Georges Perec | D’une manière lourde et lente

à propos de "La vie mode d’emploi"



- Merci au Nouvel Obs de m’avoir associé, en mai 2013, à son numéro d’hommage "50 grands livres du XXe siècle" et de m’avoir confié la rédaction d’un texte sur La Vie mode d’emploi, avec carte blanche pour que la re-lecture soit plus une interrogation qu’une présentation, chercher les pistes ouvertes, tracer les grandes zones opaques sans quoi ce livre ne serait pas un si grand livre.

- Lors de cette relecture, j’avais été surpris par la convergence de Perec et Cortazar pratiquant chacun, de façon non concertée, un remix de La métamorphose de Kafka, chacun selon son registre : voir Perec : Kafka remix et Cortazar métamorphosose.

- Comme vous l’avez peut-être remarqué, je regroupe en ce moment ces approches plus analytiques dans une rubrique études sur auteur liée au pôle ateliers d’écriture qui devient un des centres de gravité principaux du site.

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La vie mode d’emploi... d’une manière un peu lourde et lente


« Oui, cela pourrait commencer ainsi, ici, comme ça, d’une manière un peu lourde et lente... » Quel bonheur à rouvrir le grand monument de Perec qu’est La vie mode d’emploi. Quiconque écrit a sur sa table ou tout près Espèces d’espaces, le livre-atelier de 1973 dans lequel Perec propose, depuis le lit, la chambre, l’appartement, l’immeuble jusqu’aux frontières et au vide interstellaire ses exercices d’écriture sur comment habiter. Il le fait depuis le bord amont de notre plus récente mutation urbaine, le bouclage du périphérique parisien, les grands immeubles collectifs. Et c’est au coeur même d’Espèces d’espaces que surgit en sept pages un « projet de roman » à l’incipit célèbre : « J’imagine un immeuble parisien dont la façade a été enlevée [...] de telle sorte que, du rez-de-chaussée aux mansardes, toutes les pièces qui se trouvent en façade soient instantanément et simultanément visibles. »

Perec donne non seulement alors le titre du projet, mais la façon dont on y circulera : un jeu depuis les algorithmes (en l’occurrence : « bi-carré latin orthogonal d’ordre 10 ») qui organisera sans cesse le déplacement d’une case habitée à une autre sur l’ensemble des sept étages, et des appartements divisant chaque étage, sans oublier les parties communes, escalier, hall, chaufferie...

De ce « cahier des charges » préalable au roman, de nombreux éléments ont été reproduits : Perec dessine des plans détaillés, fait des vues en coupe, prépare des inventaires et des listes. Documents fascinants en eux-mêmes, parce qu’aucun de nous pour se retenir de les appliquer à son présent et son environnement proche, et qui permettent d’entrer dans l’intime des autres, décortiquer ce qui nous entoure jusqu’à la provenance exact de chacun de ces petits objets sur notre table de travail (Perec propose aussi l’exercice dans Penser/Classer), pourquoi cette photo au mur etc.

Ainsi, dans le « projet de roman », Perec décrit exhaustivement un dessin de Saül Steinberg, The art of living, daté de 1952 et qui lui donne l’idée de s’attaquer à l’immeuble parisien. Or, « la télévision n’a pas encore été inventée ». À reprendre aujourd’hui La vie mode d’emploi, c’est la façon dont il instaure ce décalage temporel qui me frappe, et qui en partie explique pour moi la force quasi balzacienne de son livre : les histoires racontées ici (parfois couvrant le monde entier, comme la faillite des enfants Gratiolet, ou l’escroquerie Sherwood), remontent souvent à la fin du XIXe siècle. L’apparition de l’ascenseur (1925) puis du chauffage central (1950) ancrent l’immeuble dans la durée. La fin du livre est datée, liée au moment même de l’écriture de Perec : le 23 juin 1975, à 8 heures du soir. Mais les protagonistes sont aussi vieux alors que ceux du Temps retrouvé de Marcel Proust. Et aucun d’eux, dans ce long générique de fin, soir d’été sur immeuble devenu translucide ou transparent, ne regarde la télévision (il y a 32 occurrences du mot dans le livre, mais plutôt concernant Rorschach, qui est producteur de films).

