Led Zep #22 | entracte : vie fabuleuse de Peter Grant

Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin


sommaire général _ précédent _ suivant

 

Ou plutôt : vie édifiante de Peter Grant.

Ou bien : poème pour Peter Grant, ode à la mémoire de Grant. Mon chant pour Peter Grant, que je n’ai jamais vu, ni connu.

Qu’est-ce que la littérature peut gagner à venir fréquenter de près quelqu’un qui s’en est si peu préoccupé ? Et notre outil d’étude et de plume est-il seulement capable de rendre compte de la vie d’un gamin sans père, devenu catcheur pour vivre ? Ou peut-être justement cela : aller au contact, savoir la feinte dans le corps à corps, et qu’un livre ça ne se réussit pas avec la pensée, mais selon capacité d’encaisser les coups.

Gee, c’est la lettre G prononcée en anglais, et donc l’initiale de son nom, à Peter Grant, que personne jamais sauf sa mère n’a appelé Peter, ni autrement que Gee. Self made man, c’était autrefois une expression courante. Maintenant que la reproduction sociale s’uniformise, et que même l’argent ça s’apprend dans les écoles, on en est revenu au français « autodidacte ». Self made man, cela suppose qu’on s’intègre en gentleman dans le paysage préexistant. Peter Grant est un homme qui s’est fait seul, mais pas en gentleman.

Donc ils l’appelleront Gee, toutes les six cents semaines que durera Led Zeppelin, c’est une vie hors norme à ici résumer et fixer.

Gee est né en 1935, soit presque dix ans avant Page. Il porte le nom de sa mère, enfant dit naturel, et la pauvreté qui va avec. Déposé à l’orphelinat, il y reste le temps de la guerre, évacué à la campagne avec les autres gamins en uniforme, et pour souvenir le plus marquant cet exode devenu figure principale, la discipline, et l’absence de nom dans l’état civil. Il se souvient des bombes, et de ses faims d’enfant. Voilà, pour commencer, l’héritage. Est-ce qu’adulte on se débarrasse jamais de ça ?

Après la guerre, sa mère le reprend. Gee et elle resteront très proches jusqu’à la fin de sa vie, quand la vieille ouvrière, diabétique, sera amputée d’une jambe. A-t-elle dit à son fils qui fut son père ? Il ne s’en ouvrira à personne, même pas à Jimmy Page.

Peu avant sa mort, Grant demandera à un de ses proches de remettre à son fils Warren une liasse de lettres et de papiers, scellée dans une grande enveloppe marron scellée. Mais ses parents avaient divorcé, quelle rancune a pu en garder Warren : si son père n’a pas jugé bon de rien lui raconter, c’est qu’il faut respecter le silence. Alors, au cimetière, il dépose l’enveloppe dans le cercueil, sans l’ouvrir : elle y est encore. On est en 1995, Grant a soixante ans lorsqu’il meurt, désormais maigre et ombreux, lui qui fut obèse et géant, une montagne. Il tenait ça de son père inconnu, les deux mètres de haut et les cent soixante kilos, prétendait-il : sur les photos, on dirait que même si on les attachait tous quatre à la ceinture, les Led Zeppelin ne feraient pas son tour de taille, à Grant impassible derrière eux. Est-ce qu’un jour on exhumera le secret ?

