Orsay | rencontre avec l’homme-volcan


dans le bureau de Jacques-Marie Bardintzeff


Retour index général du web-roman.

 

note du 19.04.2013
Exactement 1 an que je commençais la mise en ligne de ces rencontres, porte ouverte sur monde fascinant. Et puis l’expérience se referme, chacun continue de son côté sans se croiser. Et pourtant, entre littérature et sciences, comme il y aurait à inventer, créer, raconter...

note du 19.04.2012
François Bon, dans le cadre des résidences d’écrivains en région Île-de-France, est accueilli sur le plateau de Saclay par S(Cube). Les rencontres avec scientifiques et chercheurs, urbanistes, acteurs de terrain sont ensuite diffusées sur le site ArtScienceFactory (avec liens complémentaires et large transcription des propos échangés). Première rencontre : à Orsay – stop, reprise : tout le monde dit Orsay, mais si c’est par écrit il faut dire Université Paris-Sud sinon ça vexe – donc voilà, reprise : ce jour-là, à l’université Paris-Sud, première rencontre est avec le volcanologue Jacques-Marie Bardintzeff. Photographies en bas de page : FB, les 4 photographies de paysages volcaniques © JMB, source ici.

Je ne sais pas lui, mais d’arriver ainsi aux soixante ans qui se profilent, il y a lourd de questions sur soi-même, les chemins pris ou pas pris, leur arbitraire, et ce qu’il nous est loisible d’entreprendre, quand on ne saurait plus entreprendre de la même façon maintenant, même lorsque confrontés à des logiques neuves, ou qui requèreraient toute cette légèreté d’invention.

C’est pour cela qu’à un moment je lui ai posé une question sur le risque : dans l’approche des volcans, et d’une vie toute liée aux volcans, qu’est-ce qui obscurément en soi tient au goût secret du risque ? Et c’est en montagnard qu’il m’a répondu : que la montagne, justement, lui avais appris à ne pas se confier au risque, et que le plus risqué de l’expérience pouvait tenir à cela.

Donc, pour cette première rencontre, qu’accepte de nous recevoir (je suis accompagné de Florian Delcourt, en rédaction d’un mémoire sur arts et sciences) un homme qui a exactement mon âge, mais dont – je crois – tout me sépare : il est né à la montagne, je suis né à la mer. Il a ce physique sec et léger de ceux qui franchissent les cols à bicyclette. J’ai peu voyagé, et n’ai arpenté que des villes, et lui s’est rendu sur tous les volcans du monde ou à peu près. Pourtant, il nous accueillera en prétendant le contraire : qu’outre l’âge en commun, on a au moins Led Zeppelin et le Paranoïd de Black Sabbath, et c’est parti.

Ce sera ma première question : est-elle pareille, en nous-mêmes, l’image de la vieille terre, si nos itinéraires nous ont conduit à l’arpenter de façon aussi différente ?

Je ne sais pas que la réponse viendra plus tard. Quand il évoquera, dans un détour de notre conversation, la formation de cosmonaute qu’il avait suivie lors de ces premiers vols internationaux, et comment il avait franchi le seuil des présélections : ainsi, le volcan ultime serait la terre vue d’en haut ? Et aussitôt il le confirmera d’une autre façon : devenu un chercheur réputé, assumant la direction de thèses, l’université lui propose ici un bureau plus grand (la carrière se mesure au nombre de fenêtres, découvrons-nous). Et lui, qui depuis 30 ans, ayant tant voyagé, est toujours resté dans ce parallélépipède étroit et encombré, refuse sous ce prétexte : s’il veut s’habituer à la navigation spatiale dans un Soyouz, c’est ici qu’il doit rester, où tout est à portée de main, murs, fenêtre, classeurs, plafond.

Par exemple, dans la carte géographique que j’imaginais la sienne, avant la rencontre, avec comme points de repère les volcans qui structurent son travail, j’avais mis sur un planisphère des points fixes, rougeoyants, plus ou moins importants. Et je découvre très vite, au contraire, que sa carte géographique est d’abord faite des chemins qui mènent au volcan, plus que du point volcan lui-même. Au point, lorsqu’il parle directement du volcan, que c’est encore ce chemin qui se démultiplie, presque fractalement, le lieu de coulée étant finalement toujours une sorte de but inatteignable, et quand bien même on va jusqu’à son bord ultime, tout le travail tient à ce dépliement (il évoque quelque part le plus petit volcan du monde, un forage ayant provoqué en Islande une coulée de lave d’un mètre cube).

