Led Zep #16 | flashback : Jim et Jeff, Jeff et Jim

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin


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Pour les parents de Jimmy Page, désormais, peut-être un réconfort : il ne s’ennuie pas, le gamin qu’on laisse seul, tant qu’il bricole sa guitare.

Ils achètent des disques, l’encouragent : un gamin aussi solitaire, et qui reste tous ses après-midi enfermés, tant mieux s’il trouve enfin un biais pour se rattacher à l’activité du monde, et peut-être à des amis, à des copains. Nouvel anniversaire, bons résultats d’école ? James, dit Jimmy, obtient de changer la guitare espagnole, dont il a déjà trafiqué les cordes, l’équipant de cordes d’acier, pour une demi caisse façon jazz, équipée d’un micro, une Hofner President.

« J’ai toujours été fasciné par la guitare électrique. Dès le début, c’était ça mon instrument… » Alors au revoir, probablement, les leçons de guitare classique.
Autre réflexion, plus tardive (en 2004), concernant ses apprentissages : « I think I gravitated to the blues because I was a guitarist and it was a very guitar-centric music. If you were a guitarist at that time, your appetite was voracious for early rock guitarists, like Chuck berry and all the blues coming from Chicago… Je crois que si le blues m’a entraîné comme par gravité, c’est parce que j’étais un guitariste et que c’était une musique basée sur la guitare. Si tu étais guitariste à cette époque-là, c’était un appétit féroce pour tous ces guitaristes du premier rock, comme Chuck Berry et le blues de Chicago… »

Et c’est en même temps, découvre-t-on par recoupements, qu’il découvre l’occultisme , par un livre qui traîne à la maison, lu sans vraiment comprendre, Mais comme si cela avait lien avec ce gouffre qui grandit en lui : jouer, jouer, jouer.

Il a quatorze ans. Qui a ressuscité l’archive, je ne sais pas. On n’avait pas encore inventé les magnétoscopes, passer à la télévision était certainement un événement d’importance, mais pas possible d’en conserver la trace. En tout cas, Jimmy Page n’avais jamais, avant que cette émission reparaisse, évoqué sa période skiffle, et l’éventuelle répercussion intérieure de ce passage, à quatorze ans, à la télévision nationale. On est donc en 1957, c’est une émission de la BBC consacrée aux jeunes talents, et ça s’appelle le Huw Wheldon Show. Ils portent des pulls à cols ras, d’où sort le col de chemise, et Jimmy a bien deux ans de moins que ses copains. Les visages sont sérieux, et le petit bonhomme, dont la voix n’a pas encore mué, est à peine plus gros que sa Hofner demi-caisse. Simplement, quand il bat ses accords, on se prend à être déjà fasciné : des doigts comme en caoutchouc, doués d’une vie qui leur est propre, on dirait sans phalanges, et battant si vite qu’ils apparaissent flous à l’image. Les vêtements sont sages, cravate sous le pull, sur chemise à rayures. On a joué le premier morceau, Mama don’t want to skiffle anymore, puis ce sera le Cottonfield de Leadbelly. Hugh Weldon, dit Huw pour faire progrès, la raie bien peignée et le menton protecteur s’avance, micro à la main, demander aux jeunes prodiges ce qu’ils comptent faire plus tard. A quoi s’attend-il ? Qu’ils se ridiculisent vaguement, qu’ils rougissent ou sortent des naïvetés de gosse ?

Et le petit guitariste, interrogé le premier parce qu’il est le plus jeune, dit qu’il compte bien devenir chercheur en biologie (biological research). De la recherche pour soigner le cancer, précise-t-il. Il fera plutôt dans l’alchimie, le Jimmy adulte, mais pour la chimie musicale il nous en aura servi notre compte : mission accomplie.

Deux autres détails concernant ce document – maintenant accessible d’un clic, mais que conservaient et se transmettaient précieusement tous les amateurs de Led Zeppelin – quand Hugh Weldon demande au gamin s’il joue autre chose que le skiffle, la réponse vient aussitôt : Spanish guitar… » Donc, après deux ans de pratique, l’apprentissage classique continue. Le grand binoclard qui est manifestement le leader du groupe de skiffle, on ne saura pas son nom, ni ce qu’il est devenu, et si plus tard il a eu accès une fois aux coulisses de Led Zeppelin sur scène : lui aussi envisage pour l’avenir une profession sérieuse – dans l’électricité, précise-t-il. C’est au même moment, et aussi pour jouer du skiffle que se rejoignent à Liverpool, ces mêmes semaines – mais c’était trop loin pour la BBC – que se rejoignent deux orphelins, l’un de mère et l’autre de père, l’un gaucher et l’autre droitier, John Lennon et Paul McCartney. Et petite précision au passage du grand qui s’escrime sur la contrebasse qu’il a fabriquée lui-même, en kit, pour l’admiration de Huw Weldon : c’est dans la maison de Jim Page qu’ils se retrouvent et répètent, dit-il. De cette période, Page racontera aussi, plus tard, qu’un de ses copains musiciens a une collection de disques de blues : une musique que personne ne joue, une curiosité pour collectionneurs… Le choix d’un morceau de Leadbelly n’est donc pas anecdotique.

