Marc Graciano, ou l’exemplarité Corti

"Liberté dans la montagne", récit puissant, force et beauté de la langue


Il y a des semaines ou l’avachissement par paliers des médias littéraires (ça descend toujours et ne remonte pas) nous fait tellement écarquiller les yeux, qu’il est encore plus urgent de manifester ce qui nous constitue, à travers l’invention littéraire, comme communauté, curiosité, force et partage. Et convoquer ces enfoncements muets que sont nos lectures quand elles comptent.

Ainsi de Liberté dans la montagne, de Marc Graciano. 311 pages grand format serrées qui viennent de paraître chez Corti, pas d’indication roman sur la couverture. À la très vieille façon de Narcisse et Goldmund (la tradition de la montagne, ici, est aussi germanique que chez Büchner ou Bernhard), deux personnages – un vieil homme et une petite fille, mais ce sont à peine deux figures comme notre propre et permanente distension intérieure –, dans une époque non datée, remontent vers une origine qui n’est rien d’autre que la figure permanente de l’origine, une anabase, en traversant les archétypes et mythes successifs qui, de toujours, nous font communauté.

Époque non datée ? Le jour finissait, ou depuis bien des jours suffisent. Si ce qui est convoqué tient des figures médiévales, il y a longtemps que par Duby et d’autres nous savons les porter aussi dans nos affrontements du présent. Il suffit de poser ce déclin, il nous englobe encore.

Les archétypes ? la troupe et la guerre, le bivouac, la joute, la ville, l’abbé, la vallée, le village, enfin l’amour. J’ai repris ci-dessous les 15 pages (sur 300, j’espère que l’éditeur ne m’en voudra pas – en tout cas bravo à eux, il y a version numérique aussi), la séquence de la chasse. Une langue délibérément proche de celle de Froissart, la grande majesté des vocabulaires spécialisés, du temps qu’on avait besoin de nommer les mystères tout auprès... Fascination égale à celle que j’avais eue pour La traversée de la France à la nage de Pierre Patrolin l’an dernier – Patrolin qui m’était tout aussi inconnu que l’est Graciano.

De Fabienne Raphoz, qui avec Bertrand Fillaudeau dirige les éditions Corti, j’ai su que Marc Graciano leur avait soumis il y a 4 ou 6 ans un premier manuscrit, qu’il n’y avait pas eu publication mais un dialogue approfondi sur la démarche, et que c’est à eux, donc toutes ces années plus tard, que Marc Graciano a envoyé sa tentative suivante. Ne pas trop chercher d’écho dans la presse (sauf dans le Magazine littéraire je crois), mais une belle présence libraire et un bouche à oreille qui fait que le Graciano fait mine de rien son score – ce qui semble d’ailleurs plutôt indifférent à Fabienne Raphoz (« Du moment que j’aime ce texte »). On saura d’elle que l’auteur vit quelque part entre l’Ain et le Jura, a 47 ans, écrit depuis longtemps on s’en serait douté, et exerce pour vivre le métier d’infirmier psychiatrique – ce qui est parfaitement indifférent à la beauté de la langue et l’accomplissement du récit, le travail de titan pour composer chaque figure après l’autre, mais doit certainement donner fond à la connaissance des limites ou de l’extrême humain dont témoigne ce livre, sans quoi d’ailleurs il n’y aurait pas littérature.

Et c’est de tout cela que nous les remercions.

FB

- Liberté dans la montagne sur site éditions Corti.
- Marc Graciano reçu par Alain Veinstein


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Marc Graciano | Liberté dans la montagne (extrait : « Une chasse en hauteur »)


