Bon & Pifarély | six nuits, une peur

anniversaire : il y a 10 ans, l’album Peur avec Dominique Pifarély


Tout est parti de ce texte, « Peur », qu’avec Dominique Pifarely nous avons exploré de nombreuses fois en public, et qui a contribué à structurer notre duo. J’ai rassemblé quelques prises ici, avec le texte.

C’est Dominique qui a eu l’idée — avec l’appui d’une résidence à la scène nationale de Cavaillon —, de développer une trame narrative en amont de ce texte, et de l’interpréter en formation à cinq, avec Éric Groleau (batterie), François Corneloup (sax baryton) et Thierry Balasse (électronique). Développer suffisamment de textes brefs pour permettre à chacun de jouer avec chacun.

Fin novembre 2018, nous étions accueillis au studio de La Muse en circuit pour 2 jours d’enregistrement. Le disque Peur en provient.

On le trouvera sur le site de Dominique : pifarely.net. Si vous souhaitez vous procurer le disque, possible aussi par Tiers Livre au même tarif (15€ port compris), m’écrire.

Mais le voici sur BandCamp, avec la qualité même de l’enregistrement. Ci-dessous l’ouverture. J’en profite pour insérer, ci-dessous, l’ensemble des textes : une écriture qui ne m’a pas quitté, que j’ai pu pousser à son point de fusion grâce à cette collaboration long terme avec Dominique Pifarély, et que nous prolongerions aussi (avec Philippe De Jonckheere et Michele Rabbia) dans Formes d’une guerre.

Et rendez-vous cette fin juillet 2019 pour prolongements surprise...

du monde (dehors) _ du mot paysage _ du présent _ des villes
de la phrase _ des morts _ élargissement

du monde (dehors)


D’abord j’aurais chuchoté. D’abord quelque chose comme : « quel spectacle que le monde ». Mais je l’aurais dit très bas, comme on entendrait des mots d’un corps endormi. Puis la voix aurait continué, la voix aurait dit, parlant de ce spectacle du monde : on regarde fasciné. Continuant : c’est noir, des fois c’est un gouffre, on ne sait pas où ça s’arrête, et où là-bas à tel endroit de la nuit il commence. Pourquoi on s’y laisse prendre. C’est à cause de la nuit, là-bas, dehors. Et même le mot dehors. Qu’on fait partie du tableau, qu’on y est pris avec nos bras, nos jambes et nos gestes. Tu te déplaces, tu fais partie de la nuit. Tu viens là dans la lumière, c’est s’arracher à la nuit du monde mais être encore au monde. On est là les bras les mains liés au présent, tout traversé de passé, ce qui n’aurait pas dû arriver, ce qu’on n’aurait jamais voulu qu’il se soit passé, ce qui a été ta route et tes choix. On tente d’échapper, on vient à contre, on heurte, on grogne : mais lié. Dehors la nuit n’a pas origine, ni rien qu’on puisse regarder du temps à venir. Quel spectacle que le monde : à force de regarder on pourrait recommencer tu crois ? Voilà qu’on se regarde soi-même au lointain on essaye, voilà qu’on se voit dans le temps qui ne se refait pas, ne peut se refaire ‑ voilà qu’ici enfin on a affaire au dehors. Et viennent à toi les gens qui marchent dans la nuit, et ceux qui errent dans les villes, ceux qui arpentent les frontières et les zones troubles du monde, c’est toi-même en tous tes âges et là-bas dans quel autre bout de la terre c’était encore ou déjà l’éternelle pièce vide sans fenêtre où on est seul et on pense, l’insupportable silence tu t’essayes à ouvrir les bras, tu appelles le bruit des villes le bruit total du monde et voilà pourquoi tu avances maintenant d’un pas, ou bien que si loin dans cette ville tu marchais dans la foule inconnue ou le rêvais, ces images qu’on porte les appeler, les images qu’on traverse et reçoit les dire, les images on s’en lave tu crois ? Ainsi commencerait l’histoire, cette histoire.

du mot paysage


L’histoire : d’abord tu te souviens de pluies, jours de pluie derrière la vitre et ça suffit pour partir loin, ou bien la pluie (la pluie) marchant dans les rues ou sur une plage, les pluies chaudes les pluies rêches les pluies méchantes, les pluies par envie ou là, sur le visage, ou les pluies subies et dedans la tête pareil que dehors ou bien, tu t’en souviens, ce lendemain de tempête roulant en voiture et plus rien autour que le vent et que l’eau).

