H.P. Lovecraft | Déposition de Randolph Carter

introduction à la nouvelle traduction, et lecture intégrale vidéo




lecture intégrale (24’), toute brute, pour rôder la trad

 

Déposition de Randolph Carter, introduction


En une petite quinzaine de pages, ce conte écrit début décembre 1919 ouvre à tout un condensé de questions au cœur du dispositif lovecraftien.

Et tout d’abord, parce qu’on peut très bien le lire sans ces questions, ni cette introduction : Howard Phillips Lovecraft, vingt-neuf ans, poète, critique littéraire, chroniqueur scientifique, membre actif de l’association de journalisme amateur, assume en pleine conscience de cause écrire un récit d’horreur surnaturelle, « a hair-rising book » et le proposer à la publication dans un magazine — ce sera The Vagrant, quelques mois plus tard, donc 1920 avant que Weird Tales, fondé en 1924, ne le republie en 1925, puis à la mort de Lovecraft, en 1937.

Le chemin se dessine enfin avec force pour Lovecraft, et ce qui s’élabore ici ce sera la matrice de l’œuvre à suivre.

Ainsi, le rôle du livre dans le récit : les lectures occultes et maudites, et le livre dépositaire du secret capable d’action hors du domaine de la lecture, dans la vie même (et l’horreur où disparaître). Ce livre a un statut matériel : il est dans la poche du personnage lorsqu’il est happé par l’inconnu. Il est écrit en caractères inconnus d’un langue indéchiffrable, et préfigure le Necronomicon qui aura un statut si central dans l’œuvre : pourquoi alors, en 1925, Lovecraft n’a-t-il pas repris son texte en y intégrant le Necronomicon ?

Exemplaire de la matrice de l’œuvre à venir, si le décor même, ce vieux cimetière comme celui qu’on trouvera dans L’innommable ou bien dans Le chien, est directement inspiré des plus anciens cimetières de Nouvelle-Angleterre, Salem ou Providence même, alors que Lovecraft, pour amplifier la symbolique de la brume, du marais, des cultes étranges, le transpose dans une Louisiane où il n’ira que bien plus tard…

Et si ce récit était pleinement ou déjà lovecraftien, dans la veine la plus centrale des grands récits tardifs de Lovecraft, par ce qui le relie au contemporain : tout est image déjà vue, présente dans tous les archétypes du romantisme et de l’horreur, sauf ce « téléphone portatif », chacun des deux protagonistes disposant d’un émetteur-récepteur relié par un fil de cuivre sur deux bobines ? Lovecraft n’est pas forcément en cela un précurseur : le téléphone joue un grand rôle dans A la recherche du temps perdu, il est aussi présent ces mêmes années chez Kafka, mais c’est bien en tant que dispositif technique contemporain que ce téléphone va objectiver et rendre implacable l’aventure fantastique.

Exemplaire aussi le statut de l’horreur, quand l’héritage (légitime, et je suis bien reconnaissant à tous ces univers, du jeu de rôle au roman graphique, d’avoir assuré à Lovecraft cette gigantesque postérité, là où la littérature dans son propre pays continue de lui tourner le dos), s’est emparé du visage même de Lovecraft comme icône, mais multiplie les monstres à tentacule et autres représentations horrifiques : ici l’horreur c’est le mouvement du récit, et passe simplement par la description d’une voix. Encore, ce qui parvient de voix à travers le dispositif technique.

Passionnante pour les lovecraftiens l’explosion narrative de cette année 1920 : les grands symboles et les grandes figures, comme Dagon, mais aussi parfois juste une silhouette dans un escalier, vont s’assembler, et on n’aura plus qu’à développer la suite des récits comme dans l’intérieur de chacune.

Ainsi, cet enfoncement dans les profondeurs de la Terre, qui deviendra un des éléments les plus récurrents du fantastique lovecraftien.