Ce sera une permanence (pas si surprenante, si l’armature de son travail concerne le volcan comme système cinétique, et les nuées ardentes) que ces longs traits alors qui partent du lieu de travail ou d’habitation et se déroulent vers le point au lointain.

Ainsi, pour son premier volcan, au Guatemala, la première fois qu’il effectue un long vol en avion, et la ville où on s’héberge au plus près, et la permanence chaque fois des amitiés nouées, la relation souvent fraternelle à qui sur place vous guide. Pour les Kerguelen, il fallait un mois pour s’y rendre, précise-t-il, et une fois sur place le bateau ne revenait que trois mois plus tard.

Avec de curieux effets de réel, renvoyant par exemple si bien aux Cent vues du mont Fuji version roman d’Osamu Dazaï : un voyage tout au bout du Kamchatka, et pendant 10 jours le volcan invisible dans la brume ou le déluge de pluie, qui ne sera qu’un grondement, un tremblement tout proche et puis il faut repartir. Au contraire, lors d’un survol de l’Afrique, le pilote qui accepte de faire un léger détour pour venir survoler à ras le cratère du Kilimandjaro, comme il ne l’aurait jamais approché sur la montagne même. Duquel des deux volcans Jacques-Marie Bardintzeff peut-il dire qu’il l’aura connu ?

Ce qui me renvoie brutalement à moi-même, tout au long de cet échange (mais je pense seulement maintenant que lui ne le voit pas, puisqu’il lui tourne le dos) : toujours cette question de l’âge, du temps, des mythes sans lesquels nous ne nous serions pas construits, nous n’aurions pas échappé à notre première pesanteur, mais comment s’en débarrasser ensuite, et faut-il même s’en débarrasser ?

Les premières questions que je pose à Jacques-Marie Bardintzeff sont liées à ce mot vocation dont il a fait le titre de son livre le plus autobiographique (Vocation volcanologue). Une passion pour le minéral dès l’âge de 5 à 7 ans, avec collection des échantillons. Je voulais l’interroger sur ce qui conduit à passer de l’amour des fossiles (je les connais bien moi aussi, les fossiles des pré-Alpes calcaires) à la matière en fusion et mouvement du volcan, dans la rupture brève qu’est le temps de son éruption. Mais sa réponse nous désarme : Jacques-Marie voit le minéral là où nous ne voyons que l’objet transformé et fini. Le goudron de la route ou le sable dans le ciment du trottoir, le calcaire dans le plâtre des murs ou le silicium parmi les molécules plastiques de son ordinateur au clavier rafistolé (comme si, moi, je pourrais écrire quoi que ce soit sur un clavier rafistolé au scotch). Il le voit dans l’eau et d’où elle vient : l’univers de la minéralogie, pour lui, est dans la plus parfaite continuité (porosité ?) avec celui même du corps.

C’est donc la question du temps qui passe avant les autres. Il parlera plusieurs fois d’émotion. C’est un mot que je n’aime pas, j’aurais voulu qu’il le démêle. Il l’applique aux perceptions, il l’applique à l’écriture, à l’aventure humaine. J’aurais voulu qu’il le distende selon l’esthétique, la violence du beau naturel, la quête de soi-même dans la relation, ou le face à face avec ce qui nous dépasse autant. Mais quand Jacques-Marie Bardintzeff cite (non pas à notre requête) ce qui serait le point le plus natif ou originel ou culminant de cette émotion, il cite (toujours selon ce principe du chemin sur la carte évoqué plus haut) ces moments où on est le premier à laisser trace de son pas sur un minéral qui n’a que quelques instants d’âge (oublié de lui demander : c’est quoi l’âge d’un minéral, l’instant où il a refroidi sur notre croûte habitée ?). Derrière lui, punaisés, des dessins d’enfants avec de beaux volcans en cône surmontés d’un panache : il dit que c’est le plus merveilleux pour lui, d’expliquer à un enfant qu’une pierre peut être plus jeune que lui, l’enfant.

Le temps donc ici comme système : le temps bref de l’éruption, par quoi nous advient le mot volcan, si peu décisif – événement chaotique – dans l’assemblage terrestre qui conduit à la rupture, et l’histoire (humaine y compris, puisque les volcans sont toujours des zones d’habitation dense, par seule force de nécessité, il en parle très bien) l’histoire ensuite des longues transformations. Je me sentais intimidé, hors ma ballade Etna, de ne connaître des volcans que ceux du Cézallier : voilà qu’un peu plus tard j’étais fier de les connaître mieux que lui, qui s’en tient au tour du lac Pavin – seulement il sait y voir tellement plus.