1

Le lendemain du banquet, les hommes du village se retrouvèrent devant la maison du veneur juste au point du jour. Le veneur avait préparé pour eux du vin chaud avec des épices que tous prirent dans des tasses en terre debout devant la maison du veneur et dans le froid de l’aube. Le monde autour d’eux fumait de brouillard dans le jour naissant et pareillement fumaient les tasses de terre que les chasseurs tenaient au creux des mains. Les mains des chasseurs étaient rassemblées sur les tasses comme dans un geste de prière. Comme dans un geste d’oraison devant la gloire du jour qui naissait et tous humaient délicieusement la vapeur qui s’échappait de leur boisson avant d’en prélever une petite gorgée. Le veneur fit circuler du pain de seigle et de la viande séchée et la viande était très salée et elle était filandreuse comme une étoffe usée et les chasseurs avaient aussi pris dans leur besace, en guise de provisions, du fromage de brebis et des bandes de porc salé et fumé et ils avaient aussi des chanteaux de pain sec et tous avaient une gourde d’eau et certains avaient une gourde de vin. Tous les chasseurs portaient des bottes de cuir à lacets et ils portaient des chausses de cuir par-dessus leurs braies de lin et ils portaient une couverture de laine en bandoulière et, pareillement en bandoulière de l’autre côté, ils avaient une grande corne de vache en guise de ‘trompe pour sonner durant la chasse et s’informer entre eux des mouvements du gibier et aussi pour parler aux chiens à distance. Certains avaient de longs et robustes épieux en buis et les épieux avaient été savamment écorcés et leur pointe avait été durcie dans le feu et d’autres portaient des massues de bois renforcées avec des clous à tête de section carrée et le bois des gourdins et des épieux était poli et glacé à force d’usage car c’étaient là d’ancestrales armes que les anciens avaient léguées. Non point peut-être les armes elles-mêmes mais la façon pour les confectionner. Des armes robustes et simples et utiles pour chasser le gibier dans le marais ou pour protéger les troupeaux des grands carnassiers descendus de la forêt et, même, certains des hommes avaient une francisque avec eux et c’étaient des francisques légères qui auraient pu faire office d’armes de jet autant que de casse-têtes mais que les hommes, avant toute chose, avaient prises avec eux pour débiter du bois dans la forêt, au cas où il faudrait construire un abri ou bien alimenter un feu, et le manche des francisques était sculpté et il était enjolivé de plumes rares d’oiseaux et l’un des deux frères portait avec lui une serpe dont le manche était ceint d’un ruban de cuir qui se prolongeait pour enlacer étroitement son poignet, ainsi pouvait-il lâcher le manche sans perdre l’outil, et le vieux avait sa dague avec lui et aussi son bâton et aussi sa couverture de laine et le veneur avait un arc en if avec lui, non point un arc dont les branches auraient été chantournées dans un baliveau de l’if, comme usuellement un arc était fait, mais un arc pour lequel le veneur avait gardé les formes primitives et tortueuses de la perche d’if, le veneur ayant seulement écorcé la branche de l’if et l’ayant sectionnée de telle façon que chaque branche de l’arc possède à peu près la même grosseur et certainement la même longueur et il avait fixé à chaque section des poupées en corne et il avait habillé l’exact milieu de l’arc avec un manchon de cuir en guise de poignée et c’était un arc étrange et puissant aux formes torsadées de serpent et l’arc était bandé avec une corde de chanvre à plusieurs brins différemment colorés que le veneur avait fabriquée et le veneur portait l’arc sur son dos avec la corde barrant et comprimant sa poitrine et le veneur avait un carquois en écorce de bouleau dans le dos et les flèches étaient empennées avec des plumes grises de héron et les flèches avaient des fûts en cèdre et elles étaient armées avec des lames biface en métal et les lames étaient extrêmement effilées quoique leurs corps soient un peu oxydés et le veneur avait aussi une mince et longue pique avec lui et la pique était armée d’une pointe en bronze et la pointe était acérée car le veneur avait passé la soirée de la veille à l’affûter méticuleusement, et pareillement les lames des flèches, et quand il dirigeait la pointe de la pique vers le ciel, le veneur pouvait s’en servir comme d’un bâton de marche car il avait fixé un abras en guise de protection à l’autre bout et le veneur avait enroulée plusieurs fois autour de sa taille une cordelette de chanvre et il avait une couverture roulée en bandoulière et il avait aussi sa fine dague à la lame damasquinée dans l’étui ouvragé qu’il portait à sa ceinture en serpent et il avait aussi un long fouet de cuir et le fouet enroulé était fourré dans la tige d’une de ses bottes. Les hommes avaient rassemblé tous les chiens clabauds du village en plus des deux griffons du veneur et la bande des chiens s’ébattait joyeusement autour d’eux et les chiens jappaient et ils se battaient et le veneur demanda aux hommes de se maculer le visage et les mains avec de la suie afin de se rendre moins visibles dans l’ombre de la forêt quand ils y seraient puis, quand le disque du soleil commença de se dégager lentement des vapeurs du marais, les hommes et les chiens se mirent en marche en empruntant le petit chemin de pierre qui, à l’est du village, montait vers la montagne et les chiens pissaient partout frénétiquement et aussi, à tour de rôle, chacun des chiens abaissait curieusement son arrière-train et le chien déféquait un peu à l’écart du sentier et toute la troupe des hommes et des autres chiens le dépassait si bien que le retardataire devait ensuite adopter un petit galop pour rattraper la troupe et toute la troupe, les chiens devant les hommes, gravit le sentier qui menait à la montagne, les silhouettes des hommes armés et celles des chiens qui les devançaient palpitant dans la neuve lumière du jour.

