Walter Benjamin | Le livre comme intermédiaire vieilli...

relire "Sens unique" pour s’orienter dans nos pratiques numériques


Tout indique maintenant que le livre sous sa forme traditionnelle approche de sa fin.

Aucune provocation iconoclaste, ni scier la branche où tous nous sommes assis.

Mais pleine conscience que les usages se transforment, et que la place même de la lecture (la lecture attentive, cognitive, réflexive) est entrée dans un processus de fuite. Et que c’est sur ce terrain que pourtant nous avons à nous battre, et sauvagement, pour tenir encore ce que nous estimons être parole.

Me hantait cette nuit un e-mail reçu hier d’un écrivain que j’estime, à propos d’un manuscrit que j’aurais volontiers accueilli sur publie.net : car je le destine au livre, ce texte, je reste attaché au livre, au papier. Je comprends, je comprends parfaitement. Le problème n’est peut-être pas dans ce mot livre, mais dans le je tel qu’employé dans l’expression je le destine. C’est peut-être justement ce destin qui nous est enlevé : nous ne sommes plus aux manettes. Cette pérennité qu’on croyait établie, de la question même de la littérature, est soufflée à d’autres vents, chaotiques.

Parce qu’il s’agit d’un auteur que j’estime, je m’en suis voulu de ma réponse excessive, où je parlais de ceux qui préfèrent le suicide debout au garde-à-vous plutôt que tenter de nous rejoindre sur ce terrain où on essaye nouvelles circulations, nouveaux dialogues : faire des trous dans Internet, parce qu’on y met des textes, des textes qui soient dangereux, rebelles ou vertigineux, des textes qui trouent le langage policé et cherchant à occuper tout l’espace de la domination consensuelle : parce qu’ainsi a toujours été la littérature, et que c’est ainsi que tous on l’a rejointe.

Il s’agit de s’implanter des verrues sur le visage, disait celui de Charleville – un peu l’impression que c’est notre tâche sur le visage lisse des usages numériques, au front des géants de la consommation marchande.

Et que pourtant, ce faisant, jamais l’impression ici de faire autre chose que prolonger la plus vieille tâche, réflexive, justement, de la littérature – là où elle se fait, modeste, anonyme, à tâtons. Usages du journal de l’écrivain, où il lit, inventorie, fabrique (très fier, de ces trois liens, et des heures qu’ils ont demandé).

Si je choisis d’implanter sur publie.net Dupuy, Dumond ou Massera et d’autres, c’est pour cela, cela exactement. J’ai du mal à comprendre, mais j’accepte (et la porte reste grande ouverte), que mes amis auteurs, ceux qui sont nés à l’édition via le livre, préfèrent l’écart, et que l’expérience se développe (et d’autant plus merci à Bernard Noël, Jacques Roubaud, Olivier Rolin, Régine Detambel, Serge Valletti, François Salvaing de leur soutien...) avec ceux qui nativement, comme on dit digital natives, découvrent Internet en même temps que leur route littéraire, construisent blog et livre du même mouvement...

Maintenant, la place sur Internet c’est donnant donnant : logique d’éco-systèmes complémentaires, et pas courroie de transmission. Toujours prêt à travailler avec amis auteurs à intervention complémentaire, en amont, contenu numérique en appui du livre à paraître, et construit comme tel. Mais fini le temps de la caisse de résonance, le vous en parlez quand, sur votre site, de mon livre.

D’où l’importance de ce texte de 1927, qu’Anne Roche nous a fait découvrir l’an passé à Saint-Etienne [1] et sa phrase ahurissante comme quoi le livre est un intermédiaire vieilli entre deux systèmes différents de fichiers. Ou cette réflexion, dans l’histoire des formes écrites, sur l’inclinaison du support selon les âges, horizontal, vertical ou oblique.

Tout continue d’aller très vite, et toujours à tâtons. La question n’est pas d’opposer typographie et impression papier à ergonomie écran et support dématérialisé. La question, c’est d’articuler les deux ensemble, et donc que chacun, côté auteurs, prenne sa petite part ou son petit lot d’une responsabilité : défendre (et illustrer, selon le vieux titre emblème) la littérature sur le terrain même où se pratique la représentation et la réflexion du monde.

A lire et relire, donc, Walter Benjamin : C’est l’apprentissage sévère de la forme nouvelle...

Photo du haut : lors du colloque Cierec St Etienne, mars 2007 (colloque dont j’ai la grande partie des interventions sur mon disque dur, mais interdiction de mettre en ligne puisque les organisateurs ont choisi le destin d’une publication papier...).

Tout cela en débat : voir forum


Walter Benjamin | Le livre est un intermédiaire vieilli entre deux systèmes différents de fichiers

un fragment de "Sens unique" (1927)

 