Paysage mental, ce qu’on en porte. On dit paysage et voilà qu’on voit. Paysage entrevu, on ne sait pas si on rêve. Paysage qu’on découvre et on s’imagine l’avoir arpenté déjà, s’être arrêté là, mains posées sur ce mur et on avait dit que, oui, c’est beau. Paysage souhaité. De ces images géométriques, avec lignes de fuite. Paysage dans la tête, la tête lourde de paysages. Paysages vus en rêve. Souvenirs des villes. Et les paysages qu’on voit sur des images, paysages des livres d’enfance, des livres de géographie, est-ce qu’on s’en souvient mieux ou moins bien que ce qu’on a vu en vrai, que ce qu’on a vu sans s’y arrêter, au hasard des trains, des voitures, paysages dormant, pas dormant : paysages qu’on voudrait pour s’y rendre d’un seul coup magique, voilà, on l’a rêvé, on y marche.

Dénombrer les fenêtres, ce qu’on forge au dedans de fenêtres, tout ce qu’on a regardé une fois par une fenêtre et combien de fenêtres chacun on a dans la partie arrière des yeux et comment on y a regardé, si c’était de loin ou tout près, le front contre la vitre ou les mains sur l’appui, ou juste le rideau qu’on écarte ou simplement qu’on est là, assis à la table et que si souvent on était là assis à cette table et le regard vide et devant soi la fenêtre. On se souvient de quoi, une façade un ciel un arbre, l’éloignement d’une route, la silhouette dans le bâtiment là-bas ou le froissement de tout cela qui s’envole et cesse puisque fragiles sont les souvenirs et que toujours on est reparti.

Le mot même paysage, et comme on le tendrait en couleurs sur un fond noir pour que tout apparaisse, et autre pour chacun, sur le même fond noir pourtant, le mur, là tout devant, si d’un mot on l’éclaire.

du présent


Le présent est une chanson, on l’a dans la tête, une chanson dont on se souviendrait mal des paroles, comme.

Le présent nous énerve, jamais comme il devrait être. Comme. Le présent autour opaque et obscur, le présent se touche à tâtons, le présent ne réfléchit rien de ce que nous aurions autrefois pu apprendre : elles sont là-bas, pourtant, les lumières.

On aurait dû plus se méfier : on aurait dû trouver. On s’en serait chargé sur le dos, on aurait emporté ça avec nous pour maintenant. On aurait trouvé la bonne ouverture pour maintenant. Mais on en porte tant, déjà : ils sont voûtés, ceux d’aujourd’hui, ils sont usés, ils ont peur. On n’a pas l’esprit tranquille, à chercher comme on fait : trop d’explosions, trop de fric, trop de ces visages lisses aux télévisions. On pourrait s’en débarrasser comment ?

L’histoire commence là : une image devant toi et tu la laves des mains, tu veux la rendre plus nette et précise, tu veux comprendre ce qui se passe, tu veux agrandir les détails et savoir l’autre côté du cadre, le présent qu’on t’a fait tu voudrais déchirer l’image –- un tissu de papier et on marcherait de l’autre côté, ça y est : on voit quoi alors, dis ce que tu vois ?

Jours où on ne comprend rien à son présent.

des villes


Villes. Rêve non rêve : toits de la ville. Corps de la ville. Mouvements de la ville, sa poussière. Corps briques, corps béton, corps de verre et de ciment. Corps sans oreille, n’entend pas. Corps va, démoli reconstruit et se dégage, saute et atterrit. Pas de rebond. Et nous animaux sur le dos, animaux qui vous rongent, animaux qui courent avec vous quand vous avancez, sautez, rampez. Les yeux comme au bout des doigts seuls voient. Corps dans la ville : et toi. Le mot même de ville, ce qu’on pourrait réciter de noms des villes : où tu es allé, où tu n’es pas allé mais voudrais, ou tu n’irais pour rien au monde, où tu irais si ça existait, où tu iras forcément parce qu’ainsi tu as décidé mais quand.

L’histoire. On avait marché dans la nuit. On avait marché sur des routes vides. On avait traversé des villes sans personne. Rien n’indiquait plus de direction. On avançait, pourtant. Qui aurait préféré le demi tour ?

La frontière. Tu hésites à t’enfoncer dans le vieux temps, les histoires sont finies, bien finies : il suffit de rester immobile un instant, le film est tout prêt dans la tête. On voit : longue esplanade balayée, sacs plastiques qui volent, arbres sans branches, ou bien la rue étroite qui monte doucement puis bifurque, ou bien c’est dans les rêves : des couloirs, un souterrain sous la ville, des portes qui s’ouvrent et tu ne sais pas s’il faut entrer.

