassins et n’en paraissent pas autrement surpris ou révoltés. Puis le porte-parole en revient aux années de guerre, il évoque la destitution d’un magistrat juif, en Afrique du Nord, par les autorités françaises, et le cas des passeurs de Juifs, dans les Pyrénées, qui dépouillaient leurs clients avant de les abandonner. Bref, voilà un homme qui ne nourrit plus guère d’illusions sur ses semblables.

En route vers les confins de la pseudo-ville et de la pseudo-campagne, désireux d’explorer un échantillon de leur (pseudo-) limite, je constate que la boucherie Chez Claude a retrouvé toutes ses vitres et que la synagogue a écopé d’un nouveau graffiti « Mort aux Juifs ». Au-delà de « Disneyland », j’emprunte le chemin crayeux que j’avais repéré lors d’un précédent séjour, puis un autre chemin plus flou, vaguement tracé par un piétinement sporadique, qui suit le mur de protection des voies du TGV. De part et d’autre du mince filet d’eau, contenu dans une rigole de béton, que les cartes désignent comme le « Petit Rosne », des prairies s’élèvent légèrement, au nord et au sud, où pâturent de nombreuses vaches et un cheval blanc. Sur la gauche, le sentier côtoie un ravin dont le fond est rempli d’appareils électroménagers hors d’usage. Dans le lointain on aperçoit des bâtiments agricoles et des meules de foin. Le bruit des avions, des trains, est incessant, mais pas si fort qu’on ne parvienne à distinguer, en se rapprochant d’Arnouville, les échos d’un concert canin de plus en plus fourni, de plus en plus discordant, caractéristique de l’habitat pavillonnaire. On imagine sans peine, au passage, dans quelle hantise de Garges, de ses émeutes, de ses bandes, doivent vivre les pavillonnaires habitants d’Arnouville. Sur le mur de soutènement de la route (la D 208) qui franchit la voie ferrée aux confins de Sarcelles et d’Arnouville, je relève ces deux graffitis (de la même main) : « Sortez de votre merde » et « Le peuple français n’est qu’un troupeau » (peut-être l’auteur, qui pour se rendre de Garges à Arnouville dut emprunter le ravin, a-t-il été inspiré par le spectacle des vaches en pâture). Dans Arnouville, je suis l’avenue Carpeaux, bordée de pavillons, plantée d’une double rangée de tilleuls et d’érables. Très peu de circulation. On n’entend que le bruit des chiens et celui des tondeuses à gazon. En repassant les voies vers le côté de Villiers-le-Bel (à moins que, de l’autre côté, ce soit encore Arnouville ?), je tombe sur une boutique très modeste, fermée pour cause de lundi, et surmontée d’un grand panneau lumineux sur lequel s’affichent successivement, en lettres rouges, ces données : « Pâtisserie-boulangerie », « lundi 22 août », « 11 h 37 », « Saint-Fabrice », « 25° C ». Je ne rapporte ces détails que parce que, désormais, c’est une des caractéristiques lancinantes de la pseudo-ville — c’est-à-dire en particulier, mais pas exclusivement, de la banlieue — que cette prolifération cancéreuse de signes, ou de messages (et donc aussi de supports pour ces signes et pour ces messages), qui ne s’adressent à personne, émanent on ne sait trop de qui, et ne sont porteurs d’aucun sens, leur seule justification étant peut-être d’offrir au vandalisme des cibles dont la destruction ne saurait être tenue pour un délit. Le long de la voie ferrée, je croise deux vieux à bicyclette que j’entends grommeler « C’est encore des Kurdes, ça, des clandestins », et un peu plus loin, les fenêtres ouvertes d’un très ordinaire pavillon laissent voir en effet des ouvriers, hommes et femmes, penchés dans un espace très restreint sur des machines à tisser.

Après avoir traversé une minime partie de Villiers-le-Bel, je reviens vers Sarcelles le long de la N 370. À l’horizon se dresse la silhouette d’une réplique grossière de la statue de la Liberté, peinte en bleu, signalant un hôtel sans nom, parfaitement cubique, « 135 F la chambre » (ceci en énormes caractères), voisinant au milieu de rien avec un magasin de vente Peugeot, une station-service, un Intermarché, un Brico-Marché, un hôtel Confortel-Louisiane, et un long bâtiment battant pavillon de l’« Alliance Biblique ». De part et d’autre de la route, survolés par des lignes à haute tension, des champs de blé déjà moissonnés, des champs de maïs, des tracteurs et d’autres machines agricoles en mouvement : tout cela semblant appartenir à un univers parallèle, inaccessible — d’ailleurs aucun chemin ne permet de passer de la route à cette apparence de campagne —, peut-être virtuel. Point de vue que paraît attester la carte Michelin Banlieue de Paris, où tout l’espace « rural », qui pousse ici sa pointe la plus avancée dans le nord- ouest de la capitale, est représenté en blanc, par opposition au jaune des zones habitées et au vert des parcs ou des bois : Empty Quarters.

 


© Jean Rolin, Zones, 1995…



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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 avril 2012.
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