Il quitte l’école à treize ans, s’embauche dans une usine d’emboutissage dès ses quatorze ans sonnés. On a les mains reliées par des chaînes aux poussoirs des presses, on évacue la pièce formée, puis on installe la nouvelle feuille d’acier plat, à nouveau les chaînes vous tirent par vos poignets vers l’arrière, et cela n’empêche pas les accidents, les doigts en moins parmi ceux qui vous entourent. Il quitte l’usine au bout de trois semaines. Il préfère, Gee, le cinéma du quartier (c’est si peu cher et populaire encore), les lumières de la nuit, le spectacle avec les saltimbanques et les éclats des musiques, la danse et ce qu’on y oublie. Avec sa silhouette d’échalas poussé trop vite, le môme d’à peine quinze ans est pris comme aide machiniste dans cette salle de variété des faubourgs sud du grand Londres, là où il est né et a toujours vécu, sauf lorsque l’orphelinat a été transplanté un peu à l’abri des bombes. Au Croydon Empire, qui sera reconverti fin des années 50 en cinéma (Eros Cinema), il découvre la variété, les artistes en tournée (ceux qui font le tour de Londres par les bords, quartier par quartier, mais aussi ceux d’un peu plus de prestige qu’on invite au premier samedi du mois), et moins le spectacle que le monde des coulisses : le grand gamin mal nourri, cigarette au bec pour compenser ce qu’il y a de timide dans les gros yeux clairs, installe les artistes, leur rend des petits services. Le cinéma est un cocon, une autre mère.

Il gagne peu, certainement : des pourboires. Mais dans la journée il complète : il est coursier pour l’agence Reuters. Banlieusard jeté dans Fleet Street, il apprend sa géographie londonienne. La ville de Dickens (a-t-il jamais lu un livre ?) reste un labyrinthe, et multiplie comme un océan les visages, les rues, mais cela s’apprivoise. Le soir il fait moins le timide, de retour au Croydon où sont les prestidigitateurs et les danseuses. Grant, l’obèse millionnaire promenant Led Zeppelin sur les aéroports, gardera toute sa vie le souvenir du gosse courant Londres à vélo, avec dans la sacoche un message ou un pli : Reuters, pour transmettre l’actualité du monde, passe par un échalas de seize ans mal nourri, cigarette au bec, actionnant la petite sonnette de son guidon dans les rues populeuses que maintenant il sait par cœur – sachez la géographie de Londres, vous portez dans la tête à jamais l’atlas du monde entier.

Fin des seize ans, fini le paradis : service militaire obligatoire. La Grande-Bretagne n’en dispensera ses garçons qu’à l’époque de Jagger et Richards. Mais on tiendra compte de son statut d’orphelin pendant la guerre, il sera affecté à l’ordonnance, chargé des repas de cérémonie. Puis directement, avec grade de caporal, à l’organisation des spectacles itinérants des armées, pour les distractions qu’on fournit aux casernes. Sa future éminence grise, ce Richard Cole qui perdra Bonham et gaspillera beaucoup de ce que Plant et Page peuvent garder d’estime pour eux-mêmes, raconte comment un jour, bien plus tard, avec le directeur des disques Atlantic, Phil Carson, qui sera de tous leurs coups et foires, Grant les emmène jusqu’à l’entrée du terrain militaire avec la nouvelle Rolls Royce « convertible » qu’il vient de s’offrir. Qui résisterait à l’ordre de lever une barrière intimé depuis une Rolls Royce, le plus beau modèle, et avec telle autorité, par un géant à ventre gros comme sa voiture ? Le bidasse abasourdi leur accorde l’entrée du camp, et Gee parcourt au ralenti les allées, montre à Cole et Carson les baraquements où il officiait. Lequel d’ente nous toutes et tous n’a pas tenu au moins une fois à ce genre de retour ? Retenons un fait déterminant, sur lequel pourtant il n’a pas souhaité s’expliquer : l’ancien du cinéma Croydon, devenu le caporal Peter Grant, s’occupe désormais, à titre professionnel, de l’organisation de spectacles. Et qu’il s’agisse des films de saine mentalité qu’on juge utile au moral des armées, ou d’un rassemblement de fanfares ou de l’exhibition de comiques, qu’importe : c’est la découverte d’un mode d’emploi précis (nombre de places, coulisses et loges, installation du matériel, personnel pour les entrées et vérification de l’éventuelle recette) qui est la même quel que soit le spectacle. Juste, ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il en fera toute sa vie, de cette grammaire-là, et à quelle échelle…

Retour à Londres, mais la variété est morte. Le Croydon s’appelle Eros Cinema : j’y suis allé, il n’y a plus là qu’un triste supermarché. On voit encore la façade sur une carte postale, au café d’en face.

