de quoi sommes-nous séparés ? (une improvisation)


C’était juste en regardant série de clichés faits à la va-vite depuis taxi collectif qui m’emmenait de Shenzhen pour ce bizarre point de frontière très onirique, nous dépotant dans une ruelle avec éventaires de fruits et légumes et vélo-taxis avec leur petite remorque devant le guidon, et puis on descend dans une sorte de bunker souterrain d’où une autre voiture, mais avec d’autres gens, vous emporte au point frontière pour Hong Kong. On voit beaucoup. Mais on comprend surtout ce dont on est séparé. Pas séparé soi, mais collectivement séparés. Déjà dans ce rapport différent individu/société, qui se mesure à la façon de construire les logements : mais pas l’impression que ça me gêne tant, longtemps que j’ai cette sorte d’aporie extérieure qui me permet de supporter les attentes ou l’enfoncement, qu’on soit devant la caisse du supermarché ou la salle d’attente à l’hôpital ou les demi-heures de retard du RER. La confiance qu’ils ont, là-bas, c’est une sorte d’équation primaire de l’économie : à eux la production. Après, on place ses billes dans les gisements et l’éducation en Afrique, dans les autoroutes du Maroc ou l’immobilier d’Argentine, c’est presque même la figure de la guerre qui deviendrait obsolète, suffit d’acheter et d’attendre. Seulement, à deux semaines du retour, reste ce truc qui s’est exacerbé : les difficultés routinières (pour moi, par exemple, le fait d’être paradoxalement en situation d’intendance plus précaire depuis que j’ai un travail salarié, d’où interrogations et bouteilles à la mer lancées, y compris abroad), mais tous ces horizons pour tant de gens qui vous sont proches comment ça semble bouché. Et si on a tant de mal à supporter les micro-inégalités, encore plus criardes dans cette fusion de l’institutionnel et du politique lorsqu’on bute chaque fois sur l’incompétence ou les paillettes, c’est peut-être aussi pour ce syndrome du bocal : mais le bocal à mouches (ces bouteilles que les grand-pères accrochaient dans leur bout de treille avec un peu de vinaigre et de sucre), c’est bien nous qui sommes dedans. Ce dont nous sommes séparés, c’est de la possibilité même d’échapper à ce mouvement de recul ou d’effondrement qui participe d’un rééquilibrage à échelle lente, là où le colonialisme avait mis si longtemps à bâtir son jeu de Lego – mais nous avons pourtant réglé de longtemps les comptes du colonialisme en nous-mêmes. Il nous reste probablement quelques niches étroites : je suis fier de m’en occuper, de les écouter et de les découvrir, mes étudiants de Chine à Cergy – plus forts en méthodo et en pratiques empiriques que les nôtres mais chut, continuons comme si. On pourra se faire encore quelque temps notre Jeu des perles de verre : c’est leur point faible à eux, pour l’instant, en architecture comme en narration, en cravates comme en belles bagnoles, besoin d’afficher nos marques symboliques à nous, celles avec laquelle nous-mêmes avons rompu. Mais ce sont bien des pans noirs tout autour, et tant de concessions qu’on fait, sur la peinture de la cuisine ou l’état de la vieille bagnole, et voilà que ça vous rejoint vous, dans l’habillement, les nouilles mais probablement aussi dedans – et encore, tous ceux que tu croises en permanence ils n’ont pas, eux, l’opportunité même de choix autres. C’est ce que ça dit, la Chine : ce n’est pas à l’échelle de soi-même que ça se détermine, tout ça. Ravale, ravale ta misère petit. C’est à échelle massive de tous ceux que tu connais que s’installe le recul, et les marques d’usure. Alors oui on a ce qu’on fait : ici la liberté de dire, mais à condition d’un écart de plus avec ces pauvres lois qui matraquent déjà qu’en janvier il n’y aura qu’un livre à vendre et ils semblent valider ça d’avance, tant de ceux que tu supportais jusque-là : unfollow, petit, unfollow. Ce dont on est séparé, c’est de la réparation, du point de rebroussement. Qu’on change de marionnettes dans les écrans des bistrots (si ce n’est plus que ça, la politique avec les fringues ministre par abonnement à cabinet spécialisé qui vous les livre tous les jours, et que tu as déjà rompu, pour le monde extérieur, avec tout ce qui ne vient pas des prescriptions amies sur tes lucarnes réseau), qu’on abolisse les marionnettes énarques à cravates pour d’autres similaires ne sera que remplacer un aboyeur à vingt selfies jour par un autre. Je m’étais toujours dit qu’à soixante balais je sortirais du jeu, c’est plus radical que ce que je croyais : je tiens cette rubrique sur ces livres qui ont été le meilleur, pour chacun (même si ce n’est pas les mêmes), c’est impressionnant de se dire qu’on a au moins eu cette chance, qu’on en est le dépositaire, qu’on peut fermer les écoutilles et les relire, mais que ça n’a servi à rien pour le quotidien et qu’on aperçoive le bout du couloir. Pour cette rubrique, tout en haut des étagères du garage, hier j’avais pris ma torche à LED et j’ai viré la poussière devant les Brecht et les Karl Marx : je suis possesseur d’un Brecht complet, mais pas lu depuis combien d’années ? Je dirais trente. Et les Karl Marx, les manuscrits de 1844 et les Grundrisse, ou le chapitre 51 du Capital, certainement pas rouvert en gros depuis septembre 1980. On lui devait pourtant de belles lumières. J’ai rouvert La guerre civile en France et je suis resté là une demi-heure, planté par terre dans ce recoin de ciment sans chauffage et avec juste ma torche LED achetée 21,90 € rayon bricolage auto chez Leroy-Merlin, et de là je suis passé aux Manuscrits de 1844 : c’est peut-être bien maintenant qu’on le rejoint, Karl Marx, dans cet achèvement du capital, où les moyens de production se sont transférés là-bas, à Shenzhen, dans ce qu’on en aperçoit de l’autre côté des murs. On n’avait juste pas compris, peut-être, qu’il fallait cette impasse pour comprendre, et d’y être nous-mêmes, dans l’impasse. Je refais les voyages en bus de Lovecraft et prépare mon départ US de cet été, c’est tout ce qu’il nous reste, maintenant : des écrivains qui ont vécu dans leur tête, et y ont dressé dedans le labyrinthe où ils vous prennent. C’est peut-être juste aussi la chance qui nous reste, pour le travail sur nous-mêmes. Marx, Lovecraft, la Chine (ajoutons, ce soir, Cuba avalé à la pipette : pour le soulagement de tous ? ou le malheur des Québécois qui y prenaient le soleil pour pas trop cher ?), peut-être je suis pas clair mais là après le choc de ces 3 jours je me comprends : c’est déjà pas si mal.

