la page du dimanche | Jean-Christophe Bailly

chaque dimanche, une page singulière de littérature (et le nom de l’auteur la semaine suivante)


Son phrasé, sa puissance d’évocation même lorsqu’il avance par l’essai, sont bien reconnaissables. Une oeuvre narrative, aussi bien que théorique et théâtrale, l’importance donnée aux questions de territoire et paysage, c’est une présence importante dans notre communauté d’auteurs. Il s’agit d’un recueil d’essais dont le titre est au pluriel, et présent au premier rang de notre bibliothèque. Le texte ci-dessous a été rédigé en 1993, pour une conférence à la Villa Gillet, et publié en 2000. Watler Benjamin, Charles Baudelaire et Franz Kafka étant les figures tutélaires du livre ainsi reconstruit. Je peux certifier que son auteur, encore en 2004, communiquait exclusivement par fax, et refusait l’ordinateur (plus aujourd’hui). Mais à le relire dans notre contexte de vie écran, et de littérature avec Internet, il prend une nouvelle et puissante résonance. FB.

PS : il s’agit bien sûr de Jean-Christophe Bailly, Panoramiques, Bourgois éditeur, 2000.


Le sens est l’émotion du langage

 

Ce système d’obliques et de synapses, ce réseau discontinu d’effets de sens où tout mot ricoche, cette pluie de particules avec ses averses, ses giboulées, ses orages, ses silences, c’est ainsi qu’apparaît l’espace réel de la lecture recommencé en chacun de ses grains. On sait qu’autrefois, quand il n’y avait pas de livres, ou quand les livres n’étaient qu’à la disposition d’une part infime de la société (ils sont loin d’être encore à la disposition de tous), c’était la transmission orale qui assurait, au sein d’une communauté donnée, la reproduction des récits et, à travers eux, l’identification d’un système de prises pour avancer dans le monde de façon moins démunie. On sait aussi que l’apparition de récit a pu être vécue comme une menace venant peser sur ces pôles d’identification auxquels les actes de la transmission orale donnaient consistance. Mais aujourd’hui, éloignés comme nous le sommes, dans l’ensemble, de telles communautés référentielles, il se pourrait bien que nous soyons exposés à la nécessité de dissocier entièrement l’identification et la communauté, que nous soyons mis devant la nécessité d’inventer des communautés de référence qui ne renverraient pas automatiquement à l’identification.

Et la lecture, telle qu’ici je la décris, apparaît comme l’espace même d’une telle expérience et comme ce qui la déploie. La « communauté seconde » du livre, parce qu’elle est invisible, provisoire, diachronique et sans giron, parce qu’elle est tout entière mouvement, tout entière en partance avec un sens qu’elle ne peut ni ne prétend épuiser, devient en quelque sorte la cellule de cette expérience. C’est par rapport à l’existence de cette expérience, qui est celle d’un espace sans lieu, qu’il est possible et nécessaire, en un monde qui se crispe de plus en plus sur ses nostalgies identitaires, de parler d’une « tâche » du lecteur. Au sein de cette tâche, les vertus qui furent jadis confiées à l’oralité et qui peuvent toutes se ramener à la figure du maintien du secret (c’est-à-dire la formation du sens par accrétion autour du point silencieux de la remise), se voient transférées non tant à l’écriture elle-même qu’à cette oralité latente qu’est la lecture. Le secret, c’était que les choses malgré tout tenaient ensemble et que les hommes malgré tout se tenaient ensemble autour d’elles. Or c’est ce même secret qui est pour ainsi dire caché dans la littérature et c’est lui que frôle chaque lecteur à chaque fois qu’il s’avance dans un livre, comme pour passer ce livre — et ce secret — au lecteur suivant. La littérature est tout entière le mot de passe de la communauté ouverte qu’elle étend.

Le langage est le lieu où filtre ce secret : sens effectué, passé au tamis et livré en plaques — le sens, qui est l’émotion du langage.

Au langage, chaque homme est versé en naissant. Même s’il ne lui est donné d’en apprendre tout d’abord que l’une des faces, celle que lui présente sa propre langue, sa langue natale ou maternelle, il est à travers elle exposé à la totalité du langage. Il n’y a pas de langues hautes ou basses, de langues majeures ou mineures, il n’y a que des façons de les parler, de parler. Et une langue, quelle que soit son extension, est toujours présentation, et présentation intégrale de tout le langage pour ceux qui la parlent ou l’écrivent. La langue, forme du langage dont nous héritons, il nous faudra la remettre en partant à ceux qui viendront après nous. La langue, comme l’explique ou l’aurait expliqué Kafka à Gustav Janouch, « appartient aux morts et à ceux qui sont encore à naître », elle n’est en tout cas jamais propriété et c’est pourquoi, vive ou purement vivante, elle est aussi toujours déjà morte et toujours encore à venir. Elle est de toute évidence le lien, ce qui inscrit qu’il y a du lien, horizontalement, verticalement et dans tous les sens. Ecrire ou parler ou lire, ce sont les noms des actions qui entretiennent ce lien, non en le serrant davantage, mais au contraire en le desserrant un peu.

Il est des moyens, nous y sommes confrontés chaque jour, de séparer le langage du sens, de priver le langage de sens et le sens de langage. Ces moyens sont utilisés massivement, ils règnent dans l’univers de la communication, lequel est la postulation, on peut le dire, d’un univers privé de monde. A quel point le sens se distingue de la valeur de communication, à quel point il excède toujours « le message », nous pouvons le vérifier sur chaque unité de langage : un nom, rien qu’un nom comme pomme ou cire ou tombeau ou chapeau et déjà sont libérées dans la langue d’infinies connexions, différentes pour chaque locuteur ou lecteur. Ces connexions sont tout à la fois la façon dont en chaque individu le mot réveille la masse de l’expérience, et la façon dont, dans la langue et selon à un phrasé à chaque fois différent, s’ouvre à chaque instant la puissance de la désignation. Désignation et interprétation sont donc exactement liées à la libération du nom. Alors que l’univers de la communication, l’univers qui ne table que sur la servilité du langage, apparaît comme celui d’où la désignation comme l’interprétation sont bannies, ou totalement instrumentalisées, la littérature apparaît bien évidemment comme son exact opposé, comme ce qui sans relâche (mais en vérité avec aussi tant de relâchement) tend et retend pour les rendre vibrantes les cordes par lesquelles le monde est désigné dans le langage. Cette vibration n’est pas tant le fruit d’une volonté esthétique que le phénomène qui se produit quand la performance du langage est à son comble, autrement dit lorsqu’il se plie, jusqu’à ployer, sur ce que lui donne la venue du sens.

 

© Jean-Christophe Bailly, éditions Bourgois, 2000

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 novembre 2006
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