Led Zep #19 | tambours du rock : aphorismes de John Bonham (suite)

Rock’n roll, un portrait de Le Zeppelin : reprise numérique


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John Bonham. You get much better tone with a big stroke than you do with a short stab : « Tu auras un bien meilleur son avec une bon coup qu’avec une petite griffure. Philosophie simple, et qu’il illustre.

Charlie Watts, Keith Moon, Ringo Starr : les batteurs souvent sont de petits bonshommes à la fois impassibles et nerveux. Par exception, un grand fil de fer comme Ginger Baker. Même chez un râblé aux cuisses fortes comme Charlie Watts, on dirait qu’il y a un genre d’osmose entre le corps et l’instrument, qu’il faut cette proportion dans la taille pour que la nervosité des doigts trouve sa bonne application. Avec John Bonham, dont le cœur s’arrêta à la naissance et qui fut ranimé par un massage cardiaque, on innove : un grand type qui ne sait pas quoi faire de ses os, auquel les chantiers ont donné son épaisseur et des muscles. Il dit qu’il arrive désormais à jouer bien plus fort avec beaucoup moins de force sur les baguettes. Maintenant qu’il est sous contrat avec Ludwig, il s’en fait envoyer de pleins cartons à chaussure, taillées spécialement pour lui : plus gros diamètre, et quatre bons centimètres de plus.

Caractéristique aussi de Bonham, la position. Charlie Watts, Ringo Starr et même Keith Moon surélèvent le tabouret parce qu’ainsi a-t-on toujours fait dans le jazz. On a les peaux en surplomb, on les domine pour être plus précis avec un son plus gros. Bonham, dès les années Kidderminster, fait le contraire : il surbaisse le tabouret, s’enfonce derrière sa grosse caisse, en reçoit le son en plein visage plutôt que dans les jambes. Assis à sa batterie comme à tenir le volant presque horizontal des camions de la menuiserie Bonham, pour fournir les chantiers en fer à béton ou bois de coffrage. Alors on ne joue plus avec l’avant-bras et le poignet, mais avec tout le poids du bras depuis l’épaule : un pianiste canadien (ils ne se connaissent pas, ne se croiseront jamais), Glenn Gould, fait la même chose au même moment, et révolutionne l’art de jouer au piano – même leur façon de grommeler le rythme à voix haute est la même, après quoi laissons leusr fantômes repartir sur leurs chemins séparés.

L’art de Bonham : ce brusque contretemps, casser le rythme dans une brève cascade folle au lieu d’assurer la continuité du temps. A chaque mesure créer un nouveau trou, juste pour voir si on est capable d’en ressortir en sautant, et on en ressort. Dans ces cascades, chaque fois, une façon différente des épaules : on dirait qu’il prend les peaux par en haut, les deux bras soudain levés à l’horizontale avant de retomber dans le rythme qu’il a volontairement suspendu, et la bouche soudain ouverte et figée, fixant Page.

Quand on superpose les enregistrements d’une même tournée soir après soir, ou les cinq, six, dix versions de Communication Breakdown ou Whole Lotta Love en public que Page éditera officiellement, si Bonzo est chaque fois reconnaissable, Bonzo est chaque fois différent. « It was good from the outset because there was nobody saying ‘you’ve got to play this or that’, and surprisingly that does matter to a drummer. Some things are very uninteresting, like soul night after night. With the things Zeppelin do, I can play different things every night… On a été bon dès le début parce qu’il n’y a personne pour dire tu dois jouer ci, tu dois jouer ça, et étonnamment ça compte aussi pour un batteur. S’il y a des trucs qui ne m’intéressent pas, c’est jouer pareil nuit après nuit. Avec ce que fait Led Zeppelin, je peux essayer des trucs différents tous les soirs. »

Bonham, dans ses interviews, n’aime rien tant que parler de son instrument : il n’aime pas jouer sur une peau neuve, qui n’a pas encore sa matité – une peau neuve sonne trop brillant, même pour lui qui dans le son des peaux cherche d’abord la clarté (clarity, mais le mot anglais tire plus vers notre « précision »). Maintenant qu’il sait comment ne pas les crever en trois concerts ou un seul, il met un point d’honneur à garder les mêmes peaux pour toute la tournée. Et quand il en change, il demande à son assistant de la lui frotter au papier de verre fin, comme on fait de la carrosserie d’une voiture, avant de terminer lui-même le ponçage : selon quelle recette ? C’est au milieu, qu’on ponce la Vistalite, en cercle, ou selon un éventail correspondant à la position du batteur et là où il frappe ?