 


offrez-vous un livre

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 décembre 2014
merci aux 59741 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • (je cherchais un mot qui dirait le contraire de la séparation, et je ne le trouve pas - le dictionnaire non plus, qui propose frontière : pourquoi pas, mais alors il faudrait ajouter "assaut") (et tout de suite, je me dis que s’il reste une tâche, dans ce grand effondrement que tu dis, et auquel on assiste tous les jours (à la Friche Belle de Mai, grand centre de création culturelle au milieu des quartiers nord, avec théâtres et salles de répétition danse, ateliers d’artistes, friche industrielle transformée pour street art et contemporain, ils ont supprimé les bus et démonté la semaine dernière les stations de vélos : tout un quartier soudain séparé du centre : et se demander qui est séparé de qui), dans cette lente érosion du monde où l’attente de la Crise a fait oublier l’état de crise comme norme et morale du capitalisme (et sa condition pour se justifier utile : lutter contre sa propre crise), restent ces textes, le tien, et d’un site à l’autre : des façons de ne pas s’en tenir là ; tâche de rendre lisible le monde (Brecht vient là en comète, mais là : on n’est pas sans testament, même si l’héritage est perdu, et tant mieux), tâche de fabriquer ces communautés en partage ?

    photo : quelque part vers Noailles, mais ça n’a rien à voir sans doute

    Voir en ligne : http://arnaudmaisetti.net/spip

  • hier soir c’était "My Darling Clementine" (John Ford, 1946), avec Henry Fonda et Linda Darnell (toute ma jeunesse) (enfin celle de ma mère surtout je suppose) à la cinémathèque où Patricia Mauduit (je crois qu’elle est cinéaste) s’est fait presque huer parce qu’elle racontait la fin (le public, quelle merde, jte jure) : en tout cas, le film est ce qu’il est (fordien, c’est tout dire) et comme l’ami Olivier Hodasawa lance un jeu je suis allé voir Tombstone USA et j’y ai trouvé cette boutique qui proclame "Guns" à gauche et "Books" à droite ; au fond : les rocheuses ; une ville dans laquelle Harry zona (en français, la traduction du titre a bien vieilli : passer de "Mon amour Clementine" à "La Poursuite Infernale", faut quand même y aller, et c’est pas si facile que ça en a l’air)