Mais le temps qui s’appliquerait aussi à celui du travail et de la pensée ? Tout d’un coup, quand il dit habiter ce bureau depuis 30 ans, revient la carte géographique imaginaire avec les routes vers tous les volcans du monde. Sur son bureau, dans les minuscules boîtes en plastique avec échantillons, non pas donc les curiosités sur les étagères, mais bien, sur ce bureau typique du mobilier des années 60 (nous en avions un pareil au garage), le mot Stromboli sur l’étiquette est-il un volcan à lui tout seul ? Dans les étagères, des suites de classeurs cartonnés, eux-mêmes portant royalement l’âge auquel on a écrit à la main, sur la tranche, le nom du volcan ou de son pays : Cameroun ou Vanuatu comme Amérique ou Hawaï ou Java et tant et tant d’autres. Je sais bien que l’ordinateur (pas un foudre d’ordinateur ultra-moderne ou fin joli comme le mien) est pourtant en lien en temps réel avec probablement la totalité des événements sismisques ou volcaniques perceptibles à chaque instant sur la totalité des 1546 volcans dénombrés de notre planète. Quel rapport entre ces expéditions de dix jours (souvent, aujourd’hui) ou de trois mois (autrefois, au Guatemala ou dans les Kerguelen), et le temps ici, dans la capsule spatiale au mobilier de 30 ans d’âge, dans le couloir de ce bâtiment isolé dans la forêt d’Orsay-Sud ? Il plaisantera sur le mot terrain, et comment il est devenu pour lui et sa famille un jeu y compris pour les expéditions du dimanche.

Mais cette complexité du temps n’est plus du tout un jeu, quand – et là de mon fait, et pourtant qu’est-ce que j’ai le trac, qu’est-ce que je suis timide, moi qui me sens bien dans le web justement parce que la tête est toute seule dans son pays – je lui pose une question indiscrète et directe sur l’écriture. Sur le terrain, ce qu’il note, comment il note, sur quoi, avec quoi. Nous autres plumitifs avons nos rituels : du temps où je me servais de carnets et cahiers, j’en faisais provisions en Italie, et rare que je passe dans une ville étrangère sans entrer dans une papèterie (loin, ce temps). Là encore, Jacques-Marie Bardintzeff est aux antipodes. Il ouvre le rabat du meuble à sa droite : la seule partie des archives qui soit invisible. Là, une énorme pile de carnets. De préférence, un Clairefontaine du même modèle, il donne l’explication : suffisamment vertical pour s’adapter à la poche droite du pantalon. De la même façon, et sans parler de Flaubert taillant 120 plumes d’oie avant de partir en Égypte, le stylo est un de nos rituels : seulement, quand vous êtes sur la lave en mouvement à 3400 mètres ou à surplomber un lac acide, retour au crayon papier.

Quand il s’agit de ces questions touchant à l’écriture, j’ai moins de gêne, je force. Jacques-Marie révèle alors deux choses, qui me semblent d’infiniment d’importance pour la pensée :
- lorsqu’il repart sur un volcan, il reprend avec lui le carnet en cours lors de sa dernière visite, et reprend les notes, parfois à des années de distance, là même où il les avait laissées. Les cahiers et carnets (voir photo) sont donc des silos d’écriture géo-localisés, certains capables d’enchaîner une décennie d’observation en plusieurs voyages. Le cahier n’a pas affaire au temps, mais au lieu et au nom du lieu.
- lorsqu’il prend des notes, il ne lui est pas possible de rester dans l’écriture scientifique. C’est là qu’il commence à parler d’émotion : l’émotion est immédiatement objet langue. Il dit qu’il sépare, dans son carnet, les deux niveaux ou les deux mondes d’écriture. Page de gauche, les notes subjectives, page de droite les observations et relevés scientifiques. Je force encore : une publication éventuelle, un jour (je cite Luminet ou Klein), sous forme littéraire, de ces notes prises là où, nous, nous n’irons jamais, les pieds dans le feu originel même, et le choc violent de la terre : il ne l’envisage pas, se refuse à penser ces notes dans une idée de poétique (c’est défini par Aristote, on peut avoir langage commun). Il dit qu’il s’y réfère et les réemploie dans les textes narratifs de ses livres de vulgarisation. Et moi, qu’est-ce que j’aimerais lire ce qui advient de nos mots, puisque nous avons le même âge et écoutions les mêmes musiques, lorsqu’écrits au crayon de charpentier du carnet à 1,76 euros (c’est lui qui nous l’a précisé), sorti de la poche sur le volcan même.