Tout indique maintenant que le livre sous sa forme traditionnelle approche de sa fin. C’est Mallarmé qui, quand il aperçoit au beau milieu de l’édification cristalline de son œuvre assurément traditionaliste l’image de ce qui venait, a pour la première fois incorporé avec Un coup de dés les tensions graphiques de la publicité dans la présentation typographique. Les essais d’écriture que les dadaïstes entreprirent par la suite ne provenaient certes pas de leur esprit de construction, mais des réactions nerveuses, assurées, des gens de lettres. C’était pour cette raison quelque chose de beaucoup moins durable que la tentative de Mallarmé, qui procédait de l’essence même de son style. Mais cela permet de reconnaître l’actualité de ce que, comme une monade, dans sa chambre close, Mallarmé découvrit, en harmonie pré-établie avec tous les événements décisifs de notre époque, dans l’économie, la technique, la vie publique. L’écriture, qui avait trouvé un asile dans le livre imprimé, où elle menait sa vie indépendante, est impitoyablement traînée dans la rue par les publicités et soumise aux hétéronomies brutales du chaos économique. C’est l’apprentissage sévère de sa forme nouvelle. Elle qui, il y a des siècles, commença progressivement à se déposer, en passant de l’inscription dressée à l’écriture manuscrite qui repose inclinée sur des pupitres, pour finalement se coucher dans l’imprimerie, commence maintenant à se relever tout aussi lentement. Le journal est déjà davantage lu à la verticale qu’à l’horizontale. Le film et la publicité contraignent l’écriture à se soumettre totalement à la dictature de la verticale. Et avant que l’homme contemporain en vienne à ouvrir un livre, un tourbillon si épais de lettres instables, colorées, discordantes, lui est tombé sur les yeux que les probabilités pour qu’il pénètre dans le silence archaïque du livre sont devenues très faibles. Les nuées de sauterelles de l’écriture, qui assombrissent aujourd’hui déjà le soleil du prétendu esprit pour les habitants des grandes villes, s’épaissiront chaque année davantage. D’autres exigences de la vie sociale conduisent plus loin. Le fichier permet la conquête de l’écriture à trois dimensions, contrepoint surprenant de la tridimensionnalité de l’écriture à son origine, quand elle était runes ou nœuds. (Et aujourd’hui déjà le livre, comme le montre le mode de production scientifique actuel, est un intermédiaire vieilli entre deux systèmes différents de fichiers. Car l’essentiel est tout entier contenu dans la boîte à fiches du chercheur qui a composé le livre, et le savant qui travaille sur lui l’incorpore à son propre fichier.) Mais il ne faut aucun doute que l’évolution de l’écriture ne demeurera pas attachée de toute éternité aux prétentions au pouvoir d’une activité chaotique dans la science et l’économie. L’instant approche au contraire où la quantité se transforme en qualité et où l’écriture, qui s’avance toujours plus profondément dans le domaine graphique que représente sa nouvelle et excentrique nature figurative, s’emparera d’un seul coup du contenu qui lui est adéquat. Des poètes qui seront alors, comme aux premiers temps, d’abord et avant tout des calligraphes, ne pourront collaborer à cette écriture pictographique que s’ils se rendent accessibles les domaines dans lesquels s’effectue (sans faire grand cas d’elle-même) l’édification de cette écriture : par le diagramme statistique et technique. Grâce à l’invention d’une écriture convertible internationale ils renouvelleront leur autorité dans la vie des peuples et trouveront un rôle en comparaison duquel toutes les aspirations à un renouvellement de la rhétorique se révéleront n’être que des rêveries de vieux Burgraves.
© Walter Benjamin, Sens Unique, éditions Maurice Nadeau.

Et je voudrais insérer aussi un autre extrait de Walter Benjamin dans le même livre, réponse à cette question qu’on nous fait souvent, à nous blogueurs : comment vous trouvez le temps de faire ça... – et que justement la réponse est incluse : qu’est-ce que nous ferions de mieux ? Qu’on continuera donc, à copier :

La force d’une route de campagne est autre, selon qu’on la parcourt à pied, ou qu’on la survole en aéroplane. La force d’un texte est autre également, selon qu’on le lit ou qu’on le copie. Qui vole voit seulement la route s’avancer à travers le paysage : elle se déroule à ses yeux selon les mêmes lois que le terrain qui l’entoure. Seul celui qui va sur cette route apprend quelque chose de sa domination, et apprend comment, de cet espace qui n’est pour l’aviateur qu’une plaine déployée, elle fait sortir, à chacun de ses tournants, des lointains, des belvédères, des clairières, des perspectives, comme l’ordre d’un commandant qui fait sortir des soldats du rang. Il n’y a que le texte copié pour commander ainsi à l’âme de celui qui travaille sur lui, tandis que le simple lecteur ne découvre jamais les nouvelles perspectives de son intériorité, telles que les ouvre le texte, route qui traverse cette forêt primitive en nous-mêmes, qui va toujours s’épaississant : car le lecteur obéit au mouvement de son moi dans l’espace libre de la rêverie, tandis que celui qui copie le soumet à une discipline. Ainsi l’art chinois de copier les livres fut-il la garantie incomparable d’une culture littéraire, et la copie une clé pour les énigmes de la Chine.
© Walter Benjamin, Sens Unique, éditions Maurice Nadeau.

 

[1Introduction d’avril 2007 : C’est dans la discussion au colloque de Saint-Etienne, après l’intervention d’Alexandra Saemmer sur la relation auteur-site, qu’Anne Roche a cité cette phrase de 1927, d’un auteur sur lequel elle vient de terminer un essai, très bientôt publié.
Evidemment, à peine de retour, je reprends l’auteur en question, ce livre pourtant usé et jauni (ça fait aussi partie de la discussion Internet/livres, cette relation à notre bibliothèque, les livres qu’on rachète, les livres qu’on offre, ou, comme cet après-midi, le livre qu’on doit relire intégralement pour retrouver une seule phrase : on l’aurait trouvée plus vite avec la version numérique, on n’aurait pas eu la relecture…). D’ailleurs, mon exemplaire, qui ne comporte pas de code barre, indique au crayon que je l’ai payé 49 francs en janvier 1982, le livre ayant été imprimé en octobre 1978.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 8 mai 2008
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