H.P. Lovecraft | L’innommable (conversation dans un cimetière)

du fantastique en sa splendeur, construction, emboîtement de livres, narrateur double de Lovecraft lui-même, et l’art du frisson en 15 pages


 

Une fois de plus, dans ce format bref, une quinzaine de pages, Lovecraft semble compenser par la poésie et par le mécanisme même du récit ce que lui autoriserait un espace plus vaste.

Au centre de tout, un schéma récurrent, et qui sera explicitement repris et développé dans Dreams in the witch house. Et cette idée troublante que, si durant votre vie vous avez souvent regardé à une fenêtre, votre image peut vous survivre, apparaîtra à quelqu’un qui regardera à la même fenêtre.

Mais ici c’est la construction qui devient un miracle de superpositions en transparence : une mise en place dialogique, deux personnages dans le cimetière de la fictive Arkham, que Lovecraft a souvent explicitement reliée à la vieille ville sorcière de Salem. L’un est enseignant, il est même jeune proviseur de lycée, et l’autre est une sorte de double de Lovecraft : auteur fantastique de second plan, dont on se moque ouvertement des histoires. Mais découplage : Lovecraft convoque un livre réel, un livre qu’il possède et qui lui sert de sources, le sixième livre de Cotton Mather, avec les légendes et histoires de fantôme (publié en 1702, Lovecraft était fier d’en posséder un exemplaire original). On prend une de ces histoires, et ce qu’on interroge, c’est le principe même d’illusion d’une des fictions qu’elle nous transmet. On la complète par un écrit direct (journal d’un ancêtre du narrateur) et par les récits des personnes âgées, à deux générations de distance. Alors tout sera prêt pour faire se percuter la légende et le réel immédiat.

Les Lovecraftiens se régaleront de quelques autres détails : ainsi, au deuxième tiers de l’histoire, découvrirons-nous que le narrateur s’appelle Carter, nom qui, six ans plus tôt, est celui du personnage principal de The statement of Randolph Carter – une tentation balzacienne de personnages récurrents ?, ou qu’un ami d’enfance de Lovecraft, Maurice W Moe, lui aussi devenu enseignant de High School, pourrait bien avoir servi de référent pour Joël Manton.

Reste cette chose aux yeux flétris : the thing with the blemished eye. Et quel clin d’oeil pour nous que ce titre en écho prémonitoire à un autre « innommable », celui de Samuel Beckett.

The unnamable est paru dans le Weird Tales de juillet 1925, mais sans que le nom de l’auteur figure sur la couverture : ce sera l’étape suivante.

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H.P. Lovecraft | L’innommable


Nous étions assis sur une tombe abandonnée du XVIIe siècle, une fin d’après-midi, dans le vieux cimetière d’Arkham, et spéculions sur l’innommable. En voyant devant nous, en plein milieu du cimetière, le saule géant dont le tronc avait presque littéralement avalé une antique dalle devenue illisible, j’avais émis une remarque fantastique sur la nourriture spectrale et indescriptible que ses racines colossales devaient pomper à même cette terre charnelle et vénérable ; mon ami se moqua de moi pour un tel non-sens et prétendit que faute d’enterrement depuis plus d’un siècle en ce lieu, rien n’avait pu nourrir l’arbre autrement que de la façon la plus ordinaire. En même temps, ajouta-t-il, mes constantes remarques à propos de « l’innommable » ou « l’indescriptible » étaient un jeu puéril, bien en rapport avec ma situation en bas de l’échelle des auteurs. J’étais trop heureux de finir mes histoires avec des soupirs ou des sons qui paralysaient les facultés de mes personnages et les laissaient sans courage, ni mots, ni idées pour dire ce qu’ils avaient éprouvé. Nous savons les choses, continua-t-il, seulement au travers de nos cinq sens ou nos intuitions religieuses ; en conséquence de quoi il nous est quasi impossible de nous référer à quelque objet ou spectacle qui ne peut être dépeint par les solides définitions ou faits établis, ou les doctrines avérées de la théologie – de préférence celles des Congrégationnistes, avec toutes les modifications que la tradition ainsi que Sir Conan Doyle peuvent y apporter.

