la prison règle toutes les questions

à propos des déclarations du préfet de Seine Saint-Denis


En réponse aux déclarations du préfet de Seine Saint-Denis (Le Monde, 20 septembre 2006, ci-dessous). Ce texte est dédié à la mémoire de Bernard Birsinger.
Photo : local de l’APEIS à Pantin, février 2006, l’image est reprise dans la planche Tumulte

La prison règle toutes les questions

A propos de la lettre du préfet de Seine Saint-Denis à son ministre de tutelle

 

Ainsi, il suffirait de mettre des uniformes en nombre suffisant pour régler un considérable problème de société ? Perspective qui réjouit bien au-delà de la Seine Saint-Denis.

Monsieur le préfet, bon élève de son chef, lui écrit pour se plaindre. Il lui faut plus d’uniformes, une justice avec prison automatique, surtout pour les mineurs. Nous on a passé des nuits à ça, en novembre, ceux qu’on coffrait selon leur mine, et qu’on envoyait sans preuve au tribunal parce qu’il fallait bien des casseurs pour les carcasses de voitures brûlées : seulement, sans preuve, elle est embêtée la justice. Les chiffres ne conviennent pas à monsieur le préfet.

De quoi elle souffre, la Seine Saint-Denis, sinon de décennies de politique systématique de relégation, de mépris bourgeois pour ceux qui triment ? On trie toujours, et monsieur le préfet aussi dans sa lettre, la peau à la couleur, et la réponse à la misère en chiffres de délinquance.

Mais c’est la misère qu’il faut mettre au tribunal, le tribunal encombré, le tribunal débordé de Bobigny. Un urbanisme de travers, et le mépris comme grammaire. On paye des frontières que nous n’avons pas choisies.

Ce n’est pas d’uniformes ni de vigiles, qu’il y a besoin, en Seine Saint-Denis, c’est d’une volonté nationale, en appui et relais du travail qui s’y mène. C’est un laboratoire considérable : la ville devenue territoire. Une ville écorchée, qui s’est faite sans plan (quand il y a eu des plans, c’est des urbanismes comme Bobigny ou Clichy-sous-Bois : un loupé), mais comme le tremblement constant de ce qui agit : les hôpitaux, les écoles, les lycées, les usines, tout fonctionne. C’est une masse de travail et de commerce, d’enseignement et d’équipements : les bibliothèques, les gymnases et stades, les salles de spectacle, non seulement tout est en ordre de marche, mais on y fait des expériences comme nulle part ailleurs. Parce que l’écoute, parce que le partage. Mais cela on n’en parle pas, on se dit que c’est l’aumône, le minimum qu’on doit à ceux à qui ont fait tant encaisser de l’écart.

Je n’aime pas les chiffres de monsieur le préfet : je revois ces métros arrêtés, les uniformes aboyeurs dans les voitures, qui font sortir tous les couleurs sur le quai avec un vocabulaire sinistre et tutoiement d’office et les voilà parqués mains sur le carrelage, avec la main dans l’entrecuisse pour fouille au corps, et nous les blancs de blanc on reste à attendre sur nos sièges.

Nous vivons dans un monde d’une dégradation considérable : la banlieue n’a pas le monopole de la violence. Mais on continue d’en pratiquer ad lib l’amalgame.

C’est cette vision–là de la société qu’on désamorce, au jour le jour, dans chaque rencontre qu’on fait, en Seine-Saint-Denis. Et le travail de milliers d’enseignants. Cela n’enlève pas la peur : trop de disproportion. A vouloir rassembler la misère, l’écarter des zones symboliques de la ville, on a simplement oublié que la ville grandirait, que les frontières cassent. Il n’y a pas un problème de Seine Saint-Denis, il y a un problème qui ressort du même mot colonisation dont on reproche au Petit Robert l’éviction du contenu de sang : des décennies de ségrégation de la misère, et aujourd’hui ce qu’on préférerait, c’est enlever du paysage ceux qui en témoignent.

La Seine Saint-Denis représente 35% de la pauvreté d’ïle-de-France, dit monsieur le préfet, merci de nous reconnaître au moins cela. Peut-être qu’on pourrait prendre un peu aux 35% les plus riches pour un peu de péréquation ? Dans ce monde d’argent insolent, les pauvres dérangent. Qu’ils n’en puissent plus et se révoltent, alors on ne voit que le bâton pour horizon.

Mais si c’était à cette pauvreté organisée et parquée qu’enfin on s’attaquait, pas besoin de révolution : qu’on permette aux écoles, collèges et lycées de considérer dignement ceux qu’ils accueillent plutôt que de leur faire savoir, où qu’ils aillent, qu’on les reconnaît pour être de ce territoire où tout est plus dur. Qu’on remette en place le tissu savamment déconstruit par les successifs gouvernements de droite, qui aident à la solidarité, aux projets, à redonner à la ville visage.