Gee cherche du travail. Le service militaire lui a fait prendre sa carrure : fini l’échalas famélique sur son vélo, il s’est endurci, est déjà plus épais. Le travail est vite trouvé, via un ancien du Croydon reconverti dans les boîtes de nuit : videur et portier, cela n’exige pas de diplôme plus conséquent que ce qu’il a appris dans la rue. Ouvert en 1956, par trois frères iraniens, la boîte s’appelle le 3Is, et quand ils revendent à deux Australiens, on change l’enseigne, maintenant ce sera le 2Is, et tant pis si on ne sait plus trop à quoi correspond le I majuscule.

Et le destin peut prendre des détours surprenants : au 2Is Coffee Bar, 59 de la Old Compton Street, la spécialité c’est le percolateur pour expresso, marque Gaggia, tout chromé et sifflant. Le premier percolateur était apparu au Moka Bar, Frith Street, en 1953 : c’est encore tout neuf et rare. Le barman s’appelle Michaël Hayes, et tout le monde dit Mickie. Arrivé là par le même genre de hasard que le nouveau videur, il est l’ami de longue date d’un type qui s’appelle Terry Dene, chante du skiffle et en devient, dès cette année, une des idoles.

C’est à cause de gens comme Terry Dene que quatre gamins de Liverpool se mettront au skiffle et que, la même année, le petit Jim Page de quatorze ans passe à la télévision : le skiffle est à la mode, le skiffle fait la mode.

Son copain a réussi, et pas lui ? Mickie Hayes ne veut pas se contenter, au 2Is, de servir à boire : pendant les trous du service, ou pendant le repas qu’on prend entre membres du personnel avant l’ouverture, c’est de skiffle qu’on parle. Hayes, avec l’aide de Grant, transforme le 2Is en boîte à concert. Bientôt, on accueille les Vipers, et Terry Dene, et Vince Taylor. Gee, parce qu’il fait cela aux armées, s’occupe de la logistique, des micros et des lumières, des loges et des hôtels. Le videur est devenu, dans l’organigramme du 2Is, un petit peu plus. Bientôt, Micky Hayes veut plus : il adopte un nom de guerre, Mickie Most, et part tenter sa chance en Afrique du Sud : là-bas, il chantera le répertoire de Lonnie Donegan et Terry Dene, comme si en Angleterre on ne connaissait que lui... Et Grant reste au 2Is pour faire tourner la boîte avec les patrons.
Un minuscule creuset, mais, en cette fin des années cinquante, qui est le vrai début de Gee. Le patron est un Australien, Paul Lincoln, qui laisse ses employés faire qu’ils veulent, pourvu que la recette soit bonne, parce que sa vraie passion c’est le catch.

L’argent du 2Is, en fait, lui sert de fond d’investissement pour les combats qu’il organise, en attendant qu’ils lui rapportent. Du catch, il y en a en tournée dans toutes les petites villes, et les quartiers populaires des grandes. Mais aussi le dimanche après-midi, à la télévision balbutiante, et après que le dimanche matin les Jagger père et fils ont procédé à leurs démonstrations gymniques (j’ai vérifié, c’est la même année). On passe du catch à l’écran aussi pour meubler les temps d’attente, quand arrivent les très importants résultats de football. Souvenez-vous du catch et de ses idoles, des surnoms, des coups pour de faux, des menaces à la foule, des fausses prises en traître…

 

 