Avec cet ami, Joël Manton, je m’étais souvent ainsi paresseusement opposé. Il était le proviseur de la East High School, né et grandi à Boston et partageant cette surdité auto-satisfaite de Nouvelle-Angleterre aux harmoniques délicates de la vie. De son point de vue, seules nos expériences normales et objectives sont susceptibles de signification esthétique, et que le rôle de l’artiste n’est pas tant d’augmenter nos émotions fortes par l’action, l’extase ou l’étonnement, que de maintenir un calme intérêt qui nous permette d’apprécier les détails pertinents de la vie de tous les jours. Il réservait spécialement ses objections à mon attrait pour le mystique et l’inexpliqué ; et bien qu’il crût au surnaturel bien plus complètement que moi, il n’aurait pas admis que ce soit un terrain suffisant pour un traitement littéraire. Qu’un esprit puisse trouver son meilleur plaisir à s’échapper des contraintes quotidiennes, pour que des images habituellement usées par la fatigue et l’habitude dans les figures répétitives de l’existence immédiate soient recombinées de façon originale et dramatique, était quelque chose de pratiquement incroyable pour son intelligence claire, pratique et logique. Pour lui, toutes les choses et sensations s’établissaient avec des dimensions, propriétés, causes et effets précis ; et quoiqu’il sût vaguement que l’esprit nous impose parfois des visions et sensations d’une nature beaucoup moins géométrique, classifiable et expertisable, il croyait se justifier en dressant une ligne arbitraire qui repoussait hors de son chemin tout ce que ne pouvait expérimenter et comprendre le citoyen ordinaire. Il était donc à peu près convaincu que rien ne pouvait être qualifié d’« innommable ». Cela ne lui était pas accessible.

Et bien que pleinement conscient de la futilité d’arguments métaphysiques ou intuitifs confrontés à la suffisance d’un terrien orthodoxe, quelque chose dans l’ambiance de cet après-midi me poussa à un peu plus que nos divergences habituelles. Les pierres tombales en décrépitude, les arbres patriarches, et la ligne brisée des toits vénérables de cette ville qui nous entourait, réputée pour sa vieille sorcellerie, tout cela se rassembla pour m’exciter à défendre mon point de vue ; et même porter mes convictions dans le territoire même de l’ennemi. Bien sûr ce n’était pas si difficile de commencer une contre-attaque, et je savais que Joël Manton s’accrochait encore à moitié à pas mal des superstitions de bonnes femmes que les gens plus sophistiqués avaient réfutées il y a longtemps ; la croyance en l’apparition de gens à l’agonie dans un lieu distant, ou l’impression laissée par des visages d’autrefois sur des fenêtres à travers lesquelles ils avaient regardé toute leur vie. Au crédit de ce que murmuraient nos grands-mères campagnardes, j’insistais présentement, venait la foi en l’existence sur terre de substances spectrales, séparées de leurs composantes matérielles et leur survivant. Cela supposait la faculté de croire à des phénomènes au-delà des notions naturelles ; parce que si un mort transmettait son image visible ou tangible de l’autre côté du monde, ou traversant l’épaisseur des siècles, serait-il plus absurde de croire que telle maison abandonnée soit pleine de choses sensibles bizarres, ou que ces vieux cimetières grouillent de l’intelligence terrible et désincorporée de générations ? Et si les esprits, qui voudraient causer toutes ces manifestations qu’on leur attribue, ne pouvaient être limités par aucune des lois de la matière, pourquoi serait-il plus extravagant d’imaginer des choses mortes et psychiquement vivantes dans des formes – ou l’absence de formes – qui, pour la plupart des humains qui en seraient témoins, seraient complètement ou épouvantablement « innommables » ? Le « sens commun », assurai-je à mon ami avec quelque chaleur, en réfléchissant à ces sujets, est principalement une absence stupide d’imagination et de flexibilité mentale.

Le crépuscule était venu, mais aucun de nous deux pour souhaiter clore notre conversation. Manton ne semblait pas ébranlé par mes arguments, plutôt têtu à les réfuter, ayant cette confiance en ses opinions qui sans aucun doute lui avait valu ses succès d’enseignant ; tandis que j’étais trop sûr de mon domaine pour craindre la défaite. La nuit se fit, et les lampes s’allumèrent timidement dans quelques-unes des fenêtres éloignées, mais nous ne bougions pas. Nous étions confortablement assis sur cette tombe, et je savais que mon prosaïque ami n’était pas troublé par le trou caverneux dans le vieux caveau où les racines se mêlaient aux briques derrière nous, ni de l’obscurité rendue plus opaque encore par cette bâtisse chancelante et déserte du XVIIe siècle, plantée entre nous et la plus proche rue éclairée. C’est ici, dans l’ombre, sur la tombe fissurée et sous la bâtisse à l’abandon que nous parlions de « l’innommable », et après que mon ami eut fini de se moquer, j’évoquai la preuve affreuse derrière l’histoire dont il s’était moqué le plus.