Tu te souviens de ton bonheur dans les villes. La ville et son désordre sur la pente. Les fenêtres aperçues, les vies derrière le rideau, ce qu’on imaginait aux reflets d’un téléviseur, d’un fond de musique et certaine durée du temps. Le samedi aux galeries commerciales sur la mauvaise lumière du carrelage ce fouillis de visages et les corps translation lente puis dans le vieux quartier où tu te perdais visions tronquées, agitées, les ruelles un dédale. Les odeurs, et ceux qui quémandaient l’argent, ceux qui buvaient de la bière, assis à même le sol avec des chiens. La ville parce qu’on ne l’aperçoit pas entière quand on l’arpente. les villes que n’importe où on emporte dans sa tête, où que quelque part on soit : tu marmonnes la liste des noms propres. Liste des villes où on a marché, liste des villes où on a loué une chambre, à la nuit, à la semaine, au mois. Liste des villes où on a habité. Villes où on est resté trop longtemps, quand il aurait fallu partir. Villes où on aurait voulu aller, et puis pas. Les villes que tu vois ? Une rue qui va tout droit, des maisons sur les bords. Et closes, les fenêtres grises. Tu attends sur la grand-place, personne. Tu vas là-bas vers les bords où sont les entrepôts, les supermarchés en blanc et rouge puis la rocade, les stations d’essence et direction l’autoroute. Tu reviens vers le centre, tu longes ses feux verts feux rouges. Ecole et collège, hôpital, la gendarmerie, le stade et tout ce qu’il faut pour faire une ville. Telle est la ville qu’on voit. Dedans on heurte aux murs parce qu’on heurte à la ville.

Chacun tant de chambres, avec fenêtres et coin cuisine ou sans fenêtres ni coin cuisine. Chambres qu’on porte en soi. Pièces vides, et comme celles-ci on s’en souvient avec plus de précision. Et la chambre secrète aussi, juste un miroir. Quand on est seul on y rentre, on pose son bagage, on attend un instant avant d’enlever ses vêtements. Gens qui restent là emmitouflés comme si c’était se protéger. Tu repensais à ces appartements, quand on les visite pour louer, qu’on s’imagine comment ici vivre, encore trop la trace des autres. Puis on s’installe mais plus loin, on s’habitue aux couloirs et aux portes, au jeu des lumières, aux bruits de la nuit. Tu entends la circulation des voitures, dehors, les bus ou même – discrètement – le train. On devrait parfois s’inviter, les uns les autres, dans ces chambres qu’on porte en soi, qu’on est seul à savoir décrire. Une photographie posée sur un meuble.

Le présent est opaque et obscur : ce qu’on porte d’images, on les tend à bout de bras, on le montre et rien qui répond -– âge d’illusion, âge des plaisirs loisirs loisirs plaisirs et pauvres, pauvres ceux qui les en remercient. Continuer pourtant, garder nuque raide, y croire.

Un reflet là-bas, sur le ciment et l’acier. Un chemin non fait.

de la phrase


Phrase comme : je ne suis pas docile. Phrase comme : comme. Phrase comme : comme on crierait des noms. Phrase de noms, et crier que plus, crier que marre, crier que partir. Phrase que : seul, et puis t’appeler, lui, toi, toi, qui fuyez. Phrase qu’on tait. Phrase qui dit qu’on ne comprend pas, qui énumère ce qu’on ne comprend pas, phrase qui assemble ce qui échappe à nos phrases parce que tel n’est pas ce à quoi on voulait employer le langage, réserver le langage. Phrase comme : je ne me tairai pas. Phrase comme : obéir non. Phrase comme : je et tu et nous en avant, qu’on décide de dire et qu’on ne cessera pas. Phrase qui serait ce qu’on pourrait tous ensemble et crier et dire, et ensemble lancer, faire que le langage soit un mur, une érection, un palais dans le ciel, un monde et qu’il emporte la chape et les plafonds, une phrase comme une tour et nous pour l’escalader, la tour. Au lieu de ça vois : ils voudraient qu’on rampe.

des morts


Tu marchais dans la maison des morts : dans combien de villes et villages avais-tu poussé le portail de fer, arpenté les allées de gravier réglant l’espace et la répartition du tapis des morts ? Une si grande beauté, les cimetières. Et tant de mots à lire, aussi : tu recopiais des noms.

Ce qu’on porte chacun de morts : des morts aimés, des morts qui vous poursuivent. Ce sont tes morts que tu regardes dans la nuit, les yeux ouverts et sans dormir ? Eux qui te suivent auprès quand devant la vitre ou dehors, ou les yeux ouverts dans la nuit tu t’immobilises ? Le temps passé est cette nuit plus loin que nos corps, fait de vieux rêves, et des hontes et des gloires, des hésitations et des visages rencontrés, sans que tes morts s’en mêlent et traversent cette foule, et croisent ces faits, et ces lieux et ces chambres, tout ce que tu imagines et qui est le grenier et la cave de ta vie, assez de morts chacun en rêve pour affronter les vivants, ceux qui agissent et continuent, ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus avec ceux qu’on aime et qui vivent – et eux les morts approchent, les morts qui sont à toi et les autres, ceux que tu as croisés mais qu’après tu n’avais pas salués ?

