< Tiers Livre, le journal images : de quoi sommes-nous séparés ? (une improvisation)

de quoi sommes-nous séparés ? (une improvisation)

une autre date au hasard :
2020.05.20 | marche vers l’idole

C’était juste en regardant série de clichés faits à la va-vite depuis taxi collectif qui m’emmenait de Shenzhen pour ce bizarre point de frontière très onirique, nous dépotant dans une ruelle avec éventaires de fruits et légumes et vélo-taxis avec leur petite remorque devant le guidon, et puis on descend dans une sorte de bunker souterrain d’où une autre voiture, mais avec d’autres gens, vous emporte au point frontière pour Hong Kong. On voit beaucoup. Mais on comprend surtout ce dont on est séparé. Pas séparé soi, mais collectivement séparés. Déjà dans ce rapport différent individu/société, qui se mesure à la façon de construire les logements : mais pas l’impression que ça me gêne tant, longtemps que j’ai cette sorte d’aporie extérieure qui me permet de supporter les attentes ou l’enfoncement, qu’on soit devant la caisse du supermarché ou la salle d’attente à l’hôpital ou les demi-heures de retard du RER. La confiance qu’ils ont, là-bas, c’est une sorte d’équation primaire de l’économie : à eux la production. Après, on place ses billes dans les gisements et l’éducation en Afrique, dans les autoroutes du Maroc ou l’immobilier d’Argentine, c’est presque même la figure de la guerre qui deviendrait obsolète, suffit d’acheter et d’attendre. Seulement, à deux semaines du retour, reste ce truc qui s’est exacerbé : les difficultés routinières (pour moi, par exemple, le fait d’être paradoxalement en situation d’intendance plus précaire depuis que j’ai un travail salarié, d’où interrogations et bouteilles à la mer lancées, y compris abroad), mais tous ces horizons pour tant de gens qui vous sont proches comment ça semble bouché. Et si on a tant de mal à supporter les micro-inégalités, encore plus criardes dans cette fusion de l’institutionnel et du politique lorsqu’on bute chaque fois sur l’incompétence ou les paillettes, c’est peut-être aussi pour ce syndrome du bocal : mais le bocal à mouches (ces bouteilles que les grand-pères accrochaient dans leur bout de treille avec un peu de vinaigre et de sucre), c’est bien nous qui sommes dedans. Ce dont nous sommes séparés, c’est de la possibilité même d’échapper à ce mouvement de recul ou d’effondrement qui participe d’un rééquilibrage à échelle lente, là où le colonialisme avait mis si longtemps à bâtir son jeu de Lego – mais nous avons pourtant réglé de longtemps les comptes du colonialisme en nous-mêmes. Il nous reste probablement quelques niches étroites : je suis fier de m’en occuper, de les écouter et de les découvrir, mes étudiants de Chine à Cergy – plus forts en méthodo et en pratiques empiriques que les nôtres mais chut, continuons comme si. On pourra se faire encore quelque temps notre Jeu des perles de verre : c’est leur point faible à eux, pour l’instant, en architecture comme en narration, en cravates comme en belles bagnoles, besoin d’afficher nos marques symboliques à nous, celles avec laquelle nous-mêmes avons rompu. Mais ce sont bien des pans noirs tout autour, et tant de concessions qu’on fait, sur la peinture de la cuisine ou l’état de la vieille bagnole, et voilà que ça vous rejoint vous, dans l’habillement, les nouilles mais probablement aussi dedans – et encore, tous ceux que tu croises en permanence ils n’ont pas, eux, l’opportunité même de choix autres. C’est ce que ça dit, la Chine : ce n’est pas à l’échelle de soi-même que ça se détermine, tout ça. Ravale, ravale ta misère petit. C’est à échelle massive de tous ceux que tu connais que s’installe le recul, et les marques d’usure. Alors oui on a ce qu’on fait : ici la liberté de dire, mais à condition d’un écart de plus avec ces pauvres lois qui matraquent déjà qu’en janvier il n’y aura qu’un livre à vendre et ils semblent valider ça d’avance, tant de ceux que tu supportais jusque-là : unfollow, petit, unfollow. Ce dont on est séparé, c’est de la réparation, du point de rebroussement. Qu’on change de marionnettes dans les écrans des bistrots (si ce n’est plus que ça, la politique avec les fringues ministre par abonnement à cabinet spécialisé qui vous les livre tous les jours, et que tu as déjà rompu, pour le monde extérieur, avec tout ce qui ne vient pas des prescriptions amies sur tes lucarnes réseau), qu’on abolisse les marionnettes énarques à cravates pour d’autres similaires ne sera que remplacer un aboyeur à vingt selfies jour par un autre. Je m’étais toujours dit qu’à soixante balais je sortirais du jeu, c’est plus radical que ce que je croyais : je tiens cette rubrique sur ces livres qui ont été le meilleur, pour chacun (même si ce n’est pas les mêmes), c’est impressionnant de se dire qu’on a au moins eu cette chance, qu’on en est le dépositaire, qu’on peut fermer les écoutilles et les relire, mais que ça n’a servi à rien pour le quotidien et qu’on aperçoive le bout du couloir. Pour cette rubrique, tout en haut des étagères du garage, hier j’avais pris ma torche à LED et j’ai viré la poussière devant les Brecht et les Karl Marx : je suis possesseur d’un Brecht complet, mais pas lu depuis combien d’années ? Je dirais trente. Et les Karl Marx, les manuscrits de 1844 et les Grundrisse, ou le chapitre 51 du Capital, certainement pas rouvert en gros depuis septembre 1980. On lui devait pourtant de belles lumières. J’ai rouvert La guerre civile en France et je suis resté là une demi-heure, planté par terre dans ce recoin de ciment sans chauffage et avec juste ma torche LED achetée 21,90 € rayon bricolage auto chez Leroy-Merlin, et de là je suis passé aux Manuscrits de 1844 : c’est peut-être bien maintenant qu’on le rejoint, Karl Marx, dans cet achèvement du capital, où les moyens de production se sont transférés là-bas, à Shenzhen, dans ce qu’on en aperçoit de l’autre côté des murs. On n’avait juste pas compris, peut-être, qu’il fallait cette impasse pour comprendre, et d’y être nous-mêmes, dans l’impasse. Je refais les voyages en bus de Lovecraft et prépare mon départ US de cet été, c’est tout ce qu’il nous reste, maintenant : des écrivains qui ont vécu dans leur tête, et y ont dressé dedans le labyrinthe où ils vous prennent. C’est peut-être juste aussi la chance qui nous reste, pour le travail sur nous-mêmes. Marx, Lovecraft, la Chine (ajoutons, ce soir, Cuba avalé à la pipette : pour le soulagement de tous ? ou le malheur des Québécois qui y prenaient le soleil pour pas trop cher ?), peut-être je suis pas clair mais là après le choc de ces 3 jours je me comprends : c’est déjà pas si mal.

 


offrez-vous un livre

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
diffusion sous licence Creative Commons CC-BY-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 décembre 2014
merci aux 59775 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page