Jean-Christophe Bailly / Panoramiques

chaque dimanche, une page singullière de littérature


Aucun récit en aucune culture n’a a priori une portée universelle, mais tous les récits de toutes les langues s’exposent ensemble universellement. Cette exposition ne constitue ni un musée ni un patrimoine, mais un réservoir de lignes, mais une immense chambre d’accélération et de régénération du sens. Aux deux images de la lignée totémique de la langue scandée par les noms de ses grands locuteurs et de l’agrégation synchronique des lecteurs autour de l’événement que serait un livre, il faut substituer une cartographie faite de lignes obliques, passant d’une tradition à une autre, pour ce qui est de l’espace, et dispersant l’événement du livre sur de longues durées, pour ce qui est du temps. La lecture est à la fois l’événement qui disperse la structure monumentale de l’événement, comme elle est à chaque fois l’accueil, en une destination nouvelle, d’une provenance innocentée de ses liens.

Ce système d’obliques et de synapses, ce réseau discontinu d’effets de sens où tout ricoche, cette pluie de particules avec ses averses, ses giboulées, ses orages, ses silences, c’est ainsi qu’apparaît l’espace réel de la lecture recommencé en chacun de ses grains. On sait qu’autrefois, quand il n’y avait pas de livres, ou quand les livres n’étaient à la disposition que d’une part infime de la société (ils sont loin encore d’être à la disposition de tous), c’était la transmission orale qui assurait, au sein d’une communauté donnée, la reproduction des récits et, à travers eux, l’identification d’un système de prises pour avancer dans le monde de façon moins démunie. On sait aussi que l’apparition de l’écrit a pu être vécue comme une menace venant poser sur ces pôles d’identification auxquels les actes de la transmission orale donnaient consistance. Mais aujourd’hui, éloignés comme nous le sommes, dans l’ensemble, de telles communautés référentielles, il se pourrait bien que nous soyons exposés à la nécessité de dissocier entièrement l’identification et la communauté, que nous soyons mis devant la nécessité d’inventer des communautés de référence qui ne renverraient pas automatiquement à l’identification.

Et la lecture, telle qu’ici je la décris, apparaît comme l’espace même d’une telle expérience et comme ce qui la déploie. La "communauté seconde" du livre, parce qu’elle st invisible, provisoire, diachronique et sans giron, parce qu’elle est tout entière mouvement, tout entière en partance avec un sens qu’elle ne peut ni ne prétend épuiser, devient en quelque sorte la cellule de cette expérience. C’est par rapport à l’existence de cette expérience, qui est celle d’un espace sans lieu, qu’il est possible et nécessaire, en un monde qui se crispe de plus en plus sur ses nostalgies identitaires, de parler d’une "tâche" du lecteur. Au sein de cette tâche, les vertus qui furent jadis confiées à l’oralité et qui peuvent toutes se ramener à la figure du maintien du secret (c’est-à-dire à la formation du sens par accrétion autour du point silencieux de la remise), se voient transférées non tant à l’écriture elle-même qu’à cette oralité latente qu’est la lecture. Le secret, c’était que les choses malgré tout tenaient ensemble autour d’elles. Or c’est ce même secret qui est pour ainsi dire caché dans la littérature et c’est lui que frôle chaque lecteur à chaque fois qu’il s’avance dans un livre, comme pour passer ce livre - et ce secret - au lecteur suivant. La littérature est tout entière le mot de passe de la communauté ouverte qu’elle étend.

Le langage est le lieu où filtre ce secret : sens effectué, passé au tamis et livré en plaques - le sens, qui est l’émotion du langage.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 février 2005
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