2

Quand les hommes furent parvenus sur un plateau dans les hauteurs de la forêt, ils commencèrent à brousser car il n’y avait plus de sentier maintenant. Le sentier d’abord angustié avait progressivement dégénéré en une maigre sente herbue qui assez vite avait disparu dans le ventre de la forêt. Les hommes s’étaient écartés et ils s’étaient disposés en ligne et ils broussaient et ils cherchaient des pistes, le veneur se maintenant en arrière en compagnie des chiens, et ils virent les pistes de nombreuses bêtes qui n’étaient point de l’espèce qu’ils s’étaient donnés pour projet de chasser et ils virent les pistes de plusieurs troupes de sanglier mais c’était chaque fois une grosse laie avec sa compagnie de bêtes rousses et ils les délaissèrent et ils virent les pieds de plusieurs solitaires mais ce n’étaient point de suffisamment gros animaux et ils les négligèrent puis, vers le milieu du matin, l’un des hommes trouva l’empreinte d’un gros solitaire et il alerta ses compagnons. Le veneur qui examina la trace dit que l’animal était un vieux et un immense solitaire. Le veneur évalua son âge à bien plus de trente années et il évalua son poids autour de cinq cents livres et il évalua la longueur de ses défenses et de ses grès et il dit qu’ils n’étaient pas si grands en vérité car très probablement fort usés voire même ravalés et le veneur dit que l’animal avait une longue hure grise et, comme s’il le connaissait intimement, le veneur dit que c’était un être farouche. Un être timide et effacé mais aussi irascible et qui pourrait se montrer féroce lorsqu’il serait dérangé puis le veneur prit un de ses deux griffons et il lui attacha autour du cou la longue cordelette que jusque-là il avait gardée à la taille puis il mit le chien sur la voie et le chien prit la voie. Le veneur tenait son chien loin au bout de la longe et il laissait le chien aller et faire librement son travail et ils avancèrent ainsi sur plusieurs centaines de perches et le veneur put déterminer assez sûrement la direction que l’animal avait prise et, bien que les autres hommes n’eurent point décelé dans le comportement du chien une quelconque différence avec celui habituel, le veneur dit que le chien lui avait clairement indiqué que la voie était fraîche et que l’animal était passé là à l’aurore puis le veneur demanda aux deux frères, qui étaient les meilleurs pisteurs, de se séparer et de pister la voie et chacun des frères partit d’un côté de la voie et chacun fit une large demi-boucle très loin vers l’avant de la voie. Ainsi, les deux hommes délimitèrent une hypothétique aire où l’animal aurait pu se trouver. Les deux hommes flairaient et pistaient et, quand ils se rejoignirent plus loin dans la forêt, aucun des deux n’avait vu le pied du sanglier qui serait sorti de la place qu’ils avaient immatériellement délimitée et ils surent ainsi que le sanglier était remisé dans cette partie de forêt. Cette partie de forêt qu’ils venaient de fictivement borner et, de surcroît, à eux deux, les pisteurs avaient tracé une suffisamment large boucle pour ne point déranger l’animal qui s’y trouvait mais quand bien même l’auraient-ils dérangé que, par leurs déplacements, ils l’auraient plutôt rabattu vers le centre de la place qu’ils avaient virtuellement cerclée et les deux hommes revinrent ensemble vers la troupe de leurs compagnons afin de rendre compte au veneur. Après les avoir entendus, le veneur prit ses deux griffons et il les mit sur la voie du grand sanglier tandis qu’il gardait le reste des chiens avec lui, attachés deux à deux et les deux griffons prirent la voie en jappant sourdement et ils disparurent dans la forêt pour rapprocher l’animal de chasse qui leur avait été désigné puis, pendant un long moment, les chasseurs n’entendirent plus rien d’autre que le bruit du vent dans les arbres de la forêt et aussi les cris braillards de geais qui cajolaient au fur et à mesure que les chiens les dérangeaient puis ils entendirent quelques abois graves et espacés puis les cris des deux chiens se firent plus fréquents et davantage haut perchés et, enfin, les deux griffons se récrièrent dans la forêt. Ils émirent de rageuses lamentations tourmentées et les autres chiens accoués aux pieds du veneur pleurèrent d’impatience et d’excitation et le veneur découpla les chiens et le reste des chiens rejoignit les deux griffons dans un houraillis chaotique et bigarré et, après qu’ils les eurent rejoints, et qu’ainsi la meute fut reconstituée, une grande hurlade éclata dans la forêt car c’était maintenant toute la meute des chiens qui avait empaumé la voie du grand sanglier et qui se récriait. Les chasseurs demeurèrent sur pied, écoutant et jouissant des cris des chiens dans l’ombre de la forêt. Ils regardaient le sol en inclinant curieusement la tête afin de mieux concentrer leur écoute. Afin de mieux déterminer la direction que la chasse prenait puis, quand ils l’eurent sûrement déterminée, ils se lancèrent tous à la poursuite des chiens et du gibier.

3

Peu de temps après que la chasse fut lancée, le vieux solitaire se ravisa et il interrompit sa fuite. H s’accula à un petit fort rocheux dans la pente qu’il gravissait et il décida d’attendre ses poursuivants qui ne l’inquiétaient pas vraiment mais qui devaient l’agacer fortement. Très vite, les hommes qui suivaient derrière entendirent que les cris des chiens avaient cessé de se déplacer et qu’aussi ils avaient pris une sonorité particulière. C’étaient des plaintes mêlées de fureur et de peur, et, à ces signes, les chasseurs devinèrent que le sanglier était au ferme. Les chasseurs se rapprochèrent vitement et, se rapprochant, ils entendirent les couinements courroucés du sanglier qui chargeait les chiens et aussi les piaulements des chiens qui étaient attaqués et les chasseurs virent un des chiens qui revenait vers eux en boitant bas et le chien semblait assez sérieusement blessé et il passa près d’eux sans les regarder. Le chien semblait éminemment concentré sur sa douleur et il avait pris la claire décision de déserter le combat et, sans même chercher l’accord du veneur, le chien reprenait le chemin du village dans la vallée et le veneur ne chercha point à l’en dissuader. Quand les chasseurs aboutirent presque à la place du ferme, le sanglier reprit sa course. Il reprit sa course dans la montagne avec la meute des chiens à ses trousses mais deux chiens restaient sur la place. Les deux chiens avaient été éventrés et l’un avait été complètement éviscéré et la totalité des boyaux du chien gisait à ses côtés et le chien vivait encore et il geignait. Le veneur pouvait voir le cœur du chien qui battait contre la paroi du médiastin mis à nu. L’autre chien avait été moins fortement ruiné mais une artère fémorale avait été touchée et le chien gisait mort dans une mare de son sang que le sol, moussu à cet endroit de la forêt, avait en partie épongé. Le veneur s’agenouilla dans la mousse près du chien encore vivant et il vit que le chien ne pourrait point être sauvé. Le veneur parla doucement au chien et il lui dit qu’il allait le tuer. Il le lui dit en toute franchise et avec une grande aménité et il sortit la dague qu’il avait dans son étui sur le côté et il prononça des mots tendres pour apaiser le chien et il planta sa dague dans le cœur mis à nu du chien. Le veneur ôta la vie du chien et le chien eut un dernier souffle. Un aboi très faible et bref. Le chien eut un ultime hoquet. Le chien eut un dernier spasme musculaire qui concerna son corps tout entier puis le chien s’alanguit complètement et il cessa de geindre et de respirer. Avant de quitter le cadavre du chien, le veneur remit le paquet tiède des tripes dans le ventre du chien puis le veneur entreprit de rejoindre la chasse qui, durant ce temps, s’était beaucoup éloignée car le sanglier, pensa le veneur, avait clairement opté pour un forlonger. La trajectoire de la fuite du sanglier était parfaitement rectiligne à travers la forêt infinie qui couvrait les montagnes et son train était rapide et il resta inchangé durant tout l’après-midi et, si les chiens chassèrent d’abord à vue, ils ne purent ensuite que suivre, loin derrière lui, la voie du sanglier et seuls les deux griffons rapprocheurs aboyaient de temps à autre afin de guider les chasseurs qui depuis bien longtemps avaient été distancés.