Aphorisme de John Bonham : I really look after my drums. People who don’t annoy me : « Je m’en occupe pour de vrai, de ma batterie. Les types qui ne le font pas, ça m’énerve. »

Aphorismes de John Bonham (avec trois mots de deux syllabes pour trente-cinq d’une seule) : « When you start playing, you have things you want to reach, but by the time you’ve done them the thrill is gone. Once you pass that stage you’re back into music, it’s what you start from and what you get back into… Quand tu commences à jouer, il y a tout ce que tu veux apprendre à faire, mais quand tu y es, le grand frisson : fini. Une fois que tu es à cette étape, ça te renvoie à la musique. C’est de là que tu es parti, et là que ça te ramène. »

Et l’étrange figure que forme, quand on l’aperçoit sur les films en gros plan, au milieu de sa caisse claire, l’usure des baguettes sur les peaux : presque une intervention abstraite de peintre sur une toile moderne.

Est-ce que de cela on hérite, est-ce que cela se transmet, lorsque soi-même on a dû le découvrir seul ?

Naissance fin 1966 de Jason, le fils aîné de Bonham et Patricia, devenu aujourd’hui ce grand gabarit au crâne rasé que les sexagénaires du Zep survivant ont embauché pour leur retour : son père et sa mère ont le même âge, à peine dix-neuf. On quitte la caravane pour prendre un appartement à Kidderminster. Deux pièces, qu’il va repeindre lui-même. Bonham, les chantiers ça le connaît, mais plutôt le gros œuvre que la rénovation : le premier jour, pour fixer une plinthe il plante directement ses clous dans une canalisation d’eau. On n’a pas un sou, pour payer le loyer on a affaire souvent aux parents : avance sur salaire, puisqu’il a repris le travail chez papa. John Bonham s’en promettait beaucoup, de son fils, son aîné :

« Il sait jouer, tu sais ? Je lui ai acheté une petite batterie japonaise, pour qu’il s’entraîne, grosse caisse de quatorze pouces. De figure il ressemble à sa mère, mais de caractère, c’est moi exactement. Toujours la percu. Même dans la voiture il prend ses baguettes, il joue sur le siège. Pas trop de technique, mais un bon sens rythmique. Si Led Zeppelin ça doit finir un jour, avant je l’aurai emmené sur scène avec nous au Royal Albert Hall, jouer avec moi. »

Il dit ça en 70, quand le gosse a quatre ans.

Sa promesse, il n’aura pas le temps de la tenir (à neuf ans, cependant, Jason sera sur le tabouret du Zeppelin, pendant les répétitions d’avant le concert de Knebworth, son père ayant voulu entendre à quoi ressemble Led Zeppelin, côté spectateurs).

Jason Bonham deviendra batteur, et, avant ce concert qui les ressuscite en décembre 2007, aura joué déjà au moins deux fois (et en particulier à son propre mariage, où les anciens collègues de son défunt père ont tenu à venir. Mais, en 1985, lorsqu’on accorde aux trois survivants du Zepl le Rock’n roll hall of fame, ils commencent le concert avec Jason. Seulement, après le troisième morceau, Plant exige qu’il lâche les baguettes et les remette à son propre batteur – épisode sur lequel on gardera ensuite discrétion. Mais Jason Bonham, début des années 90, accompage deux ans Jimmy Page pour les tournées suivant le disque Outrider. Et lorsqu’il monte sur scène avec les trois sexagénaires, et Page aux cheveux tout blancs, lors du concert de décembre 2007 à l’O2, il n’est pas en pays étranger. Et si, en plus, ce son d’enfance que cherchent tous les batteurs, lui-même l’avait effectivement reçu de son père lors des premières leçons sur la batterie minitature, et en était le légitime dépositaire : on a été nombreux à en être frappé. Jason, enfant, assistait au concert d’Earl’s Court : « Il y a ici un jeune môme de sept ans qui regarde son père... Jason Bonham, voici ton papa... », dit Plant avant de lancer Moby Dick.

Est-ce que, d’Earl’s Court, ou de la scène de Knebworth, Jason Bonham s’est souvenu, images floues mais sensation précise, lors de ce concert de 2007, avec ceux qui avaient fêté sur scène les vingt-et-un ans de son père, et étaient là, mutiques et blêmes, autour de la mère et des deux gosses, quand dans cette banlieue de Londres on remet à Pat, pour la rapporter à Rushock, près de leur ferme, l’urne funéraire avec les cendres du père (ce qui évite aussi toute tentation ultérieure d’analyse) ?

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juillet 2013
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