Parce que rien ne serait possible autrement : cela aurait signifié que la langue même est usée, et stérile, et inutile pour eux, qui viennent nous décrire la terre, dans les structures et les temps que nous ne percevons pas.

Ainsi, pour tenir le parallèle, de la photographie : certaines des images que signe Jacques-Marie vous restent dans la tête avec la force d’un tableau. C’est la violence du beau naturel, le déferlement de ce qui nous excède, notre immersion soudaine dans le feu originel. Pourtant, si ce beau se révèle au marcheur, sa mince et sèche silhouette de montagnard avec son barda sur le dos, il ne suffit évidemment pas de faire une photo souvenir. Ses photos sont des constructions, un geste qui à la fois éloigne et annule l’immense tableau pour le constituer comme image, image qui nous recréera, à distance de temps et d’espace, la violence de ce beau naturel autant que ce qu’il en lisait lui-même, dans cette ville japonaise et ses buées, dans cette force élémentaire du Cameroun. Et comme il a ouvert le meuble aux carnets (mais, juste à côté, de ces boîtiers d’anciennes diapositives : il ne les numérise donc pas ?), Jacques-Marie Bardintzeff parle de la photographie en elle-même comme d’une passion née et grandie indépendamment des volcans. Il cite son premier achat, un inusable Voigtländer, puis plus tard d’un Nikkormat : et c’est celui qui l’accompagne toujours dans ses expéditions, le tout mécanique et sa pellicule, quand son petit numérique ne lui sert qu’à documenter. On n’amènera pas Jacques-Marie Bardintzeff à parler de son art photographique ? À quel moment comprendre ce qui sépare la photographie document de la photographie pour elle-même ? Est-elle un hommage au volcan ? Y a-t-il un équivalent de ce saut ou cette séparation pour ce qui concerne les mots et l’écriture ? Photographier l’excès, parce qu’on en fait provisoirement partie, est une question en soi parfaitement photographique – et quand il parle de ses appareils, de l’apprentissage des gestes, il est bien conscient qu’il pratique cet art autrement que comme spectateur, et en tant qu’art. Alors en refuser le concept, parce qu’alors la science même, la pensée ici de ce qui vous déborde, des forces telluriques sans échelle à nous-même rapportable, des systèmes cinétiques complexes, des enchevêtrements du temps, devient en soi-même art au plus vieux sens d’où nous l’avons séparé via la notion de culture, et qu’on pourrait avoir le souhait de rejoindre ?

Et si c’était par cette notion d’acteur/spectateur que nous pourrions alors passer de la conversation, et du visage devant moi, au tableau de liège derrière lui, qu’il ne voit pas mais qu’il sait par coeur, puisqu’il en commentera chaque image ?

On a parlé de nos grands-pères : le mien, envoyé à Verdun sitôt sorti de l’école normale d’instituteur, est affecté au front comme vaguemestre (il sait lire), avec un âne pour porter les plis, les ordres, les comptes et les lettres (il est de la campagne). Le sien finira dans le fond d’un cratère, sympathisant avec un jeune Allemand de son âge, qui mourra à l’aube tandis que lui remontera, une jambe en moins. C’est l’invalide de guerre qui emmène l’enfant dans la montagne, avec lui qu’il découvre les minéraux.

Une fois, en 1961, à l’aéroport d’Orly tout neuf, j’avais vu de près Joseph Kessel, et je savais que Simenon prenait chez nous son essence, pendant la guerre. Lui, Jacques-Marie Bardintzeff, croisera Haroun Tazieff parce qu’Arthaud, l’éditeur de Tazieff, est une maison de Grenoble. Chez moi, la télévision arrivera en 1962 : assez tôt pour l’attentat du Petit-Clamart, puis l’assassinat de Kennedy. Chez Jacques-Marie Bardintzeff, en 1966 : dans la pleine épopée des Apollo et des Soyouz, avant que trois ans plus tard, à deux extrémités de la France, nous ayons probablement assisté en même temps, devant des postes en noir et blanc, aux premiers pas d’Armstrong sur la lune. Nous avons lu en partie les mêmes livres, comme Martel et son exploration des eaux souterraines (ou Siffre), et Jules Verne : mais Jules Verne m’a enfermé dans l’imagination des horizons inaccessibles, pareil qu’on regardait la mer en grimpant dans les deux arbres du jardin, quand lui il est parti rejoindre, et toute une vie s’y englobe, les volcans qui finalement se présentaient à lui comme la montagne derrière sa ville, faite pour y monter.