4

Les chasseurs avaient interrompu leur traque et ils s’étaient rassemblés pour boire et se reposer à l’ombre d’un petit éperon rocheux. Ils parlaient et ils se concertaient. Ils parlaient tous très vite et en même temps, debout avec le buste penché, et la sueur de la course avait ridé leurs visages, maquillés de suie, d’infimes rigoles et, ainsi grimés et absorbés par leur conciliabule, ils semblaient d’étranges officiants venus dans la forêt pour observer un rite secret. Des prêtres clandestins venus établir un culte sacré. Des eubages venus interroger l’esprit de la forêt et donc, ils parlaient avec le buste penché et avec une voix anxieuse car ils commençaient à perdre espoir de forcer le solitaire. Car la chasse s’était tellement éloignée d’eux qu’ils n’entendaient même plus la voix des griffons de tête et, si les hommes pouvaient supputer la direction que la chasse avait prise, ils étaient désormais incapables de la situer avec précision et, parce qu’ils ressentaient de la fatigue, ils hésitaient à se lancer un tant soit peu au hasard dans la vaste forêt où la traque les avait menés et, de plus, en guise de mauvais présage, plusieurs chiens avaient quitté la traque pour revenir vers eux. Les chiens étaient harassés et leurs gorges pantelaient et ils vinrent directement s’allonger aux pieds des chasseurs pour haleter désespérément et certains chasseurs les abreuvèrent avec de l’eau puisée à leur gourde qu’ils proposèrent aux chiens dans le creux de leur main. Les chasseurs disaient leur inquiétude au veneur et le veneur percevait dans leurs voix le timbre de la défaite. Le visage maquillé de suie du veneur était soucieux et défait et le veneur écoutait intensément la forêt en même temps qu’il réfléchissait à ce que ses compagnons disaient. Il huma bruyamment le fond de l’air et, à travers les frondaisons, il jugea du point de sa course auquel le soleil était parvenu et il s’apprêtait à abandonner la chasse et à demander aux hommes de grailler avec leurs cornes pour sonner la retraite et rappeler les chiens quand ils entendirent la chasse qui revenait vers eux car, inexplicablement, le vieux solitaire avait renoncé à son forlonger et il avait décidé de rentrer dans son cantonnement habituel. Un vieillard de sanglier morose et capricieux pensa le veneur et, dès ce moment, la chasse prit une autre tournure car le vieux sanglier était pris entre les chiens et les hommes et il commença à ruser et à brouiller sa piste et, plusieurs fois, les chiens furent pris en défaut et le veneur dut rejoindre la meute et il aida chaque fois les chiens de tête à débrouiller la voie et, même, une fois il rappela toute la meute avec sa trompe car les chiens avaient empaumé la voie d’une bête de change et, une fois les chiens rassemblés, il les réprimanda d’une voix forte et coléreuse puis il les harangua d’une voix âpre et enjouée puis il les remit sur la voie du vieux solitaire dont il avait retrouvé une unique empreinte dans une flaque de glaise et ils délogèrent l’immense bête noire remisée dans un taillis de buis où la bête fit longtemps un fracas formidable avant de daigner repartir à découvert. La bête sortit si près du veneur que le veneur perçu son odeur et c’était vraiment comme l’odeur de la réglisse, pensa le veneur, et le veneur put remarquer aussi que l’animal avait une de ses écoutes complètement déchiquetée, mais que c’était là blessure ancienne et le veneur eut le temps de préparer et d’armer son arc et il décocha une flèche par trois quarts arrière dans la fuite tonitruante de l’animal et la lame était tellement affûtée et le sanglier était tellement robuste et massif que la flèche aurait pu le traverser de part en part sans qu’il ne s’en rende compte mais la lame buta contre un os dans le corps du sanglier et sans doute fit-elle vibrer quelque chose dans le corps du sanglier car le sanglier éructa un grognement coléreux en poursuivant sa fuite. C’était une mauvaise flèche qui ne satisfit pas le veneur car elle avait touché l’animal bien trop en arrière du poitrail et elle avait évité les points vitaux. Le sanglier partit à la vue des chiens avec la flèche qui s’était fichée dans son flanc, quasiment jusqu’à hauteur de l’empennage, et, dans l’enthousiasme de l’action, le veneur cria taïaut exhortant les chiens à chasser à vue, ce dont il se repentit assez vite car le sanglier se révéla très loin de ses fins, et, très vite, la bête distança les chiens. Très vite, elle les mit de nouveau en défaut.