Mon récit s’intitulait « La fenêtre du grenier », et était paru dans le numéro de janvier 1922 de Whispers. En de nombreux endroits, particulièrement les États du Sud et la côte Pacifique, ils prenaient position contre ces magazines, disant que ce n’étaient qu’inventions d’esprits faibles ; mais en Nouvelle-Angleterre ils ne bronchaient même pas et se contentaient de hausser les épaules à mes extravagances. On ne pouvait démarrer avec une chose dont il était avéré qu’elle fût biologiquement impossible ; encore une de ces fichues histoires de patelins cinglés comme celles que Cotton Mather a été assez crédule pour rassembler dans son chaotique Magnalia Christi Americana, et si pauvrement documenté qu’il ne s’est même pas aventuré à situer les villages où surgirent ses horreurs. Et comme en cours de route j’exagérai la transcription sommaire de la vieille légende – rien de cela n’était possible, et caractéristique d’un gribouilleur inconsistant et partiel ! Mather avait raconté les choses comme on les lui avait dites, mais personne, sauf un sensationnaliste de bas étage, n’aurait pensé à les grossir ainsi, regarder la nuit à la fenêtre des gens, se cacher dans le grenier d’une maison, en chair et en esprit, jusqu’à ce que quelqu’un regarde à cette fenêtre des siècles plus tard sans pouvoir décrire ce que c’était, sauf que cela avait fait virer ses cheveux au blanc. Tout cela c’était évidemment de la camelote, et mon ami Manton n’était pas le dernier à y insister. Alors je lui racontai ce que j’avais trouvé dans un vieux journal tenu entre 1706 et 1723, déterré parmi des papiers de famille à même pas un kilomètre d’où nous étions assis ; et que de l’incontestable réalité des cicatrices sur le dos et la poitrine de mon ancêtre, que décrivait ce journal. Je lui parlai aussi d’autres terreurs dans le pays, et comment on en avait chuchoté pendant des générations ; et comment aucune folie mystique ne menait le jeune homme qui en 1793 était entré dans telle maison abandonnée pour y examiner ce qu’il y avait sous la rumeur.

C’était quand même une chose étrange – rien d’étonnant à ce qu’en tremblent des étudiants trop émotifs dans les âges puritains du Massachusetts. On en sait si peu de ce qui se produisit sous les apparences – si peu, sauf d’horribles grondements comme si éclataient des bulles putrescentes lors d’occasionnels et fantomatiques aperçus. La sorcellerie en sa terreur est un horrible rai de lumière sur ce qui bout dans les cerveaux accablés des hommes, et même pour une bagatelle. Époque sans beauté, époque sans liberté – on peut le voir aux architectures des maisons qui survivent, et aux sermons empoisonnés d’une religion rigide. Et sous cet habit de ferraille rouillée grince et luit la perversion hideuse, diabolique et patentée. Ci-gît pour de vrai l’apothéose de l’innommable.

Cotton Mather, dans son démoniaque sixième livre que personne ne devrait lire après la nuit tombée, ne mâche pas ses mots tandis qu’il plonge dans l’anathème. Farouche comme un prophète juif, laconique et impassible comme personne aujourd’hui ne saurait l’être, il parle de la bête qui avait apporté avec elle d’être plus que la bête et moins que l’homme – la chose aux yeux flétris – et du misérable ivrogne hurlant qu’ils avaient pendu pour avoir de tels yeux. Ce qu’il raconte abruptement, mais sans aucune allusion à ce qui s’ensuivit. Peut-être qu’il ne le savait pas, peut-être qu’il le sut mais n’osa le dire. D’autres le surent, et n’osèrent le dire – il y a pas de trace publique avérée de ce qui se chuchota à propos du verrou sur la porte de l’escalier du grenier dans la maison de tel vieil homme sans descendance, aigre, brisé qui avait fait poser une dalle d’ardoise vierge sur une tombe maudite, encore qu’on puisse remonter assez de pistes dans cette vague légende pour faire tourner le plus indifférent des sangs.