Je ne simplifie pas, je sais le travail considérable qu’il faudra, et dès la maternelle. Mais un travail humain, et pas les gyrophares, les fusils électriques et la prison sur ordre : pas plus en Seine Saint-Denis qu’ailleurs.

Remercions quand même le préfet : ce qu’il dénonce, c’est la politique délibérée menée par la droite, celle que lui-même, leur grand commis, ne peut plus appliquer.


LE MONDE | 20 septembre 2006

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Sécurité : la colère froide du préfet de Seine-Saint-Denis

En termes de sécurité publique, la situation s’est aggravée en Seine-Saint-Denis dans les mois qui ont suivi les émeutes de l’automne 2005. C’est le constat dressé sans faux-fuyants par Jean-François Cordet, le préfet du « 93 », dans une note envoyée juste avant l’été au cabinet du ministre de l’Intérieur. Les violences aux personnes ont augmenté de 14% et les vols avec violences de près de 23% au premier semestre. Ce département concentre les facteurs de délinquance avec une population proportionnellement plus pauvre et plus jeune qu’ailleurs en Ile-de-France, mais le préfet ne s’en tient pas aux généralités. Il met en cause le fonctionnement des deux institutions chargées d’assurer la sécurité : la police et la justice.
Côté magistrature, il souligne « le dogmatisme du juge des enfants dans ce département » et le sentiment d’impunité des mineurs délinquants. Côté police, c’est l’« extrême jeunesse des commissaires » et leur rotation rapide qui l’inquiète. Trop souvent mobilisés pour encadrer des visites ministérielles ou surveiller le Stade de France, les policiers de Saint-Denis seraient en outre démoralisés par les enquêtes « rudes et disproportionnées » de l’Inspection générale des services (IGS). Le préfet s’alarme enfin de l’influence de l’islam intégriste sur les jeunes.

Violences et banlieues : le cri d’alarme du préfet du "9-3"

Quatre pages de colère froide et argumentée : ainsi se résume la missive adressée juste avant l’été par le préfet de Seine-Saint-Denis à Claude Guéant, directeur du cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l’intérieur. Dans son courrier daté du 13 juin, Jean-François Cordet s’alarme – pour la quatrième fois, par écrit, depuis le début de l’année – de la montée de la délinquance dans son département.

Il dresse aussi un bilan très sévère de l’action du tribunal de Bobigny et s’inquiète des problèmes d’encadrement et de motivation chez les policiers, dans un des départements les plus criminogènes de France, qui, écrit-il, compte "sans doute plus de 1,5 million d’habitants (compte tenu des clandestins)". En Seine-Saint-Denis, où deux tiers de la population est étrangère ou d’origine étrangère, "les écarts se creusent, les envies s’exacerbent", assène M. Cordet.

Depuis le début de 2006, la Seine-Saint-Denis a enregistré "une recrudescence de la délinquance peu connue jusqu’ici depuis de nombreuses années", soit + 7,64 %, note le préfet. Au cours du premier semestre, les violences contre les personnes ont progressé de 14,11 % par rapport à 2005. Les vols avec violences ont notamment augmenté de 22,62 %, les vols avec armes blanches de 16,19 %. La part des mineurs dans la délinquance de voie publique est passée de 44,23 à 47,67 %.

Face à cette tendance inquiétante, M. Cordet – qui occupe ses fonctions depuis décembre 2004 – regrette les défaillances de la chaîne pénale. Le tribunal de Bobigny est une nouvelle fois critiqué. La réponse judiciaire n’est, "plus que jamais, pas à la hauteur des problèmes" de la Seine-Saint-Denis, estime-t-il. Selon lui, l’augmentation très forte des vols avec violences "est due, à 70 %, à des mineurs, chez lesquels le sentiment d’impunité prévaut". Le préfet précise qu’en 2005, "sur 1651 mineurs déférés au parquet, seuls 132 ont été écroués, ce qui donne une idée de la marge de progression que le parquet possède actuellement, nonobstant le dogmatisme dont peut faire preuve le juge des enfants dans ce département".

Le 19 juin, soit quelques jours après l’envoi de cette note par le préfet, M. Sarkozy a adressé un courrier à Jean-Pierre Rosenczveig, président du tribunal pour enfants de Bobigny, pour dénoncer son laxisme à la suite des violences urbaines de novembre 2005. Un seul mineur avait été écroué sur 85 déférés, selon la préfecture à Bobigny. "Je ne crois pas que cette réponse judiciaire soit à la mesure des enjeux", écrivait le ministre.