Paul Lincoln a plusieurs catcheurs sous contrat, et organise lui-même les matches, il a besoin de quelqu’un de confiance pour l’aider, et c’est tout naturellement qu’il demande à Gee de laisser le 2Is et de l’assister. Nouveau métier. Artistes ou pas artistes, les musculeux qu’on envoie s’affronter comme au cirque ? En tout cas, il y a argent, contrat, ego. Aux catcheurs, il est parfois laborieux d’expliquer le mode d’emploi de matches aux résultats convenus d’avance : « Tu perds et tu la fermes, si tu veux gagner dimanche prochain. » En Angleterre on parie sur tout : l’argent des paris sur les matches vaut sans doute largement la billetterie des entrées et le pourcentage pris sur la buvette. Lincoln a aussi besoin de Gee pour le suivi et l’encaissement des paris : bonnes leçons de gestion des caisses noires. Alors le caporal Grant retrouve sa fonction militaire : installer les rings, veiller au nombre des entrées réelles et au volume des boissons consommées – l’art de ne pas se faire gruger quand le spectacle même consiste à gruger.

L’étape suivante n’est qu’un tout petit glissement supplémentaire : Grant, qui s’est laissé pousser de grosses moustaches tombantes, ressemble à ses catcheurs, et en connaît toutes les astuces. Un dimanche, un des catcheurs s’étant luxé une articulation, ou bien s’étant trouvé un meilleur coach, Gee prend naturellement sa place sur le ring. La seule chose qu’on demande, c’est des grimaces de méchant, et de savoir tomber sans se faire trop mal, avec le plus de bruit possible (on se blesse rarement dans ces spectacles arrangés). En faisant spectacle de toute sa bedaine, biceps et pectoraux, il tient son rôle comme un autre. Bientôt, on le voit annoncé sur les affiches : le comte Maxime, le Maraudeur masqué, Tonton la mort, ce sera quelques-uns des pseudonymes de Grant sur les rings.

Il évitera de trop parler de ces dix-huit mois et de ce qu’il y a appris. Mais ça peut compter énormément, quand on devient le manitou absolu du plus riche groupe de pop musique au monde, et qu’on le propulse froidement sur le gigantesque marché américain en traitant avec des organisateurs dont on sait pertinemment qu’ils ont le même passé que vous, parfois des liens avérés avec des gros bras à chapeaux noirs et revolver. Gee dira seulement que, ce qu’il demande aux musiciens, c’est d’être eux-mêmes, de penser à leur musique et que lui se charge du reste.

On ne sait pas pourquoi rompent Lincoln et Grant, probablement parce que ces relations-là ne sauraient s’éterniser, dans un milieu aussi instable, chaotique. Peut-être qu’un soir, simplement, Grant fait remarquer un peu trop fort à son patron qu’il doit être payé aussi en tant que catcheur et pas seulement en tant qu’assistant. Mais c’est peut-être aussi parce que l’apprenti catcheur est capable encore de rêve : il n’a que vingt-trois ans, et difficile de s’imaginer faire carrière dans ce spectacle de chair manipulée, télévisé, mais sans prestige.

Ou, encore plus simplement, que Grant a trouvé mieux, et qu’il a besoin de congé. Le rêve de cinéma n’est pas éteint, depuis le Croydon, à regarder depuis la cabine du projectionniste les films d’Hollywood qu’on y joue – comment refuser de participer à un tournage ? Le catch lui a appris la cascade : il devient la doublure des grands, pour les scènes d’action où il y a des coups à prendre. Il fait les méchants pour la série policière Le Saint, il est marin dans un énième Titanic (A Night To Remember, avec Kenneth More), et bon géant un peu niais chez le comique Benny Hill, et son plus haut fait de gloire c’est d’être la doublure officielle d’Anthony Quinn dans Les Canons De Navarone. Il promènera ainsi pendant deux ans son physique impressionnant dans une dizaine de films, sans apparaître sur aucune de leurs affiches.