Et tout cela, cet ancestral journal que j’avais trouvé le racontait ; toutes les insinuations cachées, tous les contes murmurés à propos de ces choses aux yeux flétris aperçues aux fenêtres dans la nuit ou dans les champs déserts en bordure des bois. Quelque chose s’était saisi de mon ancêtre sur une sombre route de la vallée, le laissant avec des marques de corne sur sa poitrine et dans le dos des griffes comme de singe ; et quand ils enquêtèrent sur les empreintes laissées dans la boue humide, ils trouvèrent les marques de sabots fendus et de pattes vaguement anthropoïdes. Et un conducteur de poste raconta une fois qu’il avait vu un vieil homme pourchassant et appelant une effrayante chose bondissante, sans nom, sur Meadow Hill dans un timide clair de lune, des heures avant l’aube, et beaucoup le crurent. Il y eut certainement d’étranges palabres cette nuit de 1710 quand le vieil homme brisé et sans descendance fut enterré dans la crypte à l’arrière de sa propre maison, à côté de la dalle d’ardoise vierge. Et personne n’ouvrit jamais la porte du grenier, laissant la maison à ce qu’elle était, déserte et ruinée. Quand il en surgit des bruits, ils chuchotèrent et s’effrayèrent ; et espérèrent que le verrou sur la porte du grenier résisterait. Puis ils cessèrent d’espérer quand l’horreur survint au presbytère, ne laissant pas une âme vive dans les lieux. Avec les années, la légende devint une affaire de fantômes – je suppose que la chose, si c’était une chose vivante, avait dû s’éteindre. La mémoire s’en attarda hideusement – encore plus hideux d’être si secret.

Pendant mon récit, Manton était resté pensif, mais en revint progressivement à sa manie analytique. Il accordait, par égard à mon raisonnement, que quelque monstre surnaturel avait vraiment existé, mais me rappela que même les plus morbides perversions de nature ne les contraignent pas à être innommables ou scientifiquement indescriptibles. Je respectais sa clarté et son opiniâtreté, mais j’ajoutai quelques révélations supplémentaires, que j’avais recueillies de quelques vieilles personnes. Ces légendes avec fantôme qui vinrent plus tard, expliquai-je, se référaient aux apparitions d’un monstre plus effrayant que quoi que ce soit d’organique pourrait l’être ; des apparitions de formes bestiales, gigantesques, parfois visibles et parfois seulement tangibles, qui venaient flotter lors des nuits sans lune et hantaient la maison, la crypte à ses pieds, et la tombe où un jeune arbre avait poussé près d’une dalle anonyme. Quant à savoir si de telles apparitions avaient blessé ou étouffé à mort d’autres victimes, comme allégué dans des sources non corroborées, elles avaient induit une forte et consistante impression ; et bien des plus âgés des gens d’ici la craignaient encore obscurément, même si largement oubliée par les deux dernières générations – disparaissant peut-être parce qu’on cessait d’y penser. Et pour autant qu’une théorie d’ordre esthétique le permettait, si les émanations psychiques des êtres humains pouvaient subir de grotesques distorsions, quelle représentation cohérente pouvait exprimer ou figurer une nébuleuse aussi infâme et déformée que ce spectre d’une perversion chaotique, pernicieuse, en elle-même un morbide blasphème contre la nature ? Ébauchée par le cerveau mort d’un cauchemar hybride, est-ce qu’une telle fumeuse terreur ne constituait pas l’effrayante vérité de l’innommable, vérité exquise, hurlante ?

Il devait être bien tard maintenant. Le vol singulièrement silencieux d’une chauve-souris m’effleura, et je crois qu’il remua aussi Manton, parce que, même sans le voir, je perçus qu’il leva le bras. C’est lui qui parlait à présent :

« Mais cette maison, avec la fenêtre du grenier, elle est encore debout et abandonnée ?
— Oui, répondis-je, je l’ai visitée.
— Et y as-tu trouvé quoi que ce soit, au grenier ou ailleurs ?
— Il y avait des ossements là-haut dans les combles. C’est peut-être ce que ce jeune homme avait vu – s’il était émotif il n’aurait eu besoin de rien d’autre dans la vitre de la fenêtre pour le perturber grandement. S’ils venaient tous du même être, ça devait être une monstruosité délirante, hystérique. Ça aurait été blasphématoire de laisser traîner de tels ossements, alors je suis revenu avec un sac et je les ai portés jusqu’à la tombe derrière la maison. Il y avait une ouverture et j’ai pu les y verser. Ne pense pas que j’étais fou – il aurait fallu que tu voies ce squelette. Des cornes de quatre pieds, mais un visage et des mâchoires comme toi et moi. »

Enfin je pus percevoir qu’un tressaillement enfin s’était saisi de Manton, qui s’était rapproché tout près. Mais sa curiosité n’en était pas amoindrie.