Dyschronologie qui a une conséquence énorme : ce qui est enserré pour chaque vie présente dans le livre, c’est la suspension que fut la guerre. Cette guerre dont le père de Perec, exilé juif de Varsovie, engagé volontaire dans l’armée française par refus d’un nouvel exode, sera un des premiers morts en juin 1940. Et sa mère sombrerait à Auschwitz sans même avoir été enregistrée par les bureaucrates du camp. Espèces d’espaces (voir l’introduction à « l’inventaire des lieux où j’ai dormi ») et W raconteront l’instabilité géographique imposée à l’enfant que se passent de quatre mois en quatre mois, pour brouiller les pistes, des établissements catholiques. Il en deviendra dyslexique, sera fasciné par ce mot habiter qui lui reste interdit. Quelque part, La vie mode d’emploi écrit la guerre des autres, ceux qu’elle ne rend pas orphelin. Une tranche d’histoire au passé, avec blanc terrible au milieu.

Bien sûr, on peut lire le roman et se laisser happer sans rien savoir de tout ça, le « cahier des charges », les dessins, listes et plans de coupe, les algorithmes et la guerre. Il n’y a qu’à se laisser faire. On vous prévient dès l’entrée : vous vous croyez seul avec le livre, vous lecteur anonyme ? Bien non, ce n’est pas si simple et on vous le dit dès le préambule. Celui qui monte un puzzle (pas la version industrielle, matrice selon dessin fixe appliquée à des images archétype, reproduites sur le couvercle – définition qui vaut tout aussi bien pour la littérature moyenne), n’est pas seul avec ses pièces, mais affronte en chacune ce qu’a prévu de ses réflexions et réflexes, pour les tromper, l’artisan qui a combiné chacune de ses découpes en fonction même des ambiguïtés possibles de l’image.

Et si l’auteur joue avec vous, comme pour boucler ses fins de mois Perec envoyait au magazine Le Point ses fameuses grilles de mots croisés 10 x 10 avec une seule case noire, il va y trouver son arme narrative. Non pour raconter le livre, et cette machine à fleur de pages aux antipodes d’une description sociale (et très loin de son premier livre, Les choses, qui valut à Perec le Renaudot à 28 ans) : le puzzle organise le livre, tout simplement parce que tout sera basé sur de vrais puzzles. Alors sous la construction savante, tout sera tromperie douce mais ironique, faux-semblant et dépli, l’immeuble entier, y compris dans sa dimension temporelle : les 20 ans que met Barnabooth pour exécuter ses 500 marines à l’aquarelle, et les 20 ans suivants pour les remonter comme puzzle, découpés par le silencieux Winckler, emballés par cette dame de Montargis dont les boîtes en carton étaient la spécialité, et puis finalement le puzzle décollé pour reconstituer la toile. Machine narrative qui relie un par un chaque occupant de chaque étage, et piège l’immeuble tout entier par son propre dispositif d’écriture mis en abîme, jusqu’au vertige – à la fin, plus rien, les aquarelles détruites sur le lieu même où elles ont été peintes. C’est ce vertige-là qui fait de La vie mode d’emploi le classique inaltérable qu’il est devenu.

Alors laissez-vous prendre : fragments imbriqués de littérature, sans même citer les sources du remix (le trapéziste venu de Première souffrance de Kafka), et le déni du réel dès l’ouverture : le réel devant nous est toujours une image, et toutes les images ont même statut de réalité. Gigantesque distorsion du regard. Perec s’en moque gentiment, dès le début, par cette boîte de camembert décorée d’un moine tenant cette même boîte etc. Il en applique le principe à tout son livre. Dans la vitrine de l’appartement d’un des personnages les plus fascinants, la veuve Moreau (le nom, et en partie le personnage, viennent de l’Éducation sentimentale de Flaubert), propose dans une vitrine une maison en miniature où sont reproduits les détails des moindres objets et des moindres images, lesquelles deviennent à leur tour l’occasion de légendes, de récits, faisant de La vie mode d’emploi un livre total, un immense roman épopée.

Sauf que le monde qui y est écrit, c’est nous.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 octobre 2013
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