On a un peu de mal à l’imaginer, le fragile Jimmy Page, en short et espadrilles (les chaussures qu’on appellera plus tard des tennis, et quand Mick Jagger père, professeur de gymnastique et importateur du jeu en Angleterre, en aura rapporté les règles et le matériel d’Amérique, des baskets), mais au lycée à cette époque il est champion de haies.

C’est à l’école aussi, comme tant de gosses ces années-là, qu’il perfectionne la guitare : régulièrement, ils se font surprendre à jouer aux heures où ils devraient être en cours, les instruments alors sont confisqués.

La maison des Page à Epsom, où se réunissent les quatre du skiffle, est dans l’habituelle norme anglaise : une petite entrée, un salon à bow-window en enfilade, la cuisine derrière le salon donnant sur cour et les chambres à l’étage : maisons jumelles, et symétriques. Trois ans plus tard, c’est même tout le salon qu’on aura concédé au fiston, quand la famille se rassemble c’est dans la cuisine, et si les parents écoutent la radio ou déjà la télévision, c’est dans leur chambre au-dessus. Patricia, la mère de celui que personne n’appellerait encore Pagey, lui laisse la pièce entière quand il reçoit ses copains, et Jeff Beck se souviendra, plus tard, qu’elle leur portait des gâteaux. D’ici trois à quatre ans, le salon des Page sera devenu une antre : des disques empilés par terre, une batterie d’occasion, un orgue électrique, des enceintes entassées jusqu’au plafond.
Jimmy a fait un petit stage chez le pharmacien d’à côté, et a vidé livret de caisse d’épargne pour réaliser son premier rêve : c’est chez Bell’s, marchand d’accordéons à Surbiton, le patelin d’à côté, que son père accepte de signer l’achat à crédit d’une Grazioso, la copie tchèque de la Telecaster. Que Jim branche pour commencer, faute d’amplificateur, sur l’arrière du poste de radio familial. Page précise qu’elle ressemblait à « la Futurama que George Harrison avait sur les photos de Hambourg des Beatles. » Cette fois, Jimmy Page joue électrique.

Il a vite l’intuition, de laquelle il ne s’explique pas, de l’équiper de cordes très souples, en particulier la troisième, le sol, d’un tirant qui permette tirer plus facilement sur la frette, achetant pour cela des cordes de banjo (ou les harmoniques d’un jeu pour guitare douze cordes) : pas évident, lorsqu’il s’agit d’un matériel qui vous a fait tant rêver, de démonter, bricoler. Mais il le fait.

Après la guitare, le premier ampli, qui ne fait que 20 watts : on concède à Jimmy le vestibule, la pièce d’entrée où normalement on laisse ses chaussures. Là, donc, qu’il installe sa bulle à musique avec le tourne-disque et la Grazioso.

Au lycée, on a le droit d’apporter une guitare classique, mais les électriques sont interdites : Jimmy dépose la sienne chez le concierge en arrivant, mais ça permet de la montrer aux copains, ceux dont les parents n’achètent pas de matériel rock’n roll à crédit. Il se trouve qu’une fille de Wallington, le patelin d’à-côté, Annetta, mais qui vient au lycée d’Epsom parce qu’il propose une section arts, dira à son frère Geoffrey, au retour : « Tu sais, j’ai vu un type qui avait une guitare bizarre (weird), exactement comme toi… » Et que ledit Geoffrey n’en revient pas : lui, il se l’est fabriquée lui-même, sa guitare, bricolée avec les moyens du bord, et rendue encore plus anguleuse et agressive. Annetta se charge d’organiser la rencontre : un après-midi, Geoffrey prend l’autobus avec elle pour Epsom, et Jim lui jouera Not fade away, version Buddy Holly (un virage aussi pour les Rolling Stones, cette chanson), tandis que Geoffrey répond en jouant, lui, le solo de James Burton dans My Babe de Ricky Nelson. Peut-être même qu’on n’a chacun qu’un seul solo pour toute prouesse : « Et tout ça je m’en souviens tellement bien », dira plus tard Geoffrey Arnold, devenu Jeff Beck.