Et tu les portes comment, tes morts, contre ton ventre ou sur ton dos, ou eux qui s’accrochent à tes épaules et ton cou ? Ils surgissent, tes morts, ils sont autour de toi et t’agrippent, te retiennent par les habits, la main : regardez-les, ils se traînent. Et l’élan et le saut, impuissants. C’est en rêve, en rêve seulement qu’on vole.

Quelquefois prononcer comme une antidote le nom tout entier de Rainer Maria Rilke, de ces noms croyais-tu qui condensent tous les autres, et tous les livres avec eux : d’autres l’ont cru avant toi, pour le nom de Rainer Maria Rilke ou peu importe. Il y a une rue Rainer Maria Rilke dans votre ville ? Nous manquons d’invocations sorcières : nous ne savons plus les vieux exercices, qui marcherait à reculons dans la foule – pourtant marcher longtemps à reculons est un des exercices, il y en a d’autres, pour trouer le temps, appeler à soi l’espace.

Tu préfères détourner le visage : tu n’as pas assez les yeux clairs, pas assez les yeux lavés. Combien les yeux rassemblent et contiennent des horizons rencontrés, des routes qu’on a faites, des attentes où on s’est prostré. Tu te tiens immobile, tu as le dos à dehors, encore ce mot dehors. Ou les paumes apposées contre la cloison : au-delà, le dehors. Sais-tu comme elle est mince, la cloison du temps, tu la sens vibrer de toutes voix de l’autre côté, la paroi. Trop fine, la paroi des voix, la paroi des rêves. Tu heurtes à la séparation du temps : il est là près, le temps passé, mais il ne vient traverser que les yeux lavés, les yeux vides.

Moi j’en avais rêvé : se reparcourir soi, se séparer des tâches recommencées du présent, faire en arrière trois pas, puis dix. Ne te retourne pas, juste recule. Et voici qui tu étais, et comment tu arpentais le noir.

Enfin tu retraversais les villes et les visages et les chambres, tu connaissais favorablement tes morts.

élargissement


Les chambres où tu as été
Les fenêtres par lesquelles tu as vu
Les trains que tu as pris, les voitures où tu as dormi
Les endroits où tu as attendu debout : coins de rue, devant les gares, par là sur la place, devant une porte
Les salles d’attente aussi, les bancs, les magazines, compter quand vient son tour
Les journaux que tu as lus : faits divers, guerres, affaires politiques, noms propres -– faire le compte de tous les noms propres retenus
Les films, les livres, les spectacles, et le divertissement aussi, les fêtes, les feux d’artifice, les défilés, les haut-parleurs dans les rues
Ceux qui devant vous marchaient, jouant une musique et on suivait
Ceux qui vous donnaient le rythme, battant des peaux
Ceux qui frottaient des cordes, et cela dans le crâne offrait des rêves
Tu cries, tu transpires, et qui comprend (c’est dans un rêve)
La liste des voyages, seul, à deux, en groupe, les voyages obligés, les voyages professionnels, les villes en amoureux, les dérives, les je ne sais pas pourquoi je suis là, les décidés d’un seul coup, les longtemps rêvés et jamais allés, les tu y es et c’est pas si terrible que ça les palmiers la mer bleue
Les objets qu’on a regardés, et ceux qui les collectionnent, les accumulent
La misère, partout : les regards, et toi tu fais quoi, tu aides ou pas
Ce qu’on a détesté de la violence gratuite, ordinaire
Ce qu’on aurait voulu changer et qui n’a pas changé
Les choses qu’on a poussées, déplacées, les maisons qu’on a quittées, les gens qu’on n’a jamais revus
Les images, quand on les jette : les photos de soi-même sur les papiers, et ce fatras dans un tiroir, les impôts, les commandements, retraites, salaires, ce qu’on garde parce qu’il faut le garder
Les gestes qu’on a eus, les silences qu’on a tenus, les danses en secret ébauchées, les mots écrits chuchotés criés assemblés proclamés affichés notés déchirés, les musiques jouées, les images attendues, saisies, observées, détachées, et partout le noir : elles voient quoi, les phrases que derrière soi on a laissées, les images qu’on s’était refaites du monde qui ne les fabriquait pas de lui-même, les musiques qu’on avait jouées –- on voit quoi, quand on ouvre plus loin un peu de noir, un tout petit peu de noir ?

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 février 2019
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