 

 

Mais la vie de doublure est d’un intérêt limité, et les seconds rôles nettement moins amusants quand on les enchaîne. Et c’est là que la marque obscure du destin revient comme une permanence, comme déjà au 2Is : Gee, sur les tournages, complète son cachet en s’occupant de la logistique des vedettes. Là encore, tout simplement parce qu’il sait faire : c’est la débrouille apprise au Croydon, le sens de l’organisation qu’on lui a demandé pour les spectacles de caserne. Et ce n’est pas encore un métier, cela n’a même pas de nom. Mais le cinéma devient une industrie d’ampleur, accompagnant l’explosion économique de l’après-guerre. Peter Grant, qui a compris qu’au pays des acteurs il ne serait pas Anthony Quinn, mais seulement celui qui le remplace de dos pour prendre les coups, emprunte de l’argent, bien plus que ce qu’il gagne, et s’achète deux minibus. C’est ça, Peter Grant : l’intuition de l’interstice où se glisser, et ne pas se contenter de le faire pour les autres. Il n’a pas de quoi se payer un minibus, il emprunte, et du coup en achète non pas un, mais deux. Puis gagne plus d’argent à promener les acteurs entre l’hôtel et les tournages, qu’à trimer pour les rôles sans nom.

En musique, c’est l’époque des artistes américains en tournée, le succès géant de Bill Haley et ses Comets (Rock Around The Clock). On appelle Paul Arden le « Al Capone du Pop », ce n’est pas forcément flatteur mais doit correspondre à une certaine réalité : c’est lui le principal organisateur des tournées d’artistes en province. Arden loue les minibus et les services de Grant – qu’importe à Grant de transporter un acteur ou un chanteur. Mais, comme il est sur place et rencontre les organisateurs locaux, Arden lui confie la récupération de la recette : avec la carrure de ce type, voyez-vous, pas d’embêtement ni d’un côté ni de l’autre. Les artistes filent doux et les promoteurs de province n’osent pas suggérer que le chèque viendra, mais qu’ils l’enverront la semaine suivante. Et comme Grant, pour simplifier, se fait payer avant le concert, Paul Arden lui propose de devenir son associé : c’est ainsi, que Peter Grant devient à son tour producteur musical, et, dans son minibus, conduit désormais Bo Diddley, Eddie Cochran, Little Richard, et le difficile Chuck Berry.

Rappelez-vous : ce que Jimmy Page joue avec Neil Christian and the Crusaders (la même année), c’est le répertoire du célèbre Gene Vincent. Et l’idole américaine, c’est Grant qui la promène sur les routes de la vieille Angleterre. Mais Gene Vincent est invivable. Même Paul Arden ne veut plus s’en occuper. Alors Gee, moyennant pourcentage, obtient de son patron, de prendre le relais : il hérite d’un grand du rock, et devient producteur à son compte.

Gene Vincent, cela fait trois ans qu’on le fait tourner chaque hiver dans toutes les salles d’Angleterre, avec toujours la même phrase d’introduction : « Il arrive tout juste d’Amérique, il est avec nous ce soir, le grand, le légendaire Gene Vincent… » Mais qui aujourd’hui peut se vanter d’avoir entendu Be Bop A Lulla par son inventeur ?

 

 

Reste qu’il faut assurer que le chanteur de Be Bop A Lulla soit présent sur scène et tienne debout tout seul au moment où le rideau s’ouvre, puis tienne dix-huit minutes. C’est stipulé dans le contrat : sinon, le producteur doit rembourser l’organisateur. Même si on s’estime dégagé de ce qui peut se produire ensuite, on n’y parvient pas tous les soirs.

Exemple à Dartford, où dans la loge, avant d’entrer en scène, le rocker s’est précipité avec un couteau sur l’immense producteur, sous prétexte d’être privé une fois de plus de Jack Daniels avant le spectacle. Grant n’est pas blessé, mais gardera comme un trophée la belle chemise brodée que le couteau a lacérée. Cela, les gamins de Dartford qui assistent au spectacle, et rentreront les yeux écarquillés, les oreilles bourdonnantes, n’en verront rien, n’en sauront rien : la tâche de Grant, c’est le monde invisible sous les lumières, avant, après, autour, et c’est aussi sauvage, aussi compliqué et fragile que ce qui se passe sur la scène. Mais comment ne pas s’étonner ou s’amuser que ce soir-là, qui sera le dernier concert de Gene Vincent pour Grant, au premier rang des bricoleurs de guitare de cette lointaine banlieue sud-est sont venus Little Boy Blue & the Blue Boys, dont le chanteur s’appelle Michaël Philip Jagger et le guitariste rythmique Keith Richards, et que ce sera un de leurs plus grands souvenirs, voire même leur découverte du rock. De ces souvenirs sans lesquels, peut-être, ensuite on ne traverse pas les phases rudes.