Ainsi, l’incertitude narrative due à la construction du narrateur, la précision de ses outils rhétoriques, son statut de second par rapport au personnage principal. Le narrateur ami du personnage principal, lequel va seul au contact direct de l’horreur, on le retrouvera dans Herbert West comme plus tard dans La chose sur le seuil.

Mais ce récit nous interpelle pour autre chose, qui n’a pas encore été exploré comme il le devrait : le 11 décembre 1919, Lovecraft dans une lettre à Alfred Galpin raconte de façon détaillée un rêve, qui sera à peine réaménagé pour sa version publiée : les dialogues, en particulier, seront scrupuleusement respectés.

Période fascinante parce qu’à cette époque Lovecraft se rend presque chaque semaine à Boston pour l’association de journalisme amateur ou les clubs littéraires. Longtemps qu’on a remisé la légende de l’asocial mutique enfermé à Providence. Surtout, parce qu’il a commencé à publier, naît une correspondance active avec d’autres auteurs comme lui. Des formes sophistiquées de correspondance, ainsi le nom générique Gallomo pour la correspondance à trois : Galpin, Lovecraft, Morton. Mais aussi la dense correspondance qui naît avec Samuel Loveman, de Cleveland. Loveman a l’âge de Lovecraft (né en 1889, et il mourra n 1976 : imaginons-nous parfois que Loveraft ait écrit encore dans nos années 70 ?), mais publie depuis bien plus longtemps. Notamment sa correspondance avec Ambrose Bierce, qui lui donne un statut littéraire encore inaccessible à ses correspondants. Loveman est d’abord poète, il sera aussi — avec Hart Crane, lui aussi de Cleveland et les deux sont très liés — un des premiers à se faire respecter en tant qu’homosexuels. Se garder de toute interprétation du récit qui se base sur ce fait, et en quoi il pouvait troubler le rigide Howard, dont la relation ultérieure avec l’adolescent Bob Barlow sera dans la même ambiguïté. Quand Lovecraft fait ce rêve qui deviendra The statement of Randolph Carter, Loveman vient de lui envoyer sa photographie, que Lovecraft commente ensuite pour Galpin, s’étonnant par exemple que le visage de Loveman, qui sera certainement son ami le plus proche — avec Morton et Belknap-Long — dans les années à venir, ne porte pas de traits sémitiques malgré son origine… Ainsi, c’est un des rares éléments du rêve initial à ne pas avoir été repris dans le récit publié : dans le rêve, il s’agit bien de Loveman et de Lovecraft, et Loveman a de grandes oreilles, des oreilles presque disproportionnées…

Dans la lette à Galpin qui suit, quatre mois plus tard, en avril 1920 — mais lettre de plusieurs dizaines de pages, et fondatrice, voir ce que Lovecraft y développe sur sa lecture d’Einstein et la relativité — Lovecraft insérera quatre rêves, mais théorisera une question essentielle : que faut-il garder du rêve, ce qui vous vient depuis l’incohérence du rêve, mais inclut ce qui sera votre signature fantastique, un élément fantastique insoluble qui deviendra la structure et l’acmé de l’histoire ? Dagon en sera l’archétype, ne gardant du rêve initial que cette sensation de marcher dans la boue, perdu dans une étendue sans limite, sous lumière aveuglante.

Pourtant, du rêve de décembre 1919, Lovecraft n’enlève rien, développe au contraire chaque figure du rêve initial, et introduit une transposition, elle majeure : il ne s’agit plus de Lovecraft et Loveman, mais on donne un nom au personnage principal (Warren est un des fondateurs de Providence, ce n’est pas un nom au hasard), et pour son propre personnage invente un nom, Randolph Carter, qui va revenir plus tard (L’innommable, et bien sûr L’affaire Charles Dexter Ward) comme double de l’auteur.