Sans doute les parents sont-ils heureux que l’enfant autrefois renfermé et timide se fasse des copains. Mais le copain est mutique comme lui, et n’aura jamais réputation d’un caractère agréable ou facile. Bientôt ils se voient tous les jours.

Geoffrey Arnold est né le 24 juin 1944, cinq mois après James Patrick, et Jim dit Jeff comme Jeff dit Jim : leur passion pour la guitare, les images intérieures et les disques qu’on vénère sont les mêmes. Beck a un oncle violoniste (un de ses souvenirs majeurs, c’est les six violons dont disposait l’oncle, qui lui fera donner des leçons de violoncelle), et sa mère de Jeff, pianiste : chez eux, c’est un demi-queue qui occupe le salon. Du skiffle, plus question, et peut-etre du rock non plus : l’instrument passe avant le genre. L’électricité, il y a tout à inventer. Aucun des deux, aujourd’hui, pour prétendre avoir été plus doué que l’autre. Plutôt qu’à deux on peut mettre les bouchées quadruples. Avec Jeff Beck, et trente ans à eux deux, on déchiffre un par un, mais intégralement, les solos dans les disques de Buddy Holly, Ricky Nelson ou Chuck Berry, on récite ensemble l’évangile Scotty Moore. Sans le hasard qui fait se croiser, dès ce moment-là, Jim et Jeff, y aurait-il eu plus tard Page et Beck ?

Jeff Beck : « Ma mère laissait la radio allumée en permanence, sur les ondes courtes on captait l’American Force Network, il y avait ce générique avec les premières mesures de How High the Moon, c’est comme ça que j’ai été initié au rock’n roll, j’ai été renversé par ce machin-là. Ma mère disait : – C’est électrique, ce n’est pas de la vraie guitare… » (il parle d’un morceau de Les Paul, qui a donné son nom à la série Gibson).

Jeff Beck encore, cette fois de Jimmy Page : « Une fois, à Epsom, ils ont montré le film de Gene Vincent, Hot Rod Gang, aux séances du samedi matin, tous les rockers faisaient la queue dehors avec nous les mômes. » Et Page de citer de mémoire le nom du guitariste : Cliff Gallette, « the only guy we knew who was playing sharp, fast stuff… le seul à jouer des trucs vraiment pointus, rapides… »

Et des premiers enregistrements, Beck dialoguant avec Page : « Tu mettais un coussin sous le micro, et tu me disais : – Vas-y, tape… On avait inventé la techno, un vrai son de grosse caisse. » Preuve qu’un tout petit magnétophone une piste a fait son apparition chez les Page, et qui leur suffit pour improviser un sutdio, enregistrant une piste rythmique avant d’improviser par-dessus, le magnéto avec le son étouffé de la guitare pour ressembler à une combinaison basse batterie, bass & drums, branché plein pot sur la deuxième entrée de l’ampli : pour chacun, ils ne feront rien d’autre de toute leur vie.
Et quand le copain n’est pas là, parce qu’on ne peut pas se voir tous les jours, on fait la même chose tout seul : « Teaching myself to play was the first and most important part of my education... M’apprendre moi-même à jouer a été la première et plus importante partie de mon éducation ».

Là encore, on n’en saura guère plus, du moins pour l’instant. Jeff Beck deviendra, et l’est encore aujourd’hui, un chercheur, un inventif, un instable, un découvreur. Il dit que pour eux, c’était la période des clubs de jeune, et Page confirme : on en veut à ce journaliste qui les avait réunis (Murray Sharr) de passer si vite à la suite, des bavardages sur l’histoire connue des succès de Zeppelin ou du Jeff Beck Group, au lieu de braquer ici le zoom. On monte sur scène plus fréquemment, on joue du rock’n roll et non plus du skiffle, on a la fierté d’essayer le blues électrique, de refaire religieusement Jimmy Reed ou Bo Diddley. On a du meilleur matériel, mais pas encore de guitare basse (elles sont rares), et encore moins de batteries (Jeff Beck dira que c’est seulement au Marquee, en 1962, qu’il découvrira une batterie vraiment jouée). Jeff Beck évoque l’admiration facile des filles, pour eux les timides, lorsqu’ils investissent la scène avec leurs guitares : « Elles nous regardaient avec des yeux comme ça, même si ce qu’on faisait c’était horrible (terrific)… » Les filles ne sont pas conviées sur scène, point sur lequel Jimmy Page se tait.