Il n’y a pas encore à l’époque de carte de crédit ni de chauffage central, les magasins ferment à six heures et les cafés entre dix et onze. Dépenses d’un côté, recettes de l’autre, en liquide. Prévoir les hôtels, de quoi manger, et à quelle heure on va rouler. Même plus tard, pour Led Zeppelin, de Peter Grant l’accessoire principal sera une boîte à chaussures, et plus tard un double fond soigneusement aménagé dans l’orgue Hammond B3 de John Paul Jones pour passer le cash aux frontières. Il sera fier de le raconter : « Pour être producteur, avant tout, il faut une boîte à chaussures ». Mais qu’on ramène pour l’instant en fin de semaine à son patron, Don Arden, qui vit bien plus richement que vous.

Laissons la suite. Peter Grant se marie. Une discrète Gloria qui ne paraîtra jamais dans les cercles sulfureux du Zeppelin ni sur aucune photo, mais interférera avec la vie du groupe lorsque son divorce d’avec le maître (il est toujours absent et sur la route on se permet tout, mais lui ne permet pas qu’elle s’en console avec l’intendant de leur propriété) provoquera que Grant, sur le tard, se mette à l’héroïne fournie par Richard Cole.

Un soir, en province, alors qu’il fait tourner Chuck Berry, Grant accueille en première partie une formation débutante, Alan Price Rythm’n Blues Combo, et il sent que son tour est venu. Il les rebaptise The Animals, et il se débrouille pour les signer sans en référer à Paul Arden, puis lui rend son tablier et garde les minibus. On est en 1962. Mickie Most, entre-temps, s’est fait un nom en Afrique du Sud, mais, dès l’arrivée des Beatles, a compris que le skiffle c’est fini, et que ceux de sa génération n’auront pas les moyens de suivre. Il revient à Londres, parce que c’est là que ça se passe, et retrouve son ancien copain du 2Is. S’ils parlent beaucoup, s’ils parlent peu, je n’en sais rien : ils sont frères, ou jumeaux, ils se connaissent à la trame. Ils s’associent et se mettent à deux pour louer, Oxford Street, un bureau tout en longueur, dont personne ne veut. Une pièce en étage, fenêtre sur la rue, poussiéreuse et bruyante, pas de moquette dans l’escalier et des courants d’air sous la porte. Mais c’est juste au-dessus du premier Marquee, en sous-sol (le propriétaire, c’est le magasin de camping avec pignon sur rue : Millets, dont on sait le nom parce que Grant se bagarre avec eux chaque semaine pour la réparation du chauffage). Chacun sa table au bout de la pièce, quand on reçoit les artistes on peut suivre les grimaces du confrère et l’appuyer dans sa négociation. On a un téléphone qui coûte aussi cher que le loyer, parce que rares encore ceux qui ont le téléphone (Brian Jones téléphone d’une cabine publique, avec Jagger et Richards collés à la porte, pour mener les affaires des Rollin’ Stones). On appelle les salles de bal, les clubs et festivals, on propose les tournées. Des comme eux, il y en a un paquet. Dans la rue d’à côté, au-dessus du studio IBC, deux étudiants quittent la fac pour faire pareil, Terry Ellis et Chris Wright n’ont pas laissé leur nom dans les annales, mais ils produiront bientôt Ten Years After ou Jethro Tull. Dès les premiers succès, Most, Grant et eux deux s’établiront au deuxième étage d’une maison un peu plus loin, au 155 Oxford Street, et on deviendra un vrai bureau de production.