C’est peut-être ici que les chemins se séparent, mais que justement nous avons à poser cette séparation comme question : lorsque nous étions nous-mêmes au lycée (en seconde en mai 68, lui comme moi, mais nous n’en avons pas parlé), le cloisonnement n’était pas si grave qu’il l’est aujourd’hui, avec la normativité du bac français, le tri vers les terminales étanches. Jacques-Marie Bardintzeff parle de la langue de Buffon (probablement sans connaître son voisin savoyard, Valère Novarina, qui pourrait en réciter par coeur, du Buffon) et comment – en tant que langue – elle excède son objet de sciences naturelles. Comment se tendre la main à travers la séparation invisible ? Qu’est-ce que notre langue, si elle s’arrête aux pupitres, sans se confronter aux monstres ? (Non pas le volcan, mais les systèmes complexes qui les organisent, non pas le temps, mais en qu’il est lui aussi cinétique et multiple.)

Des photographies et coupures de presse sur le tableau de liège, derrière Jacques-Marie Bardintzeff, certaines datent peut-être du jour où il a pris possession du minuscule bureau, avec ses tiroirs et placards vides, et le gros microscope tout neuf. Il y a les cosmonautes : non par hasard, l’accent mis sur ce premier vol où Américains et Soviétiques avaient décidé d’un rendez-vous commun, là-haut dans l’espace, et de créer la possibilité d’un sauvetage mutuel. Et tout en haut, encore une autre image : cette fois, c’est lui qui a fait la photographie. Enfant, sur le bord des routes du tour de France, attraper l’instant où passe Jacques Anquetil. Avec mes propres copains, nous avons commencé à nous courber sur les haut-parleurs rabattables de nos tourne-disques et ériger en mythe les figures que nous y entendions. Je n’en renie rien. Lui suivait le cycliste sur la route solitaire, c’est dans le moment où ça monte dur, que la montagne les sépare (et que la photographie devient possible).

C’est là que commencent les questions non posées, ça ne se fait pas dans les deux premières heures. Si là, dans le petit bureau avec ses tiroirs, classeurs, échantillons, piles de dossiers, on a parfois soudain envie quand même de reprendre le sac à dos, les godasses de marche et l’avion, non pas pour la date prévue mais là, tout de suite, impérativement. Ou bien si on la sent, la respiration grognante des laves du Cameroun ou de Sumatra, dans les rêves, ou à travers la fenêtre. Ou pourquoi, lorsqu’il évoque la beauté calme du minéral, ce sont plutôt des formes éteintes qu’il évoque, source chaude en pleine ville au Japon, étranges découpes purement blanches en Turquie, orgues déchiquetées des rives d’Écosse. Et à quoi ça pense, un volcanologue (il tient à ce mot), le soir, si dans sa bibliothèque il y a de la géologie et du sport, mais pas les livres qui m’accompagnent, moi qui ne fus qu’un seul jour sur un volcan, en touriste.

Il y a deux livres que je souhaiterais offrir à Jacques-Marie Bardintzeff, le premier c’est Lettrines 2, de Julien Gracq : parce qu’un géologue entre dans la littérature, y reste géologue, et réarrange la littérature à sa façon minérale. Le second évidemment un André du Bouchet, puisqu’il ne connaît pas : ils sont pourtant du même pays, des mêmes montagnes. Je lui offrirais les Carnets d’André du Bouchet, et peut-être lui-même, Jacques-Marie qui a mon âge, lirait autrement ses propres notes. Cette fois, le chantier Saclay est bien ouvert.

JPEG - 379.6 ko
Florian Delcourt et Jacques-Marie Bardintzeff, Orsay, avril 2012.




retour haut de page

écrit ou proposé par : _ François Bon
Licence Creative Commons site sous licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne 18 avril 2012 et dernière modification le 19 avril 2013.
Merci aux 1179 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page.