#LedZep 11, flash-back | Jimmy Page, la tentation ésotérique

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin


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On sait qu’on part pour un gros livre, tout simplement parce que le sujet est important, qu’il y a beaucoup à dire, qu’on a la documentation qu’il faut. Alors un des plaisirs c’est la composition. Pour Bonham on s’appuie sur une percussion linéaire : la chronologie de la vie et des apprentissages. Pour l’autre extrémité, ou la diagonale du pentangle, le très mince et très secret Jimmy Page, et l’immense guitariste qu’il est, prendre le temps. Venir par les bords. La tentation occulte, c’est à la fois une permanence, un domaine qu’il garde longtemps secret, mais où il s’engage longtemps et matériellement, et à la fois ce qui permet peut-être d’affronter l’excès où soudain on est placé. Avant d’aller voir l’enfance de Jimmy Page, partir de sa fascination pour le mage Aleister Crowley, sous forme de bilan ou constat froid. Tellement a été dit ou supposé.

 

 

Alors laisser maintenant se profiler l’ombre mince du guitariste, celui que Bonham qualifie de pensif. Pour lui aussi, accepter que l’ombre précède l’enfance, et la magie même de son art (je réécoute cet absolu sommet qu’est le concert du Royal Albert Hall du 9 janvier 1970).

Ce 25 septembre 1980, Jimmy Page arrive à son tour à Old Mill Lane (la route du vieux moulin), conduit par son assistant : il n’a jamais passé le permis de conduire. Il est entendu par la police. La nouvelle vient d’être transmise aux agences de presse. Et le véhicule des pompes funèbres s’éloigne escorté de motards, tandis que des agents essayent de tenir à distance les journalistes et les photographes, pour qu’on évacue sous bâche grise le corps de John Bonham. On ne reverra pas publiquement Jimmy Page avant la conférence de presse du 4 décembre, où il annoncera, encadré de Peter Grant, Robert Plant et John Paul Jones, la fin de Led Zeppelin.

On est dans la ville très chic de Windsor, tout près d’Epsom où il a si longtemps vécu, tout près de sa première maison au bord de la Tamise. Une maison protégée par de grands murs, assurant d’abord la discrétion, que Jimmy Page vient de payer neuf cent mille livres à l’acteur Michaël Caine. Les façades côté ville sont discrètes, mais vu de la rivière les perrons et pelouses donnent fièrement, en pente douce, parmi les arbres, sur l’eau très calme et policée. George Harrison et Eric Clapton déjà, Ron Wood et d’autres plus tard ont ici gentilhommières : un genre de vallée des nouveaux rois pas toujours admise par les notabilités locale.

Jimmy Page a déménagé depuis, mais vit et travaille encore à Windsor, une grand maison discrète, avec portail à caméra, et studio aménagé dans les dépendances. Ce qui l’a décidé pour acheter Old Mill Lane, c’est la présence de bâtiments annexes pour répéter avec le gros son du Zeppelin, et il installera à proximité immédiate, dix minutes à pied, un studio qui va l’occuper des années. Il n’y habite pas encore : en 1980, outre sa maison de Londres (Tower House, dans Kensington) et Boleskine, sur le Loch Ness, l’ancienne maison de Crowley, il possède dans le Sussex un manoir appelé Plumpton Place, celui dont on aperçoit les étangs dans The song remains the same. Au mois d’octobre précédent, Philipp Hale, un type de dix-neuf ans (un garçon et non une fille, comme longtemps suggéré), qu’on a benoîtement et anonymement qualifié dans les journaux de friend of the band, « ami du groupe », y est mort d’une overdose et il y a eu enquête, tracas. Page n’étant pas présent, pas eu de suite pour lui. N’empêche que Plumpton Place est à vendre, et cela a précipité l’achat d’Old Mill Lane. En attendant, il vit à Londres, dans cette maison qu’il a toujours, quartier de Kensington, Tower House, une drôle de maison jouet début de siècle où toutes les pièces sont scénographiées, dans la chère et prestigieuse Melbury Road, et qu’il a aussi achetée à un acteur : Richard Harris. C’est là que le rejoint le coup de fil de John Paul Jones, le 25 septembre à midi.

À Kensington aussi, en 1973, Page a racheté une librairie de livres d’occultisme. Le magasin s’appelle Equinox, et il le revendra trois ans plus tard, après en avoir consacré les bénéfices à la republication de livres rares du maître qui l’obsède, Aleister Crowley. En tout cas, l’obsède suffisamment pour avoir racheté aussi, surplombant le miroitement sombre et opaque du Loch Ness, l’ancienne propriété de Crowley, et comme en 1975 il rachètera, en Sicile, une abbaye et une ferme ayant appartenu à l’initiateur de l’ordre de l’Aube d’Or (Golden Dawn), entre cabale et Rose-Croix, persuadé d’avoir rencontré en 1904 l’envoyé du ciel qui lui était réservé, communicant avec Horus, et qui se croyait lui-même réincarnation des mages Eliphas Levy et Cagliostro, Aleister Crowley. Prolifique auteur de toutes clés philosophiques (il a laissé sept cent soixante-dix-sept écrits), Crowley prônait et mettait en exemple la polygamie et l’inhalation d’héroïne, considérait que les lois qu’on s’inventait soi-même répondaient à une nécessité céleste, et qu’elles étaient justifiables pourvu qu’elles vous fournissent des sensations plus amples ou plus aiguës : disposer de filles ici et là, et plusieurs à la fois, s’aider de poudres même si la société vous dit le contraire, et communiquer par l’hypnose avec des ordres supérieurs parce que sur scène la transe qu’on éprouve doit bien participer elle aussi d’une transcendance, bson système était bien fait pour plaire aux rocks stars, et en a contaminé d’autres que Jimmy Page. Mais lui seul collectionnera systématiquement, dès ses premiers revenus de musicien de studio, les manuscrits de Crowley, puis ses cannes, lunettes et pipes puis les robes mêmes, enfin les maisons, et a mis son système en pratique au point d’en faire son maître unique. En 1977 il en poursuit encore les traces jusqu’au Caire.