Mickie Most, comme Grant a ses Animals, signe un poids lourd : Herman and the Hermits. Continuons nos vies parallèles : sur les affiches où il sont si fiers d’apparaître pour la première fois, Herman et les Hermits sont en très gros et The Rollin’ Stones en tout petit. En renonçant à l’Afrique du Sud, une fois que l’arrivée des premiers tubes des Beatles l’ont mis au chômage et contraint au retour, Mickie Most a été un des premiers à comprendre que c’est dans les studios, et pas dans les salles de bal du samedi soir, que se jouent les premiers coups.

Avec Andrew Loog Oldham, qui a appris son métier dans la première vague Beatles de Brian Epstein, le troisième couteau Mickie Most devient un des principaux fabricants de tubes 45 tours. Avec ce bureau grenier au-dessus du Marquee, et tout Soho à portée de main, Mickie Most et Peter Grant sont implantés dans le centre névralgique du petit monde musical. C’est de cette façon que la route de Mickie Most converge avec celle de la nouvelle coqueluche des solos rock : le jeune Jim Page, dit Little Jim par référence à Jim Sullivan qu’on surnomme Big Jim, un jour qu’il fait des doublages pour Herman & The Hermits.

Page, et bientôt le futur John Paul Jones, seront des principaux laborantins des dizaines de disques d’inconnus propulsés par Mickie Most : qu’un seul fasse un tube (et ils seront des dizaines à faire des tubes), on rentabilise l’ensemble. On produira the Flintstones pour avoir quelque chose qui ressemble aux Rolling Stones, et un groupe appelé She Trinity parce qu’un des premiers où tous les instruments sont tenus par des filles. On aura un certain succès avec The New Vaudeville Band, qu’on enverra tourner en Amérique et qui sera le premier groupe pour lequel ils auront recours aux services de Richard Cole. Quelques-uns de leurs poulains deviennent des succès stables : Mickie Most produira ainsi et imposera Donovan, et Peter Grant lancera Terry Reid.
Quand Gomelsky lâche les Yardbirds version Eric Clapton, c’est Mickie Most qui les rachète et, sur les conseils de Page, remplace Clapton par Jeff Beck. Encore lui, d’ailleurs, qui produira Jeff Beck Group, laissant les Yardbirds à Grant. Ainsi s’élabore cette solution chimique d’où Led Zeppelin émergera armé : et chacun des ingrédients y contribuera. La catalyse ensuite sera tellement rapide, qu’on doit porter tout notre effort à cette accumulation.

On a toujours parlé de Peter Grant, et eux les premiers, comme du cinquième membre de Led Zeppelin. Les revenus du groupe seront toujours partagés en cinq (jamais les Rolling Stones n’auraient concédé un sixième de leurs revenus à Ian Stewart, pendant vingt ans leur salarié), sans pourtant qu’il n’y ait jamais eu d’autre contrat qu’oral entre les musiciens et celui qui est bien plus que leur agent.

Le géant barbu et chauve, avec son profil en pyramide, qui veille au bord de la scène, lourd comme eux trois rassemblés, fait intégralement partie de Led Zeppelin. Et quand, dans un aéroport de hasard, des marines américains en goguette retour du Vietnam les traitent de sissies à cause de leurs cheveux longs, le responsable de l’apostrophe se voit brutalement soulevé du sol, et le bon géant, l’ancien catcheur, lui siffle à la figure : « Y a quoi qui va pas, Popeye (What’s your fucking problem, Popeye) ? » et ça suffit.
Et le redire avec cette voix de canard, cette voix étrangement haut perchée qu’il a, Peter Grant, pour ce mot fuckin’ qui est d’évidence celui qui statistiquement a le plus marqué son vocabulaire : What’s your fucking problem, Popeye ? Et jamais, en douze ans, Peter Grant ne se sera mêlé un instant d’instruments, de composition ou d’arrangements.

Confiance totale pour l’artistique : et c’est cela aussi Peter Grant.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 juillet 2013
merci aux 1076 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page