Encore plus étrange si on considère que l’ensemble de la correspondance de Lovecraft s’établit sous le régime d’hétéronymes qui sont chacun autant de registres d’écriture, en particulier le principal, son Grand’Pa Theobald. Et que le narrateur, dans d’autres œuvres majeures, pourra sembler une transposition encore plus directe de Lovecraft lui-même (Chuchotements dans la nuit), ou un auteur calqué sur une personne existante : le Blake de Celui qui hante la nuit à l’image précise de ce jeune correspondant de Lovecraft, futur autur de Psycho, qu’est Robert Bloch. Dans d’autres récits, comme La chose sur le seuil, le narrateur — ce double second du personnage principal —, parce que saisi par la folie ou la mort imminente, devra garder sa spécificité par rapport à l’auteur. C’est cette complexité non tranchée qu’il faut lire de près dans la première apparition de Randolph Carter.

Le récit se présente de façon compacte, plus compacte en tout cas que les récits ultérieurs. Si j’ai respecté la ponctuation originale (le très curieux usage du point-virgule), je me suis permis quelques discrets sauts de paragraphes pour la commodité de la lecture bilingue.

Publier une traduction en bilingue, un geste pour moi important : ne pas imposer sa propre solution narrative, mais proposer à rêver. Dans l’intervalle entre ma traduction et le texte original, à vous d’inventer votre propre récit. Respecter et transcrire comment l’artifice de la syntaxe lovecraftienne, ancrée dans celle du XVIIIe siècle, rehausse paradoxalement la rémanence des images, et comment ce récit dont la loi nous échappe impose par cette distance son autorité même. Le statut des adjectifs décrivant l’horreur, le jeu direct des apostrophes entre les deux personnages (dans l’anglais qui ne tutoie pas), à vous de jouer dans l’intertexte — moi j’ai joué ma musique, et je l’assume comme telle.

La transcription paresseuse du titre dans les éditions courantes, statement ce n’est pas un témoignage (on dirait alors testimony, et les autorités produisent justement, contre Carter, un witness), mais bien une déposition devant un tribunal, et c’est ce qui conditionne le registre du discours – dès l’ouverture, avec ce « condamnez-moi si vous voulez, ou exécutez-moi » – et dont en découle toute la véracité du discours, donc l’illusion dont a besoin la fiction pour rendre implacable ce qu’elle évoque. Mais bon, le je suis d’ailleurs ou les montagnes hallucinées, les vieux crimes ont la peau dure.

Pour finir, cette étrange remarque de Lovecraft dans sa lettre à Galpin, après lui avoir transcrit ce rêve qui est presque déjà ce récit à l’identique : « I wonder, though, if I have a right to claim authorship of things I dream ? » Peut-on se prévaloir d’un droit d’auteur sur les choses qu’on rêve ?

Laissons la question grande ouverte.

FB

 

Déposition de Randolph Carter, traduction intégrale


« I wonder, though, if I have a right to claim authorship of things I dream ? »
Peut-on se prévaloir du droit d’auteur sur les choses qu’on rêve ?
The Vagrant, 1920, republished Weird Tales, 1924.

 

Et je vous le dis et répète, messieurs, cette enquête est sans objet. Enfermez-moi à perpétuité si vous voulez ; condamnez-moi ou exécutez-moi s’il vous faut une victime à sacrifier à l’illusion que vous appelez justice ; mais je ne vous en dirai jamais plus que ce que je vous ai déjà dit. Tout ce dont je me souviens, je vous l’ai raconté en parfaite candeur. Rien qui ait été déformé ou dissimulé, et si quelque chose demeure incertain, c’est seulement pour ce nuage noir qui s’est emparé de mon esprit — ce nuage et le nature embrouillée des horreurs qui l’ont poussé jusqu’à moi.

Et je dis et redis, je n’ai aucune idée de ce qu’est devenu Harley Warren ; même si je pense — et souhaite surtout — qu’il soit en paix et oubli, s’il existe quelque part quelque chose de cette sorte. Il est exact que pendant cinq ans je fus le plus proche de ses amis, et qu’il m’a associé en partie à ses terribles recherches dans l’inconnu.