5

Les autres chasseurs s’étaient dispersés et ils s’étaient postés dans la forêt. Ils s’étaient postés dans les endroits où ils supposaient que l’animal de chasse passerait afin de sonner de la trompe à sa vue et ainsi rameuter directement les chiens et, ainsi, épargner la course des chiens sur ce terrain accidenté. Le vieux avait choisi de se poster sur la pente d’un petit mont boisé dans une haute futaie de mélèzes. La pente était tourmentée de gros rochers calcaires et les rochers étaient colorés de lichens et ils étaient peuplés de mousses et aussi de fougères femelles et le sous-bois était pauvre et seulement parfois habité par de vastes colonies de houx et le soir tombait et l’air était encore jaune et lumineux mais déjà frais et le vieux pressentait que la nuit serait bientôt là. Les rayons rasants du soleil couchant passaient entre les grands fûts des mélèzes et ils y déployaient de successifs rideaux de lumière dorée que le vieux avait passé calmement et silencieusement pour rejoindre son poste. Le vieux avait progressé à pas de loup dans cette parcelle de forêt primaire avant de voir sa marche stoppée par un abattis de grands mélèzes foudroyés par une vimaire de l’année précédente et le vieux avait pénétré dans ce chablis afin de se poster, un peu à sa périphérie, au flanc d’un gros rocher qui le surplombait. Une mégaphorbiais s’était développée dans l’espace qui avait été créé là et elle était peuplée de hautes graminées et de beaucoup d’ombellifères et elle était aussi envahie par de hautes fougères aigles et les fougères étaient si hautes qu’elles en paraissaient géantes et le vieux fut enseveli sous leurs frondes en les traversant. Le vieux se posta sur le rocher et, parfaitement immobile, avec ses habits de peau et avec son visage et ses mains maquillés de suie, il devint invisible. Le soir tombait et des bandes de brume rare remontaient du bas de la forêt et le vieux observa qu’il y avait une vaste flaque d’eau argileuse plus bas dans la mégaphorbiais et que l’eau qui y stagnait en paraissait savonneuse. Après un peu d’attente, le vieux vit l’animal de chasse apparaître. Le vieux ne l’avait point entendu venir ce qui était surprenant au vu de la taille monstrueuse qu’il avait mais l’animal se faufilait avec beaucoup de discrétion et presque avec la légèreté d’une danseuse à travers l’espace illuminé de la futaie et il vint se remiser et se protéger dans la mégaphorbiais où il se figea devant la flaque comme s’il était surpris que sa longue fuite qui durait depuis le matin aboutisse devant l’eau d’un fossé. Le vieux vit l’animal rester longtemps pensif et immobile devant l’eau de la flaque comme s’il rêvait. Comme s’il pensait. Comme s’il essayait d’y lire son avenir. Les chiens de tête semblaient avoir définitivement perdu son assentement ou, du moins, ils connaissaient un long défaut qui semblait devoir durer jusqu’à la nuit. Le vieux se situait à moins de cent pieds du grand sanglier et il observa que le sanglier avait le poil terne et poissé de sueur et que sa hure grise était en berne et le vieux pouvait voir les plumes grises de la flèche hérissant son flanc s’animer sous la respiration profonde et désordonnée de l’animal puis il y eut un mouvement d’air sur la pente. Il y eut une saute de vent et le solitaire se tourna vers l’endroit où le vieux se trouvait cherchant de ses yeux myopes et fatigués l’origine de ce qui avait alerté son sentiment et il grogna en montrant ses grès et, tout en grimaçant et montrant ses dents, il s’enroula sur lui-même en reculant, et, établissant ainsi son équilibre pour reprendre sa course, il reprit sa course et, pendant encore un peu de temps après que la bête fut partie, le vieux perçut les battues lourdes de son galop rapide le long de la pente boisée.

