Rennes Molitor changement Argenteuil

récap images d’une semaine pas mal lourde


Je ne suis pas allé à l’inauguration du Salon du Livre : une fois j’y suis allé, il y a très longtemps, et m’étais promis de n’y jamais retourner. J’ai fait une exception l’an dernier, mais pour constater que ça me faisait la même impression. Un petit monde entre soi, coupé de la grande totalité de l’autre, à se faire peu à peu des trognes de caricature à force de boire du champagne tiédasse dans des gobelets en plastique mou, avec évidemment tomber nez à nez sans arrêt toujours sur les gens avec qui, si on avait eu quelque chose à se dire, on se le serait dit par mail sans attendre ce jour-là. Donc pas de regrets, suffit de lire à ce sujet Rebollar ou Chloé Delaume. Enfin tant mieux, puisque les 50 000 titres parus l’an dernier se sont vendus avec progression du chiffre d’affaire : de quoi oublier les difficultés de Virgile, Jean-Michel Place, Le Bleu du Ciel ?

Ce jeudi soir, au lieu de ça, j’étais à l’IUFM Molitor, accueilli par Jean-Pierre Preudhomme. C’est parti pour six séances d’atelier, réparties ces deux mois à venir. Heureux de découvrir un groupe tonique, et surtout très divers, enseigannts "stagiaires", une groupe de profs lycée en premier poste, deux profs EPS, une formatrice maths, des profs "des écoles" etc... Etrange d’être dans cette salle comme perdue dans les immenses couloirs vides, c’est un peu comme avec les Normale Sup au CNDP de la rue d’Ulm, sauf que là c’est juste parce qu’on se retrouve le soir. Des fenêtres, lumières du soir sur la ville. Et d’autant sensible à cette soudaine lumière translucide par quoi la ville semble s’éclairer d’elle-même, par pans successifs, que j’ai choisi de commencer cette série de six par un travail sur l’image mentale et ses variations d’après Fenêtres de Raymond Bozier (Fayard, 2004), je l’avais déjà apporté l’an dernier à Argenteuil.

Je dois commuter d’univers, parce que justement j’en viens, d’Argenteuil : on a passé deux jours avec Fabrice Cazeneuve et Pierre Bourgeois, à nouveau, au lycée Fernand-Léger. Mercredi, carrément l’après-midi dans la cour, au soleil, sur le muret. Dans la longue focale de la caméra Tri-CCD, les silhouettes et postures deviennent autant de sculptures presque venues de Giacometti, abstraites. Et puis ce miracle, pendant une heure, de Jessica et Sandra qui parleront sans que j’aie même à intervenir : le monde vu par des exigences neuves, les leurs, c’est vous-même que ça brosse à rebours. Ce jeudi, le matin, on assiste à la préparation du "repas pédagogique", classe Bio Services "cuisine collectivité", repas qu’on partagera ensuite avec elles... Et l’après-midi, retour à la résidence pour personnes âgées, et à nouveau moment de grande confidence, les trois tout jeunes stagiaires devant le visage de cette vieille dame aveugle, aux grands yeux bleus très limpides, et qui parle une langue comme venue du dix-huitième siècle. Moment de grande générosité. On sait désormais pourquoi on fait ce film. Après chaque séance de tournage j’en tiens journal : surpris moi-même qu’à chaque fois j’en écrive un peu plus, plus précis, plus près, plus secret. J’ai constamment mon petit appareil numérique dans la poche, mais je ne le sors pas : la caméra devient écriture, avec ses mouvements, ses cadrages, ses cinétiques propres... Et puis cette relation de leurs visages à la caméra, je ne souhaite pas interférer. Ci-dessous, le texte que nous a lu Jérôme... C’est au lycée Fernand-Léger que j’apprendrai que Daewoo est sélectionné pour le Prix Inter

Et vendredi matin, comme je suis chez moi avec du temps, je m’imagine déjà fin de semaine. En fait, train à midi. Je comptais travailler, mais je connais quasi par coeur tous les paysages successifs du TER Tours Nantes. On suit la Loire sans la lâcher. Dans ce premier et violent soleil de printemps, c’est admirable. Et une sorte de fête animale, avec une loutre soudain aperçue, des tas d’oiseaux. Un petit salut amical, de loin, à Julien Gracq dans son Saint-Florent le Vieil. Derrière la vitre du train, le soleil plein sud en plein visage, je laisse le temps passer. Abandon. Et je suis vers 13h40 à la gare de Nantes, sans rien comprendre à ce que je fais à cette terrasse et dans cette ville, puisqu’il s’agit simplement de reprendre un autre TER mais pour Rennes.

