livres qui vous ont fait | Tarkos, Anachronisme

la si rare impression de croiser un grand livre, voire même un futur classique


Il y en a des montagnes, ici, je n’arrive pas à vraiment éliminer. Pourtant, je lis principalement sur tablette ou liseuse ou ordi, mais ce serait comme s’enlever la peau, et bien pour ça qu’ici je veux mener cette exploration.

Voire, à la limite, une fois qu’ils seraient ici mangés par le site, et la photographie suffit, je pourrais enfin les éloigner et ne garder que la version numérique, tellement plus commode. Presque une nécropole, plutôt qu’une bibliothèque.

En trente ans, dans cette montagne, forcément qu’il y a des cailloux singuliers sur lesquels on trébuche, des livres qui n’arrêtent pas ensuite de croître progressivement pour prendre la force d’un classique.

Anachronisme pour moi en fait partie, et je n’en mettrais pas cinq avec, même si ici dans cette série on en déploiera bien plus.

Je l’ai raconté ailleurs, mais ce n’est pas radoter, juste repasser dans les mêmes points précis des mêmes pistes. L’édition Quarto de la Recherche vient de paraître chez Gallimard, Marianne Alphant organise à Beaubourg une lecture intégrale de Proust. Ça va durer 5 semaines, de 15h à 20h, on est une cinquantaine à se relayer par sets de 45 minutes. Je viens 5 fois, et chaque fois je passe après le même type. La phrase de Proust disséquer par une énonciation ralentie, pesante, mais moi, de la coulisse, dans le noir, j’entends Proust comme jamais – dans sa grammaire, dans son souffle. Drôle d’expérience, on lit dans un angle, dos au public qui nous voit par des caméras derrière la glace sans tain. Impossible de savoir si derrière nous il y a quelqu’un ou personne. Parfois on tombe sur des passages d’anthologie, parfois sur des tartines impossibles. Pour tenir l’intégrale, Marianne Alphant a calculé qu’on doit lire en moyenne 14 pages chacun dans les 45 minutes. Seulement, mon prédécesseur en lit 6... – Rattrape, elle me dit, rattrape...

Je crois que j’aurai jamais rattrapé Christophe Tarkos, le grand garçon blond avec lequel chaque fois nous échangeons quelques mots brefs à voix basse avant que je prenne le relais. Mais sa voix je l’ai toujours.

Quelques mois plus tard, paraît chez POL Anachronisme. Encore un livre dont j’ai acheté et offert ou usé plusieurs. J’ai lu bien sûr les autres, dont la somme des Écrits poétiques parue aussi chez POL, mais à titre posthume. Je n’avais même jamais remarqué avant ce soir que pour Anachronisme le nom de l’auteur est abrégé en C.Tarkos, comme si le Christophe était de trop (j’en connais un autre).

Aucun de nous pour savoir – même si nous le devinions, et que ses absences devenaient comme un métronome, les nouvelles circulant de l’un à l’autre – que ce livre serait son livre testamentaire.

J’ai parlé déjà de pourquoi l’importance de ce livre. Que la forme accumulation a sa noblesse dans l’histoire littéraire universelle (Seî Shonagon) comme dans notre propre langue. Et qu’ici, l’arbitraire des intitulés renforce encore le testament dans les passages graves, comme la page 187 ci-dessous, sur le bloc de la maladie.

Cet après-midi encore, à SciencesPo, on parlait du genre roman, de sa pertinence, son obsolescence ou sa validité. Je n’ai jamais lu Anachronisme autrement que comme un roman, un roman qui arrache le monde à lui-même et nous le représente en plus cru, de plus près – la tâche pérenne du roman. Et je n’ai jamais lu Anachronisme autrement qu’écriture se suffisant à elle-même, refusant même sa constitution en poétique. Et combien de fois je l’ai utilisé en atelier d’écriture.

Je ne suis pas attaché à ce premier exemplaire, acheté en 2000, d’Anachronisme. Mais il se passe un truc curieux,l’exemplaire neuf je le garde dans la même rangée de livres, mais je n’y touche pas. Je relis le vieux, et pourtant il m’en faut un neuf, comme si ce qu’il contient devait rester en lui, là comme ça, clos.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 novembre 2013
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