6

Le veneur avait sonné le rappel des chiens et des hommes et tous s’étaient retrouvés au sommet d’une crête dénudée. La crête avait la forme d’un vaste cirque rocheux qui surplombait la plaine et le marais et, d’où ils étaient, les chasseurs pouvaient voir, très loin en contrebas, les frêles lumières de leur village qui clignotaient timidement dans la nuit claire et pure. Le village était beaucoup plus bas vers l’ouest au pied d’une autre crête. Les chasseurs avaient fait un vaste feu sur le haut du crêt et ils s’étaient déchargés de leur équipement et ceux qui les possédaient avaient sorti les gourdes de vin de leur besace et les gourdes avaient circulé entre les hommes debout devant le feu. Les hommes avaient longtemps parlé avec animation des péripéties de la chasse pendant qu’ils buvaient. Ils s’étaient contés la chasse et le vieux avait dit au veneur où il avait vu le sanglier et il décrivit au veneur dans quel état de forme l’animal se trouvait. C’était l’endroit où, pour la dernière fois, l’animal de chasse avait été observé et le veneur dit que le lendemain, avant l’aube, ils s’y déplaceraient et que, là-bas, directement ils réattaqueraient. Le veneur dit que l’animal de chasse était un solide et un endurant sanglier mais que la flèche qui l’avait blessé, même si elle n’avait point été fatale, faisait sourdement son office et que, n’eut été cette flèche que lui, le veneur, avait pu décocher, c’était une bête tellement forte et extraordinaire qu’ils n’auraient jamais pu la forcer. Mais le veneur dit que le fer faisait son travail dans les chairs de la bête. Qu’il faisait son office même quand la bête était au repos et le veneur dit qu’il avait confiance et espoir et que le lendemain, sans doute, ils forceraient la bête mais que, pour l’heure, le plus sage qu’ils avaient à faire, eux, les hommes et les chiens, c’était de se restaurer et bien se reposer puis le veneur vérifia les pieds de tous les chiens, enlevant les épines fichées dans les coussinets quand il le fallait, puis tous les chasseurs s’assirent devant le feu et ils se restaurèrent avec les provisions qu’ils avaient emportées et les chiens tournaient autour d’eux avec des yeux implorants pour en quémander des morceaux et parfois les hommes les repoussaient et d’autres fois ils prélevaient une portion dans le pain ou la viande qu’ils avaient pour la donner aux chiens puis les hommes se turent et ils rêvèrent assis devant le grand feu. Les chiens aussi rêvaient devant le feu. Les chiens s’étaient allongés devant le feu et ils rêvaient avec le museau posé sur les pattes de devant et, parfois, tous les chiens sursautaient quand ils entendaient un bruit dans la forêt ou quand un brandon explosait dans le feu. Le vieux était assis en tailleur et il songeait en regardant les mouvements des flammes. Il avait son bâton debout contre lui, contre sa poitrine, et, d’où il était installé de l’autre côté du feu, le veneur voyait la parure de plumes au sommet du bâton du vieux qui se dressait sur le vaste ciel étoile et la parure était animée par de subtils mouvements d’air nocturnes. Le veneur regarda un long moment le bâton du vieux puis il adressa la parole au vieux. Le veneur dit au vieux que lui aussi, jadis, avait eu un semblable bâton qui ne le quittait jamais. Il dit ceci dit en guise d’introduction puis, après avoir vérifié qu’il avait capté l’attention du vieux et des autres hommes, il entama son récit. Le veneur raconta qu’il avait confectionné ce bâton de marche, haut comme sa propre taille, dans un baliveau de frêne qu’il avait récolté dans son coin à morilles le plus fameux. Le veneur raconta que ce bâton était lourd à la main et qu’il possédait la couleur jaune pâle et trouble d’un liquide amniotique et il raconta qu’il avait forgé des abras à chaque bout et qu’il avait gravé des runes sur une petite face qu’il avait préalablement rabotée et que ces runes disaient que l’on obtient la victoire par la paix. Le veneur raconta qu’il laissait rebondir son bâton au sol en marchant ou bien qu’il le plaçait en travers de ses épaules avec les bras mollement passés par-dessus et que ce bâton était un véritable compagnon et le veneur raconta qu’il parlait au bâton en marchant ou bien qu’il dansait souplement en le laissant virevolter autour de lui, qu’il le laissait s’animer d’une vie propre et qu’il contenait seulement les mouvements les plus vifs du bâton qui l’auraient fait s’échapper de ses mains. Le veneur raconta que ce bâton était un être réellement autonome et vivant et que, lorsqu’il s’asseyait au haut d’un talus pour faire étape, le bâton lui parlait. Que le bâton lui parlait dans sa tête et qu’il s’adressait à lui dans un vieux parler d’oïl. Un patois paysan de rustaud celte auquel le veneur ne comprenait rien. Le veneur expliqua que c’était à cause des runes qu’il avait gravées que le bâton s’exprimait ainsi mais le veneur dit que c’était égal parce que c’était un bâton qui le guidait et qui le protégeait. Le veneur se tut en regardant le feu et, s’il ne dit pas aux autres comment il avait perdu son fameux bâton, il dit que tout cela qu’il racontait était arrivé à une étrange période de sa vie. Une époque, raconta le veneur, où il s’enorgueillissait de faire de la magie et où il prétendait avoir des dons de divination et, qu’à cette fin, il s’était constitué un jeu d’osselets avec les phalanges prélevées sur le squelette d’un ours le jour de l’équarrissage et, qu’à cette époque, il transportait toujours le jeu d’osselets dans une poche de ses braies et qu’aussi, dans une intuition de l’esprit, il avait ôté la porte et les fenêtres de la maison qu’à cette époque il habitait, ce afin que personne ne puisse désormais pénétrer dans un lieu si étrange ouvert à tous les vents et que du coup la maison en était devenue inviolable. Pas suffisamment pourtant, raconta le veneur, pour empêcher un