Je ne veux pas nier, même si ma mémoire est floue et indistincte, que ce témoin produit par vous-même ait pu nous voir ensemble comme il le déclare, sur le pic Gainesville, marchant en direction des marais du Grand Cyprès, un peu avant minuit dans cette terrible nuit. Que nous étions équipés de lampes torches électriques, de pelles et pioches, et d’une curieuse bobine de câbles reliée à divers instruments, je l’affirmerais même ; parce que chacune de ces choses joue son rôle dans la singulière et hideuse scène qui reste comme foudroyée dans ma mémoire en ruine. Mais de ce qui s’est ensuivi, et de la raison qui a fait qu’on m’a retrouvé seul et hébété sur la rive du marais, le matin suivant, j’insiste encore sur le fait que je ne sais rien de plus que ce que je vous ai répété encore et encore. Vous me dites qu’il n’y a rien dans le marais ou à ses abords qui puisse servir de fondement à cet épisode effrayant. Je réponds que je ne sais rien au-delà de ce que j’en ai vu. Que cela puisse être une vision ou un cauchemar — je ne souhaite que cela, que ce soit une vision ou un cauchemar — c’est tout ce que mon esprit retient de ce qui s’est passé dans le choc de ces heures, une fois échappés à la vue des hommes. Et de pourquoi Harley Warren n’est pas revenu, lui seul ou son ombre — ou cette chose sans nom que je ne puis décrire — pourrait en rendre compte.

Comme je vous l’ai dit déjà, les études surnaturelles de Harley Warren m’étaient parfaitement connues, et j’y étais en partie associé. De sa large collection de livres étranges et rares, concernant des matières interdites, j’avais lu tous ceux écrits dans une langue que je pouvais maîtriser ; mais ils n’étaient qu’une infime partie comparée à ceux rédigés dans des langues qui m’étaient inaccessibles. La plupart, je crois, étaient en arabe, et le livre inspiré par les démons, le livre qui l’accompagnait à la fin, et qu’il a emporté dans sa poche à son départ du monde, était écrit en caractères que je n’avais jamais vus nulle part. Warren ne m’a jamais fait part de ce qu’il y avait dans ce livre. Comme pour la nature de nos études — dois-je dire de nouveau que je n’ai plus mémoire de leur pleine compréhension ? Il me semble plutôt miséricordieux qu’il en soit ainsi, parce qu’il s’agissait d’études horribles, que je poursuivais plus par une fascination obsédante que par une inclination qui me fût naturelle.

Warren m’a toujours dominé, parfois même m’effrayait. Je me souviens de comment je tremblais à l’expression de son visage, la nuit précédant l’affreux événement, quand il parlait et parlait sans cesse de sa théorie, comme quoi certains corps échappaient pour toujours à la décomposition, mais restaient sains et frais dans leur tombe pendant plus de mille ans. Mais je ne le crains plus maintenant, parce que je suppose qu’il a connu des horreurs hors de ma portée. Maintenant c’est pour lui que je crains.

Une fois de plus je dis que je n’ai pas d’idée claire quant à notre but cette nuit-là. Certainement, cela avait à voir avec ce livre que Warren portait sur lui — ce très ancien livre en caractères indéchiffrables, qui lui était parvenu d’Inde un mois plus tôt — mais je jure que je n’avais pas idée de ce que nous espérions trouver. Votre témoin affirme qu’il nous a vus peu avant minuit sur le pic Gainesville, en route pour le marais du Grand Cyprès. C’est certainement vrai, mais je n’en ai pas de mémoire précise. L’image qui s’est imprégnée dans mon esprit c’est celle d’une seule scène, et on devait être longtemps après minuit ; puisqu’un pâle croissant de lune apparaissait haut dans le ciel brouillé.

