les livres vous perdent

bibliothèque universitaire de Tours, perdu dans


Accueilli de janvier à mai en résidence artistique à l’université de Tours, on y a mené quelques ateliers, et on a greffé des rencontres : j’ai souvent découvert la fac aux heures vides. L’expérience racontée ci-dessous restera un beau pic d’intensité : je me croyais assuré dans mon rapport aux livres, j’avais encore à y découvrir. J’en aurais rendu compte sur ce blog|journal, mais ce mois-ci je suis l’invité de Livre Hebdo pour leur traditionnelle chronique d’écrivain : exercice libre, à condition qu’il dialogue avec notre pratique du livre. Ces chroniques sont réservées aux abonnés, mais Christine Ferrand (que je remercie de cette invitation à Livre Hebdo) ne m’en voudra pas : ça croise aussi ce suicide de dimanche, qui nous a tant résonné dans la tête, à tous, tout le temps de cette lecture. Voir en chronique images la visite comme en vrai, de même que j’avais mis en ligne mon premier repérage : complément spécial Net pour les lecteurs de Livre Hebdo graphique !

En seconde partie, la première de mes chroniques Livre Hebdo : une autre accumulation de livres, celle sur Salon qui vient de finir, porte de Versailles. Seule contrainte imposée par Livre Hebdo : 4500 signes.


les livres qui vous perdent

Livre Hebdo, l’écrivain du mois, chronique 2

 

C’est une des responsables de la bibliothèque universitaire de Tours, où j’habite, qui souhaitait ouvrir une journée leur immense réserve de livres, où seuls se risquent les magasiniers avec des chariots étroits, selon les livres requis deux étages plus haut, en salle de lecture. Donc on visitait ce dédale de rayons, avec piliers et quelques fenêtres non murées côté Loire, et j’avais repéré ce panonceau invitant à « ne pas déplacer les fantômes ». C’était écrit comme ça : quand un livre sort, on dépose à sa place une petite fiche imprimée avec la date de sortie et l’emprunteur, le « fantôme ». Alors la journée s’est appelée le train fantôme, comme dans les fêtes foraines. On pouvait accueillir simultanément trois groupe de six, et les faire se relayer de demi-heure en demi-heure : avec quelques étudiants volontaires en Arts du spectacle, on lirait des extraits des livres.

L’idée convenait à tous : et surtout au personnel de la bibliothèque, confiné sous les espaces de lecture, dans cette lumière un peu blafarde et ce silence, près du monte-charge, avec les livres qu’il s’agit de restaurer. Les livres s’usent, en bibliothèque universitaire : lorsque j’ai vu tout un paquet de Freud sous l’indication « pilon » je me suis étonné mais non, on les remplace régulièrement et vraiment ceux-là n’étaient plus réutilisables.

Mais le classement Dewey, par genre et selon l’alphabet, en bibliothèque universitaire on ne connaît pas. Les livres sont classés selon l’ordre chronologique d’acquisition. Cela signifie, quand il y en a cent mille ou deux cents mille, qu’il est littéralement impossible de retrouver un livre sur un rayon, même si une demi heure plus tôt, dans ce coin-là on en est sûr, on l’a aperçu. Il y a des collections : parce qu’on a fait un rattrapage de 10/18, ou bien qu’on s’est avisé de l’existence de la collection Arguments chez Minuit. Et les voisinages bien sûr une stupéfaction permanente, surtout dans les zones anciennes : ce qu’un conservateur avisé commandait dans cet éclatement de pensée du début des années 70, ou la fibre poétique d’un autre fin des années 80.

Ce qui est terriblement paniquant : n’importe où qu’on soit, on trouvera des livres fascinants. N’importe comment qu’on se déplace, le livre le plus familier restera inaccessible. Un auteur comme Perec est dispersé sur quatre rayons représentant vingt ans d’acquisitions : allez donc le repêcher…

Une douzaine d’étudiants étaient volontaires, on a organisé notre campement dans chacun des points de lecture. Dans la matinée solitaire où j’avais exploré les rayons mal éclairés, j’avais exhumé telle page de Darwin sur le jaguar, une vieille édition de Swann, le début de Speculum de l’autre femme de Luce Irrigaray, le texte Pourquoi les cathédrales sont blanches du Corbusier, et Louis-Auguste Blanqui : ne pas prouver la littérature, mais interroger la bibliothèque dans ses écarts. Un manuel de typographie, un obituaire, un recueil de rapports de police : et l’objet, plus ou moins lu et usé, relié avec faste ou laissé humblement nu.

Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est la curiosité : cent soixante-dix personnes ont réservé pour qu’on les fasse descendre dans ce dédale, et qu’à mesure de leur progression surgissent ainsi ces voix. Et nous, trente fois de suite, lire six minutes et pas plus à huit personnes surgies à quatre-vingt centimètres parmi les livres. On a vite quitté les livres prévus, on fouillait, on lisait et voilà : il y a même eu un annuaire des livres condamnés, des recettes de cuisine d’Alexandre Dumas, et une étudiante allemande lisait, dans sa langue, Heinrich Böll, Celan et Heiner Müller.