couple d’hirondelles de nicher sur la solive la plus proche du mur de façade et de conchier ainsi le seuil de la porte et qu’aussi, raconta le veneur, il avait entrepris à cette curieuse époque d’extirper un énorme parpaing du mur de sa maison afin d’y confectionner une niche. Que cette niche c’était pour y allumer une chétive lampe à huile après qu’il aurait encollé une image pieuse sur l’enduit du mur juste au-dessus. Que cette lampe, c’était une petite lumière pour l’aider à prier et à méditer et qu’il extrayait l’huile du foie des poissons qu’il péchait et qu’ainsi il empuantissait tout le pays lorsqu’il allumait la lampe et que ce caillou il avait dû s’abalourdir lui-même pour le manipuler au sol et qu’ensuite, il l’avait canté sur un puits de sable et qu’il l’avait grossièrement épannelé et que ce caillou, une fois redressé et la base restée à l’état brut et à moitié enfouie dans le sol, lui avait servi de table. Qu’il lui avait servi de table druidique et qu’ensuite il avait décidé de peindre les enduits de terre recouvrant les murs de sa maison et qu’à cette fin, il avait cabaré plusieurs fois une soupe faîte d’argile prélevée dans la forêt au travers de tamis en toile chaque fois plus serré et qu’ainsi, il avait obtenu un lait très pur d’argile ocre rouge. Qu’il était devenu, lui le veneur, une espèce de chanoine sorcier et plutôt ubiquitaire et qu’il pensait vraiment à cette époque que le sang du christ était contenu dans la terre puis le veneur raconta qu’il avait pensé à enjoliver la charpente de sa maison de sculptures hiératiques et qu’il avait opéré au refeuillement des pièces maîtresses avec des figures d’animaux mythiques. Le veneur raconta que c’était un temple qu’il avait entrepris de construire et qu’aussi, il avait forgé une petite serpe en mauvais bronze et que le manche se terminait en un lacet de métal souple imitant le corps ondulant d’une vipère et que, le dail lui enlaçant ainsi le bras, le veneur s’en allait herboriser dans l’ombre de la forêt et qu’il caressait les plantes et qu’il leur parlait longuement avant de les faucher pour sa récolte. Qu’il demandait leur permission. Qu’il hachait leurs fraîches feuilles pour en faire de secrètes décoctions. Qu’il cabalisait solitairement la nuit dans de petites futaies obscures. Qu’il rassemblait en plein boqueteau un petit autel de graviers et de feuilles et d’œufs et de fruits, ceci afin d’invoquer les esprits du monde sylvestre mais qu’hélas, raconta le veneur, personne ne vint jamais. Que c’était là piètre maléfice. Que sans doute le rituel n’avait point été suffisamment christique. Que point suffisamment de sang n’avait été versé. Le veneur raconta aussi comment à cette époque il avait domestiqué une chouette. Une chouette de l’espèce dite d’athéna et pourvoyeuse de sagesse et qu’il l’avait desairée comme habituellement on le fait avec les jeunes oiseaux de proie. Qu’il l’avait prise niaise et qu’il l’avait nourrie et élevée en mâchant pour elle des beccades de viande qu’il régurgitait, et qu’il la gardait chez lui sur un bloc de cuir, comme un faucon de race, et qu’il avait confectionné des compromis de cuir à l’exacte mesure de ses tarses et que c’était en effet un oiseau très sage et presque toujours immobile et qui ne faisait jamais tinter les tourets de sa longe mais que de cette sagesse, dit le veneur, l’oiseau ne lui en avait point fait don. Qu’il ne la lui avait point transmise, malgré que, tout le temps que le veneur restait dans sa maison, l’oiseau de nuit le fixe incessamment de ses yeux ronds et jaunes. De ses yeux effarés et jaunes mais que pourtant, dit le veneur, il avait gardé l’oiseau de nuit avec lui, car au fil du temps, dit le veneur, la chouette lui avait paru d’agréable compagnie mais aussi parce qu’il l’emmenait dans la forêt pour, grâce à la répulsive attirance que sa présence créait chez les oiseaux d’autres espèces, les capturer aux gluaux ou au filet, la présence de la chouette lui évitant l’effort de longuement frouer ceci jusqu’au jour où, déliant intelligemment ses jets, la chouette avait déjoué sa surveillance et disparu dans la forêt de laquelle, dit le veneur, il n’aurait jamais dû l’exiler. Le veneur raconta aussi comment un jour qu’il engrangeait du foin frais dans le grenier de sa masure, pour la jument qu’il possédait à cette époque, il avait chuté à travers l’aflenoir et qu’il avait atterri dans un autre monde. Qu’il avait été victime d’un charme et qu’il avait été transformé en bête carnassière et sanguinaire. Une vraiment horrible bête de conte merveilleux, dit le veneur, et que, dès lors, il avait, été constamment pourchassé par ses ennemis, une bande de chevaliers graciles aux cheveux huilés, et qu’un éboulement déclenché à l’entrée de son terrier était sa seule défense et que, la nuit, il quittait son accul pour faire de furtives incursions dans le pays. Qu’il pouvait dévorer tout un poulailler mais que cela ne lui faisait guère plus d’effet qu’un abat-faim et que les vaches dans les étables louchaient alors vers lui dans un long regard arrière angoissé et désespéré. L’affreux loup-garou que j’étais devenu dit de lui le veneur. Le veneur semblait raconter toutes ces choses sans aucune forfanterie et aussi avec de la moquerie pour lui-même et il semblait ne jamais tricher avec la réalité mais, pourtant, le vieux avait de sérieux doutes sur l’exactitude de ce que le veneur leur contait mais le vieux se disait, et les autres hommes aussi sans doute qui depuis plus longtemps que le vieux connaissaient le veneur, que même si elles ne correspondaient à aucune réalité, les fables du veneur contenaient peut-être une part de vérité et les hommes défirent leur couverture de laine afin de s’y s’emmailloter et les chiens vinrent s’allonger en boule contre eux et tous, les hommes et les chiens, s’endormirent vite auprès du grand feu qui s’éteignait.