S’étonner aussi qu’à se voir si souvent, avec Jeff Beck, et travailler le même répertoire, contrairement à Lennon-McCartney, ou Jagger-Richards, leurs chemins se soient d’emblée séparés : chacun soliste sur le chemin choisi. Bifurcation dès leurs dix-sept ans : à un guitariste soliste, il faut un groupe. C’est le chemin que prend Jeff Beck, chemin qui va le mener à former The Tridents en 1961. A l’inverse, pour Jimmy Page , le chemin reste d’abord solitaire, même si on peut supposer autour d’Epseom la même prolifération de groupes que partout en Angleterre.

« I played in a lot of different small bands around, dit Page… Just friends and things… J’ai joué dans des tas de petits groupes du coin, mais juste des copains, pour essayer des trucs…. « Alors que pour Bonham et pour Plant, les noms de ces groupes successifs seront une horloge, une fierté, un repère, pour Page tout cela reste à disance. Par contre, la salle de spectacles d’Epsom dispose d’un support band, un ensemble de musiciens locaux chargé d’assurer la première partie des artistes-vedette qu’on invite le samedi soir, qui sont payés plus chers, et viennent avec leurs propres musiciens, mais pour un cycle de chansons terriblement court à l’aune de nos usages d’aujourd’hui : quarante minutes au maximum. C’est aussi que Page se garde d’en rien raconter. C’est dans ce support band, l’orchestre attaché à la salle de bal de sa ville, l’orchestre sans nom, qu’il trouve son premier engagement rémunéré, et un tremplin dont ne disposera pas Jeff Beck. D’abord parce qu’il faut être capable de se plier au répertoire, jouer les titres à la mode et faire humblement danser.

Le premier argent de la sueur du samedi soir, il l’investit dans une Fender Stratocaster : les petits groupes comme ceux où se produit Jeff Beck ne le lui auraient pas permis. C’est donc sa troisième guitare électrique, après la Hofner et la Grazioso : cette fois, il ne s’agit pas d’une copie. Et on n’est pas des tas, en Angleterre, à disposer d’une bête pareille, la même que le défunt Buddy Holly ou leurs autres icônes – et surtout à dix-sept ans : « La première vraiment bonne guitare que j’aie eue. » Et Page, là encore, se distingue : il met la première corde à la place de la deuxième et ainsi de suite, laissant tomber la corde grave : des cordes alors beaucoup plus détendues et souples, prêtes à toutes les imitations, tous les vertiges. Et le numéro de petit prodige qu’on attend de lui, jouer dans le dos, jouer avec les dents, tout ce qui amuse et qui se fait sur toutes les scènes, sans avoir attendu le grand Hendrix.

Les groupes et chanteurs invités entendent forcément la première partie des anonymes. Et, dans cette riche périphérie de Londres, ce sont les plus la mode : Chris Farlowe et ses Thunderbirds, Johnny Kidd et ses Pirates, ou les Highnumbers futurs The Who, ou l’injustement oublié Dave Clark Five, par lesquels le destin du jeune Page définitivement bascule.

On n’a ni enregistrement ni photographies du lycéen d’Epsom, préparant son bac, et déjà embauché, moyennant rémunération, dans l’anonyme support band de la salle de spectacles locale, quand les copains moins timides friment déjà dans des groupes. Un gamin de dix-sept ans, longiligne, avec ses cheveux à la Elvis, qui se plante en avant pour des solos incroyables rejoués au note à note des idoles alors vénéré. Pour le reste, combien d’accords sages, de la musique à savoir par cœur, parce qu’il faut qu’ici on danse. Parce qu’aussi le patron du support band, sans doute trompettiste ou saxophoniste, n’aime pas trop la concurrence.

Et cela dure quasi toute une année scolaire : Page n’a jamais voulu trop en parler, ça fait trop tâcheron, ça rajoute de la durée là où on veut que le génie surgisse d’un coup. Qans une tête de dix-sept ans, sans compter ce qu’on acquiert d’obéissance et de métier, il s’agit pourtant d’une transition considérable, et singulière.

Voilà ce qu’on sait de l’enfance de Jimmy Page : peu, beaucoup, en tout cas rien d’autre.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 28 juin 2013
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