Cela se passait dans un ancien cimetière ; si ancien que je frémis aux années immémoriales qu’indiquaient ici tous les signes. C’était dans un ravin profond et humide, où s’emmêlaient de longues herbes fétides, des mousses et de curieuses ronces rampantes, empli d’une puanteur vague à laquelle mon imagination paralysée associait absurdement le pourrissement de la pierre. Partout les signes de l’abandon et de la décrépitude, et m’obsédait l’idée que Warren et moi étions les premières créatures vivantes à déranger le silence ici léthal depuis des siècles. Sur le bord du ravin un blême croissant de lune leva pour blêmir encore, perçant les vapeurs délétères qui semblaient émaner de catacombes insoupçonnées, et à sa faible et vacillante lueur je pus distinguer l’abject étalage d’antiques dalles, urnes, cénotaphes et mausolées ; tous s’écroulant, mangés de mousse, couverts de moisi et mi-enfouis par la luxuriance disproportionnée de cette végétation malsaine.

Pour première impression vive de ma propre présence dans cette effrayante nécropole, je me revois avec Warren nous reposant devant certain sépulcre à demi anéanti, puis nous débarrassant du fardeau qu’il semble que nous y avions apporté. Je distingue nettement que je disposais d’une lampe électrique, d’une pelle et d’une pioche tandis que mon compagnon était équipé d’une lampe identique et d’un matériel de téléphonie portable. Aucun mot ne fut prononcé, parce qu’il semble que le lieu et notre tâche nous étaient connus ; et sans délai nous nous saisîmes de nos outils et commençâmes à débroussailler l’herbe, les ronces, puis déblayer la terre recouvrant la dalle archaïque et plate. Après en avoir découvert la pleine surface, qui consistait en trois immenses tables de granit, nous reculâmes à quelque distance pour évaluer la scène entière ; et Warren sembla se livrer à certain calcul mental. Puis il revint au sépulcre et, utilisant la pioche comme levier, tenta de déboîter la dalle la plus près d’une ruine pierreuse qui avait dû être un monument autrefois. Il n’y réussit pas, et m’enjoignit de le rejoindre pour l’aider. Nos efforts conjugués y parvinrent, et nous levâmes la pierre, la glissâmes sur le côté.

D’avoir enlevé le couvercle révéla une ouverture noire, de laquelle s’échappèrent des effluves de miasmes gazeux si nauséabonds que nous reculâmes d’effroi. Après une pause, cependant, nous revînmes au puits et trouvâmes ses exhalations moins insupportables. Nos lampes dévoilèrent le haut d’une volée de marches de pierre, suintant d’un pus dégoûtant venu du fond de la Terre, et dont les murs moisis portaient des incrustations de nitre. Et pour la première fois, maintenant, je me remémore des paroles, la voix de Warren s’adressant à moi de loin, de sa voix profonde de ténor ; une voix singulièrement calme compte tenu de notre étrange environnement.

« Désolé de vous demander d’avoir à rester à la surface, me dit-il, mais ce serait un crime de laisser descendre quiconque avec des nerfs fragiles comme vous avez. Vous ne pouvez pas imaginer, même avec ce que vous avez lu et tout ce que je vous ai dit, les choses que je me prépare à voir et à faire. Ce genre de travail est monstrueux, Carter, et je doute que quiconque n’ait pas une sensibilité de fer puisse appréhender de le voir et d’en revenir vivant et sain d’esprit. Je ne veux en rien vous offenser, et le ciel me soit témoin de comment je suis heureux de vous avoir avec moi ; mais la responsabilité m’en incombe, en un sens, et je ne saurais emmener un tel paquet de nerfs comme vous êtes, à une mort prévisible ou à la folie. Je vous le répète, vous ne pouvez imaginer ce qu’est cette chose, en vérité. Mais je promets de tout vous raconter à mesure avec le
téléphone — comme vous le constatez, j’ai assez de câble pour atteindre le fond de la Terre et en revenir ! »