Pourquoi on en est sortis si secoués, sinon pour cette sensation étrange de prendre un livre de hasard et de le lire pour un inconnu à quelques dizaines de centimètres. Des étudiants, mais pas tant que ça. Une classe de lycée, mais une seule. Des personnels de la fac : ils n’étaient jamais venus là. Des bibliothécaires des autres secteurs universitaires, ou des villes de l’agglomération. Et je ne sais pas, les autres, sauf que c’était bien troublant.
Au soir, en partant, il faisait noir dans le grand magasin aux livres, repliés derrière leur cote qui ne dit rien de leurs affinités ni de leur contenu. Une masse énorme d’écrits : et que c’est cela, qui est nous. Je me croyais assuré de mon rapport aux livres, je ne l’étais plus.

Mais cette impression que les vieux livres devenaient complices : qu’est-ce qui reste, pourtant ?

 


salon sans passion, et autres événements littéraires

Livre Hebdo, l’écrivain du mois, chronique 1

 

Je n’ai jamais eu de passion pour les Salons du livre. Trop de pots de fleurs, et l’auteur comme forme assise derrière piles à vendre. Ce n’est pourtant pas les invitations qui manquent. Heureusement, une nouvelle génération d’événements littéraires prend le relais. L’an dernier à Bron, je ne me suis pas assis une minute derrière une table : il y a des débats, des lectures avec de vrais sonorisateurs, et pour cela on est rétribué. Ça n’empêche pas, lorsque vous êtes à partager un verre, qu’on vienne vous faire signer un livre. A Bron on croise des gens venus de Chambéry, Grenoble, Valence ou même Clermont-Ferrand, il y a une crèche pour les gosses, et dans la salle de pesage de l’hippodrome, qui vaut la visite, la salle réservée pour reprendre des forces (d’accord, manquait la Wifi). En septembre dernier, j’ai participé de la même façon aux rencontres de Manosque : moments plus informels le matin, réunions professionnelles sur les ateliers d’écriture l’aprèsmidi, et lecture le soir sur la grand-place : il suffit de regarder d’où on peut venir dans un rayon de deux heures d’autoroute.
Ces événements-là ne sont pas forcément une invention récente (le Salon du livre de jeunesse de Montreuil) : le Banquet du Livre des Verdier à Lagrasse, les Rencontres sous l’arbre de Cheyne en Haute-Loire, et maintenant Ecrivains en bord de mer à La Baule participent du même esprit, ont contribué à le forger. Pour nous, auteurs, c’est progressivement un décalage de statut pour la parole : non plus l’obligatoire table-ronde avec micro qui ploppe et animateur au milieu (même s’il y en a d’atypiques, par exemple si c’est l’équipe du Matricule des Anges). Quand j’entends un auteur lire à haute voix, il me semble que je comprends bien plus que ce qu’il peut affirmer par opinions et idées : un rapport au rythme, une frontière précise entre la voix et ce qu’elle nomme, ce que la phrase laisse passer d’un voir.

Je n’ai donc pas de grand souvenir qui concerne le Salon du Livre de Paris. Des éclats d’images : quand autrefois, au Grand Palais, Verdier vendait dans une boîte en carton les timbres-postes étrangers collectés tout au long de l’année. Une autre année, quand ce mouvement de foule spontané s’était dessiné pour évacuer les éditions du Front national – je revois Didier Daeninckx faire paravent pour éviter des suites plus brusques. Ou encore, dans les premières années porte de Versailles, quand on voisinait avec le calme Musicora, Jacques Roubaud planté en pataugas sur un stand où la bonne odeur bovine du salon précédent, celui de l’agriculture, parfumait tous les livres et ça le faisait rire.

Les invitations qu’on reçoit pour la soirée d’inauguration sont très demandées, on les distribue. Une fois j’y suis allé : picole en gobelets de cartons, les yeux un peu fixes et jaunes de tout le monde, jamais retourné. Plus curieux le début de la traditionnelle journée professionnelle du lundi : des montagnes de croissants dans chaque stand, le livre comme boulangerie me convient mieux. Comme tous les auteurs, difficile d’échapper au Salon du livre : on y a toujours un débat, une émission de radio. Alors j’évite que ce soit le week-end, dans cette foule à qui ça ne pose pas problème d’embrasser du même champ de regard le stand des éditions Plus belle la vie et celui de la BNF. Des débats troués d’appels haut-parleurs, de gens qui entrent et sortent, et quand on a fini place aux suivants. Le lundi on peut se contenter de traverser lentement : on finit par rencontrer tous ceux qu’on devait voir. Les stands des Régions sont bien commodes pour cela.

Cette masse de livres me fait vite tourner la tête, je ne crois pas avoir jamais acheté un livre Porte de Versailles. Pourtant j’ai d’autres images : par terre stand Actes Sud avec André Markowicz qui traduisait pour un de mes enfants des vers de Mandelstam qu’il savait par cœur. Ou bien pour les gens qu’on ne voit qu’une fois par an, comme POL, et qu’on scrute dans le visage ou quelques cheveux blancs le temps qui passe et le moral des troupes (les meilleures, s’entend).

Ce lundi, tandis qu’on préparait avec une bibliothécaire de Lisieux un stage pour le mois de novembre, dans mon champ de regard ce jeune type explorant minutieusement les étagères de fonds du stand Seuil, et vingt bonnes minutes plus tard allant vers la caisse avec trois livres dont je n’aurai pas su les titres, mais certainement qu’il ne les aurait pas trouvés ailleurs. On continuera.

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2007
merci aux 1583 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page