  • Écho, parmi bien d’autres, à cette improvisation :
    "For example, if you consider today, capitalism in the USA and in Europe, and capitalism in the Far East, like in China, if you take into account that the most achieved form of capitalism occurs in a Marxist country, then you discover that capitalism is multiple. And I think that when people say that they’re afraid of China, what they’re afraid of is to see that a Marxist country is able to demonstrate what capitalism is to us. But this may help us to think how a single form is able to differentiate itself almost infinitely." (Catherine Malabou, conversation avec Noëlle Vahanian, 2007-trouve pas de version française)

  • oui, aller à Shenzhen pour découvrir splendeur sans gêne du capitalisme neuf (sauf que c’est eux qui l’ont) – notre seule arme ou valeur d’échange, qu’ils ne puissent pas s’empêcher de vouloir singer ce avec quoi nous on a rompu depuis longtemps, sauf dans les pubs et les magazines – et fraternité facile aussi avec peuple digne et sourire partout, même ceux qui jouent aux dominos sur le trottoir

  • ils sont trois, la contrebasse peinte en noir, l’accordéon (qiui joue, là et la guitare (on voit la contrebasse ornée du chapeau de père noël àlak que portent de nos jours les épiciers caissières et autres malheureux esclavagisés des marques de supermarché -ça va bosser jusque vingt heures les deux prochains mercredis, ce genre de salariés avec des contrats DD) (marrant comme développement durable et durée déterminée commencent pareils hein) (effets de mode) mais eux, les trois déménagent comme des malades - il devait être onze heures et demi je pense, c’était hier, j’allais déjeuner avec mon ami photographe (on va refaire un livre) (le précédent on n’en a pas vendu 300) (ça fait chier, c’est des métiers et pas le mien, dlamerde) (pizza lambrusco café...) (j’ai gardé dans le cadre ce magnifique crâne chauve qui n’a pas de cheveux dessus (comme dirait Momo de "La vie devant soi"-fini, une merveille)

  • Je entend beaucoup parler du credit sans justificatif , seul type de credit tentant ! Mais quidans est-icelui vraiment ? La systeme de pret sans justificatif est souvent mise en avant par ces credit revolving sans fiche de paie (univ-credit-facile.fr) organismes de pret en pret consommation dans a elles publicite. De laquelle agit-celui-ci exactement ? Qui peut en beneficier ? Lorsque vous-meme avez deja fait bizarre rachat de pret et dont vous avez de nouveaux credits en cours, vous-meme pouvez demander bizarre rachat de rachat de credit. Credit personnel le moins cher immediat, demandez ensuite simulez votre credit renouvelable sans justificatif le moins cher directement dans rayure Avec Cofinoga vous beneficiez de experience une societe de credits fiable, specialiste du credit rapide sans justificatif et adjoint unique grand groupe europeen. Cofidis, reference du pret personnel sans justificatif objectif differentes issue de pret de 500 a 35 000 nonobstant financer exhaustifs ces projets. Dans conclusion, aupres obtenir rare credit a la consommation, rare credit personnel, un credit immobilier, bizarre rachat de credit nous adresse habituellement a unique banque. Ceci credit entre particuliers ou pret dans particuliers parmi France est ne aux Etats-Unis puis connait deja unique veritable succes chez France depuis tonalite lancement.

  • De nos jours, souscrire seul pret personnel sans justificatif de revenu est pareillement possible mais apres la reforme operation par etat sur ceci credit a la consommation, suppose que vous-meme contractez plus de 3000 euros vous credit sans justificatif de ressources devez fournir bizarre justificatif de revenu en plus autres pieces justificatives telle bizarre piece identite, bizarre justificatif de demeure, alors de revenus. Le credit auto/moto est un pret entierement amortissable, duquel ce montant, le taux apres ces mensualites sont fige. Les debiteurs doivent choisir le montant a essayer, ces mensualites apres la duree du pret. Ils peuvent choisir seul voiture neuve ou bien occasion, parmi fixant ces modalite de remboursement par cela contrat emprunt. Ceci frappe de pret permettra a ceux interesses raper un montant de 5000 a 25 000 , de cette facon ils peuvent financer entierement leur voiture. Aussi, pres ce caractere de credit ils non doivent pas presenter aucun justificatif utilisation, ni acompte a payer. Organismes proposant des prets