Le deuxième motif d’amertume exposé par M. Cordet concerne la réduction des effectifs. Soulignant une "diminution très perceptible", depuis 2002, du nombre de fonctionnaires affectés en sécurité publique, le préfet la met en parallèle avec l’augmentation de la population (environ 5 000 personnes par an) et de la criminalité. A cela s’ajoutent, selon lui, les diverses "sujétions" mobilisant une partie des effectifs, sans équivalent dans aucun autre département français : les vacations au tribunal et au centre de rétention administratif de Bobigny et les 25 à 30 soirées par an au Stade de France. M. Cordet rappelle que la Seine-Saint-Denis est "le premier département de France en termes de sécurisation de visites ministérielles, le nombre avoisinant 150 par an, ce qui là aussi obère d’autant la capacité d’intervention sur la voie publique".

Le préfet se dit aussi préoccupé par "l’extrême jeunesse des commissaires" nommés dans son département. Depuis 2004, sur 21 circonscriptions, "à peine deux responsables sont toujours en poste, note-t-il. Ce département a besoin de stabilité dans la présence et la connaissance des commissaires. Une durée moyenne de trois ans ne me semblerait pas exagérée même si la tâche y est pénible". La fidélisation des effectifs reste un problème majeur dans tous les départements de la petite couronne, malgré les incitations financières et l’accès facilité aux logements.

Jean-François Cordet met également en cause les modes d’intervention des compagnies républicaines de sécurité (CRS), tout en se félicitant de leur soutien dans la lutte contre la délinquance. "Axés sur les contrôles d’identité essentiellement", ils ne permettraient pas, selon lui, une bonne prévention des violences urbaines. En outre, le préfet note "la difficulté de fonctionnement conjoint sécurité publique et CRS, chacun tentant de reporter sur l’autre l’inefficacité des mesures de sécurité".

C’est à l’automne 2005 que Nicolas Sarkozy a décidé d’affecter 17 compagnies de CRS et 7 escadrons de gendarmerie aux quartiers les plus difficiles, en renfort de la sécurité publique (Le Monde du 25 octobre 2005). M. Cordet formule une suggestion concernant le dispositif des forces de l’ordre : la création d’une brigade anticriminalité (BAC) centrale, qui pourrait être sollicitée dans chaque département d’Ile-de-France en cas de nécessité.

Le préfet relaie aussi dans son courrier l’"émoi" que suscitent, dans les commissariats de son département, les interventions de la "police des polices". Exemple le plus marquant : entre 2000 et 2005, huit procédures judiciaires visant le seul commissariat de Saint-Denis – pour des viols avérés ou des faits de violences – ont été déclenchées, aboutissant à la mise en examen de 24 fonctionnaires. Selon les responsables policiers, dont M. Cordet se fait le porte-parole, les investigations "plus rudes et disproportionnées" de l’IGS, par rapport à d’autres départements, provoquerait une "frilosité" des forces de l’ordre dans leurs interventions.

Mais Jean-François Cordet ne se contente pas d’aborder la seule thématique de la sécurité. Il souligne aussi la paupérisation d’une partie de la population et l’aggravation des inégalités. Notant que "la Seine-Saint-Denis représente 35 % de la pauvreté d’Ile-de-France", il se félicite du développement économique constaté au sud de Saint-Denis ou d’Aubervilliers, à la porte de Paris, lieux d’implantation de grandes entreprises. Ce développement et "la reconquête dans ces mêmes lieux de l’habitat par les classes moyennes conduisent aujourd’hui à une confrontation permanente entre l’aisance des uns et la pauvreté des autres, s’inquiète-t-il. L’uniformité sociale et économique de la Seine-Saint-Denis, telle qu’elle existait depuis l’après-guerre, est en train d’exploser".

Le préfet évoque en particulier le sort des jeunes, principales victimes du chômage. "Ces classes d’âge sont aujourd’hui fortement travaillées par l’islam, et sans doute le plus intégriste", écrit-il, en donnant l’exemple des femmes intégralement voilées, de plus en plus nombreuses dans les lieux publics. L’influence des intégristes est visible "à chaque réveil de l’agitation dans telle ou telle cité", affirme M. Cordet : "Le relais de la gestion locale est pris par les ’barbus’ que l’on voit en compagnie des ’animateurs’ ou ’médiateurs’ divers, dans des déplacements destinés (disent-ils) à calmer le jeu (parfois avec la complicité tacite de certains élus)."

© Le Monde - Piotr Smolar

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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 septembre 2006
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