Je les entends encore, et m’en souviens, ces mots dits sans élever la voix, comme je me souviens de mes remontrances. J’étais désespérément anxieux d’accompagner mon ami dans ces profondeurs sépulcrales, mais il se révéla inflexible et obstiné. À certain moment, il me menaça d’abandonner simplement l’expédition si j’insistais encore ; une menace qu’il lui était possible d’exécuter, puisque lui seul en disposait de la clé. Tout ceci je peux encore m’en souvenir, même s’il m’est impossible de savoir quelle était cette chose dont nous parlions. Après qu’il se soit assuré de mon acquiescement réticent à sa décision, Warren attrapa le rouleau de câble et prépara ses instruments. À son hochement de tête, j’en pris une extrémité et m’installai bien assis sur une vénérable stèle renversée et effacée à proximité de l’orifice juste découvert. Alors il me serra la main, lança sur son épaule la bobine de câble, et disparut dans cet indescriptible ossuaire. Pendant un instant je gardai en vue l’éclat de sa lampe, et entendis le frottement du câble qu’il déroulait derrière lui ; mais l’éclat bientôt disparut abruptement, comme s’il avait dû tourner dans l’escalier de pierre, et le son mourut presque aussitôt. J’étais seul, mais relié aux profondeurs inconnues par ces torons magiques dont la surface isolante prenait des reflets verts selon les lueurs blêmes et variables de la lune montante.

Dans le silence énorme de cette vénérable et déserte ville des morts, mon esprit enfantait les plus épouvantables images et illusions ; et les grotesques autels et monolithes semblaient disposer d’une personnalité hideuse — presque d’une sensibilité de vivant. Des ombres amorphes semblaient guetter dans les recoins sombres du ravin encombré de ronces, et s’agiter comme dans une blasphématoire et solennelle procession passées les arches des tombes effondrées sur la colline ; des ombres que ne pouvait évacuer cette lueur blafarde de la première lune. Je regardais constamment ma montre à la lueur de ma torche électrique, et guettais avec une anxiété fiévreuse l’écouteur du téléphone ; mais pendant plus d’un quart d’heure sans rien entendre. Enfin un faible grésillement se produisit dans l’instrument, et j’appelai mon ami d’une voix tendue. Dans l’appréhension où j’étais, en aucun cas je n’étais préparé à entendre les mots qui me parvinrent depuis l’antre mystérieux, dans des accents bien plus alarmants et à vous faire frémir que tout ce que j’avais entendu jusqu’ici de Harley Warren. Lui qui m’avait quitté si calmement un moment plus tôt, m’appelait maintenant dans un chuchotement étranglé plus troublant que le cri le plus fort :

« Mon Dieu ! Si vous voyiez ce que je vois… ! »

Je ne pus répondre. Hors de voix, je ne pouvais qu’attendre. Alors me parvint de nouveau la voix frénétique :

« Carter, c’est terrifiant — monstrueux — incroyable ! »

Cette fois ma voix réussit à ne pas me manquer, et je lançai dans le transmetteur un flot de questions excitées. Terrifié, je continuai de répéter : « Warren, qu’est-ce que c’est, de quoi s’agit-il ? »

Et la voix de mon ami me parvint de nouveau, à nouveau hérissée de peur, mais maintenant le désespoir en plus : « Je ne peux rien vous dire, Carter ! C’est beaucoup trop au-delà de la pensée — je n’ose rien vous dire — personne pour le savoir et vivre — Grand Dieu ! je n’avais jamais rêvé de CELA ! » Et le silence se refit, sinon le torrent maintenant incohérent de mes tentatives tremblantes. Et puis la voix de Warren dans un registre de la consternation la plus pure : « Carter ! pour l’amour de Dieu remettez en place la dalle, sortez de là si c’est encore possible ! Vite ! — laissez tout et filez — c’est votre seule chance ! Faites ce que je vous dis, ne me demandez pas d’explication ! »

J’avais entendu, mais je ne fus seulement en état que de répéter mes questions affolées. Autour de moi les tombes, l’obscurité et les ombres ; en dessous de moi, un danger au-delà du périmètre de l’imagination humaine. Mais mon ami était en plus grand danger que moi-même, et malgré ma peur j’avais envers lui ce ressentiment de ce qu’il me jugeait capable de déserter et l’abandonner à son sort. Encore des cliquetis, et après une pause le cri désespéré de Warren : « Bloquez-le ! Pour l’amour de Dieu, refermez le couvercle et bloquez-le, Carter ! »

