carte des mondes parallèles

allégorie réseau avec mondes juxtaposés et interrogations sur les cartes


On avançait donc progressivement dans l’idée de deux mondes parallèles, et juxtaposés.

Ce n’était plus une division, par exemple, des villes d’un côté et des zones rurales de l’autre : le moindre hameau avait sa boutique pour le réseau, un point de traverse en somme, équipant les commerçants locaux, et vous autorisant accès moyennant paiement. Quelquefois, simplement, c’était plus ou moins compliqué techniquement : on n’avait pas tout résolu. Et dans les grands centres urbains, vous pouviez être équipé du meilleur appareil, la traverse n’était pas forcément facile : voire délibérément hostile, à moins d’entrer d’abord dans un bureau, ou qu’un particulier ami vous prête sa propre clé.

Le mot accès était devenu d’ailleurs plus fréquent dans notre vocabulaire que celui de réseau. Dans les hôtels, par exemple : dans les chambres, plus besoin de se munir comme autrefois de câbles, et de combines pour détourner l’usage du téléphone. On laissait un coin du hall libre à ceux qui voulaient l’accès. Ces derniers temps, moi aussi devenu plus ou moins nomade, j’examinais souvent leurs visages, tout autour, penchés sur leur appareil, concentrés et ignorant de la pièce environnante, comme d’ailleurs je devais leur apparaître moi aussi : hommes ou femmes, la proportion devenait égale. Parmi eux, je comptais parmi les vieux, ça, à y réfléchir, certainement : pourtant, de moi-même, je ne me considère pas ainsi, et si on devait se mesurer à notre agilité pour passer les accès, sans doute que j’en remontrerais à plus d’un, et qu’importe.

Quant aux pages regardées, aux images qui se révélaient de l’autre côté de l’accès, aucun recoupement prévisible : c’est un pays de toutes les langues et toutes les sources. Restait à considérer la liaison avec le pays qu’on disait réel : comme si l’espace source de nos pages l’était moins, et non pas fait de serveurs dédoublés, d’archives sécurisées, de transmissions dont on pouvait partout remonter la chaîne de façon concrète, et qui avait un vocabulaire simplement transposé de l’autre monde, pas du tout une métaphore, avec portes, portails, commutateurs, transferts à vitesse mesurable. C’est la carte, qui changeait : seulement la carte.

On nous accusait de devenir indifférent à ce que nous nommions, entre nous, le pays de la première carte. On s’y ravitaillait, on y achetait pain et viande. Encore, nos habitudes alimentaires changeaient vite : là aussi, oui, peut-être une indifférence. Et comment aurions-nous inquiétude : même le boulanger, ou le bibliothécaire et le libraire, ou l’enseignant, et le type derrière son guichet d’ancien monde, à la sécurité sociale ou aux affaires administratives, on voyait bien, d’un coup d’œil quand ils arrivaient, qu’eux-mêmes piochaient dans le réseau, y trouvaient leurs dérivatifs, ou de pauvres rêves. Que nous étions, même sous prétexte de notre métier et de tâches que nous considérions d’exigence, ravalés à cette consultation paresseuse, c’était plutôt démoralisant : nous y pensions peu.
Le monde que nous établissions, juxtaposé au premier, ne s’adressait qu’à lui-même. On l’avait compris progressivement, et tant pis.

Dans cette indifférence grandissante, le paysage, pour tous : le même. Une table, les éternels câbles et l’appareillage. Quelques livres encore, même empilés à terre, comme prêts plutôt pour une ultime élimination. Les images, les objets disparaissaient peu à peu, avalés par l’appareil principal, celui qui alimentait l’écran. La vie, dedans. On disait de nous que nous étions devenus un monde où chacun tournait le dos. Il fallait payer, pour tout ça. Dans notre monde juxtaposé, on se passait de valeur monétaire. Des îles avaient bien survécu ainsi des siècles, dans le monde réel : moi j’étais allé jusqu’à St Kilda, une fois, pour en étudier l’histoire.

Le monde de la première carte tolérait les appareils, ceux qui les promenaient sur leurs dos, et acceptait de n’être plus seulement troué de nos accès, mais que cet accès se généralise, le recouvre.

Seulement, ça n’allait pas jusqu’à aider trop. On se débrouillait, on échangeait des services.
On gardait, dans le monde de la première carte, un métier, une occupation qui permette le change. Reste qu’on en prenait lassitude : c’était peu à peu un effort considérable, pour nous, de refaire à l’envers, sans cesse, le passage. Nous étions dans un monde de transition, pensions-nous. Tous les problèmes n’étaient pas réglés, loin de là. On avait beaucoup à faire aussi pour moderniser encore nos appareils, se les procurer, les adapter.

« N’imaginez jamais », tel était leur mot d’ordre, idiot et faux : on refusait, on tiendrait.

 


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne 1er novembre 2006 et dernière modification le 1er décembre 2008
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