7

Le lendemain avant l’aube, le froid réveilla les hommes et les chiens. Les hommes s’éveillèrent sans bruit et les chiens s’étirèrent en miaulant et les hommes et les chiens partirent pisser autour du campement et les hommes revinrent pour s’harnacher avec leur équipement puis ils se partagèrent et ils terminèrent les provisions qui leur restaient puis ils burent l’eau qui leur restait puis ils rameutèrent les chiens et ils quittèrent le vaste disque de cendre par-dessous lequel les braises continuaient de couver. Ils redescendirent vers la combe où le vieux, pour la dernière fois la veille, avait vu le sanglier et, arrivés là, ils attendirent en silence le lever du jour. Quand la luminosité fut assez forte dans le sous-bois, les chasseurs se mirent à la recherche du pied de l’animal et ils eurent tôt fait de le retrouver. Le veneur mit tous les chiens sur la voie et tous les chiens empaumèrent la voie et ils défirent la nuit du sanglier. À peine une moitié d’heure après, les chasseurs entendirent les chiens brailler derrière le sanglier et la chasse prit le même tour que la veille car le sanglier avait décidé de fuir droit devant lui sauf que le train du sanglier était bien moins rapide et, de même, celui des chiens si bien que les hommes pouvaient suivre la chasse avec plus de facilité. La chasse parut même poussive au veneur et le veneur eut l’impression que le vieux sanglier lui-même ne croyait plus guère à son salut et qu’il s’était résigné à une mort prochaine et, en milieu de matinée, au moment pourtant où le soleil était déjà haut et que, la chaleur augmentant, sa voie allait plus facilement se dissiper, au moment où il avait le plus de chance d’en réchapper, le vieux solitaire renonça à fuir davantage et il se mit au ferme à la mi-pente d’un coteau accidenté. Les chiens eurent tôt fait de l’encercler et les chiens le fixèrent en l’attaquant mais ils l’attaquaient assez mollement et le sanglier répliquait lui-même sans trop de véhémence et tous, le sanglier et les chiens, semblaient attendre la venue des hommes. Le dénouement qu’allait apporter la venue des hommes mais, quand bien même les chasseurs n’étaient point trop éloignés, il fallut un petit moment avant qu’ils ne puissent rejoindre la place du ferme. En arrivant sur la place, le veneur se détacha en premier du groupe des hommes et il s’approcha à petits pas pressés du solitaire dont l’attention était retenue par l’attaque des chiens. Le veneur s’approcha par trois quarts arrière et, de vrai, le sanglier le laissa s’approcher car les attaques des chiens n’étaient point suffisamment virulentes pour retenir son attention et pour la détourner du veneur qui approchait et le veneur songea que le solitaire ignorait délibérément l’homme qui s’approchait. Le solitaire gris de boue avec des petits yeux noirs. Des yeux non pas furieux et méchants comme sans doute ils l’auraient été la veille mais des yeux fatigués et songeurs et le veneur s’approcha et il servit la bête. Le veneur servit le solitaire en enfonçant d’un coup sec la lame de la pique dans son cœur. Il assassina le solitaire comme un loup tueur. Un chasseur sans pitié mais aussi sans cruauté inutile. Le sanglier brailla un grand couinement désespéré et il succomba et les chiens se précipitèrent sur lui et ils escaladèrent son immense cadavre et ils molestèrent son cadavre mais le veneur repoussa les chiens avec sa voix et il les maintint à distance en faisant claquer son fouet sur leurs têtes. Les chasseurs ligotèrent le sanglier et ils le traînèrent jusqu’à un banc rocheux dans la forêt et, là, ils le vidèrent puis ils donnèrent les viscères aux chiens, sauf le foie et le cœur, afin qu’ils en fassent curée puis ils dépecèrent le grand corps du sanglier puis ils le découpèrent puis ils empaquetèrent les gigots et les grands quartiers de viande dans d’immenses feuilles de péta-sites puis ils fermèrent les paquets avec des lianes de lierre qu’ils coupèrent aux troncs des arbres voisins, laissant une longue poignée en liane à chaque paquet, puis ils firent un feu et ils grillèrent et ils mangèrent une à une chacune des côtes du sanglier et pareillement le foie et le cœur. Il ne resta qu’une large croûte de sang noirâtre sur le lieu de boucherie et de bien plus petites croûtes en forme de demi-lune sous les ongles des chasseurs. Il ne resta que la cape du sanglier ainsi que les os du squelette dont une grotesque mâchoire blanche et dénudée que les chiens se disputèrent. Durant ce temps, le calme était revenu dans la forêt. Les chasseurs prirent chacun un paquet de venaison et, dans une souple rotation du torse, ils élevèrent et ils posèrent le paquet sur leur dos et ils ceignirent leur front avec la poignée de liane qu’ils avaient laissé sur chaque paquet, en office de bricole pour le portage, et la troupe des hommes, chacun ainsi chargé de son paquet, descendit de la montagne vers le marais dans la vallée. Là où le brouillard maintenant partout répandu sur la montagne était faonné.

 

© Marc Graciano & éditions Corti, Liberté dans la montagne, janvier 2013.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 février 2013
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