Quelque chose, dans l’accent enfantin de mon compagnon d’évidence sous le choc découpla mes facultés. Je me décidai et lui criai ma résolution : « Warren, tenez bon, je descends ! » Mais à cette proposition le ton de mon interlocuteur changea, devint un cri du plus extrême désespoir : « Surtout pas ! Vous ne pouvez comprendre ! Trop tard — et c’est ma seule faute. Remettez le couvercle en place et sauvez-vous, courez ! Rien d’autre que vous ou personne d’autre puisse faire maintenant… »

Le ton avait changé de nouveau, cette fois prenant une intensité plus douce, une sorte de résignation sans espoir. Et pourtant toute chargée d’anxiété. « Vite — avant qu’il soit trop tard ! » Je me résolus de ne pas lui obéir, tentai de secouer la paralysie qui me prenait, et de satisfaire à mon serment de me porter à son aide. Mais le chuchotement qui s’ensuivit me trouva de nouveau inerte et figé dans les chaînes de l’horreur la plus forte.

« Carter — dépêchez-vous ! Ça ne sert à rien — un suffit, pas deux — la dalle ! » Une pause, encore un cliquetis, puis la voix affaiblie de Warren : « C’est presque fini maintenant — ne rendez pas ça plus difficile — refermez ces fichus escaliers, cours et sauvez votre vie — vous perdez du temps. Adieu, Carter, on ne se reverra plus ! » Ici le murmure de Warren enfla en un cri, un cri qui grandit progressivement jusqu’à un hurlement traversé de toutes les horreurs de tous les temps : « Conjurez ces choses du diable — leurs légions — mon Dieu ! Bloquez-les, bloquez-les, bloquez-les ! »

Après, plus rien que le silence. Je ne sais pas pendant combien d’éternités je restai assis, stupéfié ; chuchotant, bredouillant, criant dans ce téléphone. Et encore, et encore à travers ces éternités je chuchotai, bredouillai et murmurai, appelai, criai et hurlai : « Warren ! Warren, répondez ! Êtes-vous là ? »

Et me parvint alors l’horreur où tout culmina — l’incroyable, l’impensable, et surtout l’innommable chose. J’ai dit que des éternités semblèrent s’écouler après que Warren eut hurlé son dernier avertissement, avertissement désespéré, et qu’il n’y avait plus rien que mes cris maintenant à briser le hideux silence. Mais après un moment, j’entendis un nouveau déclic dans le récepteur, et tendis l’oreille pour entendre.

Et de nouveau j’appelai : « Warren, êtes-vous là ? », et dans la réponse c’est la chose qui m’a mis ce nuage noir dans l’esprit, que j’entendis. Je n’essaye pas, messieurs, de rendre compte, parce que cette chose — cette voix — je ne peux non plus m’aventurer à la décrire en détail, tant ses premiers mots me séparèrent de toute conscience et induisirent cet effondrement mental qui me saisit jusqu’au moment de mon réveil à l’hôpital. Dire que cette voix était profonde ; creuse ; gélatineuse ; lointaine ; surnaturelle ; inhumaine ; décorporée ? Que dirais-je ? C’était le terme de mon voyage, et c’est la fin de mon histoire. J’ai entendu cela, et ne sais rien d’autre. Je l’ai entendue alors que j’étais assis pétrifié dans ce cimetière inconnu perdu dans le ravin, parmi les pierres désagrégées et les tombes écroulées, la végétation fétide, ces miasmes et exhalaisons. Je l’ai parfaitement entendue, depuis les profondeurs extrêmes de ce damné sépulcre ouvert, tandis que je guettais la danse des ombres amorphes et nécrophages sous une maudite lune blême. Et voici ce que j’entendis :

« Pauvre fou, Warren est mort ! »

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
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1ère mise en ligne 11 août 2017 et dernière modification le 4 avril 2024
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