C’est l’image du haut, le pont de Rezé (que j’ai connu autrefois en construction, ses deux bras se tendant l’un vers l’autre) juste frôlé, étrange sensation que la mer soit si près et de ne pas la rejoindre. Dans le train cette fois je m’active, prépare mes montages sons, une boucle, une vérif diaporama etc. Yann Dissez et Jean-Jacques Le Roux m’attendent au Triangle, sous les tours où Albane Gellé a écrit Quelques.

Yann Dissez a déjà tout préparé, avec Erwan Grall, le technicien, on branche l’image, on branche le son, redémarrage du PowerBook, tout marche du premier coup, quasi incroyable... A 19h30, plus de 90 personnes disséminées parmi les tables. On évoquera Altamont, One + One, je lirai évidemment, raconterai évidemment. Prochaine lecture Stones en juin à Bruxelles, mais le plaisir que j’y prends n’est pas épuisé : chaque fois en fait sur un chemin différent. Puis avec l’équipe Triangle quelque prolongation évidemment. J’ai dormi hôtel Atlantic, juste en face la gare : à Bordeaux aussi j’ai fréquemment dormi dans l’hôtel Atlantic en face la gare. Ce matin, retour TGV + TGV via Massy : je passe à 70 kilomètres de chez moi, m’en éloigne à 200 km et reviens. Je suis parti à 7h, il est 10h30. Le TGV, pour les types comme moi, devient une sorte de point fixe, à partir de quoi la géographie se réorganise. J’ai un DVD des Sex Pistols, je décrypte pendant 2h des interviews de John Lydon et Steve Jones pour mon bouquin Led Zep. L’immersion dans le punk remplace la translation géographique (de toute façon, dehors, c’est brouillard). Batterie vide juste une minute avant la gare, après le tunnel de Vouvray. C’est la première fois que je reste 2 heures pleines avec Anarchy in the UK ou Submission dans les oreilles : fichus bons musiciens, quoi qu’ils en disent (c’est Valéry Hugotte qui m’avait remis sur cette piste-là, il y a 1 an)...

Ce samedi après-midi je devais le reprendre, le train, pour le Salon du Livre : rencontre sous l’égide de Télérama, avec Mordillat. Mais une manif centre-ville, et l’image très étrange, alors que j’attends à un feu rouge, d’un homme qui tourne sur lui-même avec son vélo très lentement, comme de s’enrouler, comme d’un jeu. Et puis non, il est à terre, allongé, ce n’est pas du jeu. Déjà une passante s’arrête, sort son téléphone pour faire le 15. Ce ballet lent de l’homme qui tombe me poursuit depuis. Et j’ai loupé le train.

Et la semaine prochaine ? On recommence. Salon du Livre, non, je n’irai pas du tout cette année, puisque ça a loupé aujourd’hui. La seule journée vivable, c’est la "journée pro", celle du lundi, tant pis. Mardi, je devrai être prêt pour les Beaux-Arts, où j’amène Nathalie Sarraute. Mercredi on filme, jeudi retour à l’IUFM et vendredi les Normale Sup. C’est bizarre seulement parce que c’est ainsi sur une période très restreinte de l’année, après on ne voit plus personne. Et pas si difficile que ça à manier mentalement, puisque chaque fil a sa logique propre. Probable par exemple qu’on approfondisse côté Sarraute avec ceux de la rue d’Ulm : la construction de détail des Tropismes par exemple, je ne m’y suis jamais risqué en atelier.

Et puis si : je me suis promis une demi-journée pour l’expo Gina Pane à Beaubourg.


textes lus par Jérôme T. mercredi 16 mars, au lycé Fernand-Léger d’Argenteuil

Jérôme T., élève de terminale secrétariat/informatique, est membre de la troupe de théâtre conduite dans le lycée par Christine Eschenbrenner.

1 - marcher seul

Depuis mon enfance, j’ai dû faire preuve de courage, car il y a eu beaucoup d’obstacles pour qu’aujourd’hui je sois Jérôme.