« Et à propos de ces fenêtres ?
— Elles avaient toutes disparu.Une des fenêtres avait perdu tout son cadre, et dans l’autre il n’y avait pas trace de verre dans les meneaux d’ouverture. C’étaient des fenêtres de cette façon – les vieilles fenêtres à claire-voie qu’ils utilisaient avant 1700. Je ne crois pas qu’elles aient eu un vitrage depuis au moins un siècle ou plus – peut-être que notre étudiant les a cassées quand il avait été si effrayé ; l’histoire ne le dit pas. »

Manton réfléchissait de nouveau.

« J’aimerais la voir, cette maison, Carter. Elle est où ? Vitres ou pas vitres, j’aimerais l’explorer un peu. Et la tombe où tu as versé ces ossements, et l’autre tombe sans inscription – tout ça, c’est un peu terrible...
— Tu l’as vue, du moins tant qu’il faisait jour. »

Mon ami fut plus affecté que je l’aurais pensé, parce qu’à cette petite touche d’inoffensive théâtralité il s’éloigna comme répulsivement de moi et poussa un cri comme une sorte de hoquet qui libéra la tension jusqu’alors accumulée. C’était un cri bizarre, et ce qu’il y eut de terrible, c’est la réponse qui lui fut faite. Alors qu’il résonnait encore, j’entendis un sourd craquement dans l’obscurité impénétrable, et compris qu’on ouvrait une fenêtre dans cette maison ancestrale et maudite au-dessus de nous. Et parce que toutes les autres menuiseries avaient disparu depuis longtemps, je sus que c’est depuis les meneaux de cette démoniaque fenêtre du grenier qu’on ouvrait le bois sans vitre.

Alors nous enveloppa un souffle d’air gelé, nauséabond, méphitique qui venait de la même direction effroyable, suivi d’un hurlement aigu juste à côté de moi, depuis l’affreuse tombe de cet homme et son monstre. Un autre instant, et je fus renversé de mon banc mortuaire par le battage de quelque entité d’une taille gigantesque, mais de nature indéterminée ; frappé à en ramper sur l’humus et les racines de ce cimetière abhorré, tandis que de la tombe surgissait un grondement étouffé de halètements grouillants et que mon imagination en peupla l’éclat sans lumière de légions miltonniennes de damnés difformes. C’était le vortex tourbillonnant d’un vent glacial, et puis l’effondrement de briques mal scellées et de plâtre : mais je m’étais de grâce évanoui avant de pouvoir saisir ce que c’était.

Manton, bien que plus frêle que moi, est plus résistant ; et nous rouvrîmes les yeux au même instant à peu près, malgré ses blessures plus graves que les miennes. Nos lits étaient côte à côte et nous comprîmes en quelques secondes que nous étions à l’hôpital St. Mary. Le personnel nous entourait avec une curiosité tendue, impatients de nous aider à retrouver la mémoire en nous racontant comment nous étions arrivés ici, et nous entendîmes bientôt parler de ce fermier qui nous avait trouvés à midi dans un champ perdu au-delà de Meadow Hill, à deux kilomètres du vieux cimetière, un lieu réputé pour avoir été celui d’un ancien massacre. Manton avait deux méchantes blessures à la poitrine, et quelques coupures moins graves ou entailles dans le dos. J’étais moins sérieusement blessé, mais était couvert de contusions et d’ecchymoses de la plus sauvage espèce, dont l’empreinte d’un sabot animal. Il était clair que Manton en savait plus que moi, mais il se refusa à dire quoi que ce soit aux médecins interloqués et questionneurs, dès qu’il sut à quoi ressemblaient nos blessures. Alors il expliqua que nous avions été la victime d’un taureau excité – encore qu’il fût difficilement crédible que nous ayons ici rencontré un tel animal.

Une fois que les docteurs et infirmières nous eurent quittés, je lui lançai la question fatale :

« Nom de Dieu, Manton, mais c’était quoi ? Ces cicatrices, c’est à cause de ça ? »

Et j’étais beaucoup trop effrayé pour me réjouir quand il me répondit à voix basse ce dont bien sûr je me doutais :

« Non – ce n’était pas de cette façon-là. C’était partout – une gélatine, une bave – oui cela avait forme, un millier de formes de l’horreur au-delà de toute pensée. Il y avait des yeux – des yeux flétris. C’était l’abîme, le maelstrom, l’abomination ultime. Carter, c’était l’innommable ! »

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 13 novembre 2015 et dernière modification le 12 novembre 2017
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