Il s’en est beaucoup défendu, plus tard, Jimmy Page. Disant qu’à ses yeux Crowley a la même importance et le même génie que Dickens, pour lequel il a une égale fascination – et pourquoi ne pas le croire. Il dit que c’est une affaire privée, qu’il n’a jamais contraint personne à partager ses élections (I’m not interested in turning anybody on to anybody that I’m turned to). Il dit que c’est aussi une question de concentration et de méditation : qu’il a toujours aimé les maisons à proximité de l’eau, qu’il s’agisse des étangs de Plumpton Place, de la Tamise à Pangbourne autrefois, comme Windsor aujourd’hui, ou de cette maison d’Aleister Crowley au-dessus du Loch Ness : « Elle avait eu d’autres propriétaires avant Crowley, elle en a eu d’autres entre Crowley et moi-même. Et s’il y a eu des suicides, ce n’est pas la maison elle-même : c’est l’ambiance, vous comprenez, il faut être fort. Pour la musique cela m’aide… »

Est-ce qu’il n’a pas toujours dit avoir besoin d’isolement, de maisons à l’écart, est-ce qu’un musicien de son niveau n’a pas légitimité à souhaiter assez d’espace pour être seul, marcher, jouer ? Il dit qu’il aime l’inconnu, mais prend des précautions, n’y va pas en aveugle (« The unknown. I’m attracted by the unknown, but I take precautions. I don’t go walking into things blind… L’inconnu... Je suis attiré par l’inconnu, mais je prends des précautions : je ne marche pas aveugle vers ces choses-là »).

On raconte, de cette maison sur le Loch Ness, qu’elle a porté malheur à qui l’a occupée, bien avant Aleister Crowley. On parle d’une tête qui roule dans l’escalier la nuit : mais de combien de vieilles demeures anglaises, galloises ou écossaises n’en dit-on pas autant ? Jimmy Page n’y accorde pas crédit : lui, dit-il, n’y a jamais rien entendu, on lui a juste raconté et c’est tout ce qu’on saura, même s’il parle non seulement de croyance, mais de pratique : « I don’t really want to go on about my personal beliefs or my involvement in magic… Je n’ai pas à m’expliquer de mes opinions personnelles ni de ma relation à la magie ».

Revendue par Page en 1992, la maison a été reconvertie en hôtel de luxe, avec golf dans le parc, et la banque qui en est propriétaire ne fait pas ostentation de l’identité de ses célèbres prédécesseurs, de réputation sulfureuse comme Crowley ou prestigieuse comme Page, et aucun bruit depuis lors d’une fréquence anormale de suicides, ni de tête qui roule dans les escaliers : le Loch Ness n’est plus ce qu’il fut.

Où en est Jimmy Page avec Crowley aujourd’hui ? Après tout, chacun ses faiblesses : je suis fier comme bien d’autres, mes cinquante-cinq ans fêtées, de bichonner auprès de ma table une de ces guitares millésimées (ma Gibson acoustique au son de violoncelle) sans en savoir ni en tirer le dix-millième de ce qu’en tirerait Page, et même pas les morceaux classiques de Led Zeppelin à quoi s’amusent mes gosses qui me l’empruntent.
Mais qui sait, lorsqu’on manipule, pour quelques milliers de personnes, une masse sonore dont la force hypnotique ne tient qu’à la façon dont vous laissez aller le bout de plastique entre deux ongles hors de votre propre contrôle, si l’aide souterraine des écrits du vieux mage n’est pas, un instant, déterminante ne serait-ce que pour surmonter la peur infinie de soi-même, que chacun contient, mais à laquelle ceux qui s’exposent sur la scène se livrent nus.

 
Jimmy Page s’est marié sur le tard à une Brésilienne d’une génération de moins que lui, rencontrée en 1994, Jimena Gomez Paratacha, et ils ont eu trois enfants (Jana est née en 1995, Zofia Jade en 1997 et leur fils, Ashen Josan en 1999), et c’est elle qui l’a conduit à financer une fondation d’aide aux enfants déshérités (TASK, pour To abandoned street kids). Ils ont contribué à fonder à Rio un foyer pour ces gosses, avant de créer leur propre structure (ABC, pour Action for Brazil’s Children) : c’est cet engagement, et non la masse considérable des impôts de Led Zeppelin, qui lui a officiellement valu, en 2005, la remise par la reine elle-même de l’Order of British Empire (Clapton et d’autres en sont titulaires, mais Page n’a pas été fait « sir » comme McCartney et Mick Jagger) : n’empêche qu’il n’a jamais renié son Aleister Crowley, ni sa vénération pour l’occulte.

« Vous m’embêtez, avec Crowley… Quand je pense, dira une fois Jimmy Page, à tout ce que j’ai étudié dans la mystique et l’ésotérisme, et c’est toujours à Crowley qu’on me renvoie… »

Juste, il n’aime pas qu’on lui en parle.


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne 30 avril 2013 et dernière modification le 24 mai 2013
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