Une asphyxie du cerveau à la naissance, et voilà le verdict des médecins : je ne marcherai jamais, je serai un légume, bref rien de réjouissant pour mes parents et pour ma vie future. Il fallait me placer dans un établissement spécialisé pour le reste de ma vie. Mais mes parents ne se sont pas laissé faire et on s’est battu pour que je puisse avoir la vie la plue normale qui soit. Marcher comme tout le monde était la chose la plus importante. J’ai beaucoup souffert mais je savais que je devais faire les choses jusqu’au bout pour avoir une vie comme les autres.

Le travail était très épuisant pour tout le monde mais mes parents le faisaient sous forme de jeux et donc cela était moins pénible. Ils s’occupaient de moi très tard à l’époque car ils travaillaient et je ne les voyais pas la journée.
On faisait des étirements à mes jambes, des exercices d’équilibre, et de cette façon j’ai pris de l’assurance et j’arrivais à me débrouiller un peu mieux. Ils ont eu raison.

Un jour, nous avions rendez-vous avec mon médecin à l’hôpital Necker, il ne croyait pas que j’arrivais déjà à faire plein de choses et surtout que j’arrivai aussi à réfléchir et à discuter avec eux. Il nous a demandé de voir immédiatement un psychologue car pour lui ceci était impossible, que je puisse faire tout cela alors que je devais être cloué dans un lit.

Le plus drôle, c’est que les psychologues avaient fait passer des examens à mes parents, mais que tout était normal !

Lorsque ce fut mon tour, le médecin ne comprenait pas comment fonctionnait mon cerveau, car pas mal d’enfants de mon cas n’ont pas le même résultat que moi, alors ils m’ont posé des questions et j’avais réponse à tout. Les psychologues ne comprenaient rien. Ils demandaient à nous revoir tous les ans, puis c’était toujours le même diagnostic alors on a décidé de ne plus revenir : je me demande si c’était pas eux les fous ?

On habitait à Cormeilles-en-Parisis dans un appartement au quatrième étage sans ascenseur et je montais les escaliers sur mes fesses. Imaginez l’état de mes pantalons à toujours me traîner par terre. Mais dans un sens c’était un très bon exercice, mais que c’était difficile et épuisant.

A trois ans je suis allé à la maternelle comme tous les enfants de cet âge. J’étais super excité. Mais je devais aller à Sartrouville, car à Cormeilles les structures n’étaient soi-disant pas adaptées pour m’accueillir.
Mes camarades n’étaient pas très sympa avec moi mais ils n’étaient pas les seuls, car les maîtresses ne l’étaient pas non plus. J’ai mal digéré leur comportement envers moi et en plus de ça je n’allais pas en récréation comme tous les autres enfants, car j’étais cloué à une attelle pour pouvoir marcher plus tard.

A l’âge de cinq ans le grand jour est enfin arrivé. J’ai réussi à marcher avec un déambulateur puis petit à petit j’ai laissé le déambulateur de côté puis j’ai travaillé encore avec mes parents et j’ai réussi à marcher seul.

2 - les années collège

Je me souviens de mon pire cauchemar lorsque je suis rentré au collège en sixième. Mon professeur de français ne m’aimait pas et on aurait même dit qu’elle me détestait parce que j’étais handicapé. Pour elle je n’étais bon à rien et le serais toujours : je n’avais rien à faire à l’école. Quand je lui demandais de répéter, en cours, elle m’a même répondu que je n’avais qu’à mieux entendre. Comme si tout cela était de ma faute.

La scolarité au collège a toujours été très difficile. Il y avait trop de bruit en classe, les élèves ne se souciaient jamais de moi. J’étais souvent seul et j’avais l’impression que personne ne me comprenait.

Heureusement, j’ai connu Jean-Marc qui est devenu mon meilleur ami. Il était vraiment sympa avec moi, il a été le premier garçon à pouvoir m’accepter tel que j’étais et il a toujours été fier de moi. Il m’encourageait par rapport à l’école, par rapport au sport et même par rapport aux filles.

Les années de collège qui ont suivi ont été avec des rackets, des violences, de l’incompréhension, du rejet. Mais malgré tout cela, je me suis battu et en troisième j’ai passé mon brevet comme les autres. Jean-Marc était de nouveau dans ma classe et on s’entendait vraiment très bien. Tous les deux, nous avons travaillé dur pour avoir le diplôme. Imaginez ma joie et la fierté de mes parents quand nous avons appris que j’étais reçu. C’était une très belle victoire sur tous ces gens qui n’avaient pas cru en moi, sur tous les élèves de la classe qui me considéraient comme un moins que rien. Mais je n’avais pas l’intention d’en rester là.


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 mars 2005
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