2017.04.06 | (non-)art de la chute

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Soyons clair : si j’évoque ici des événements autobiographiques, c’est qu’ils n’ont aucun intérêt en eux-mêmes, voire qu’il ne s’est rien passé du tout, sinon qu’ils engendrent – toujours ici-même – parole.

Les journées en ce moment sont en dents de scie. Hier soir ça n’allait pas du tout. Un coup de fil au mauvais moment. La valoche à faire alors qu’à peine remis dans les habitudes du boulot en turne. Puis nuit avec réveil une fois par heure, sauf tomber coma lourd juste au moment où le réveil sonne.

Après ça s’arrangeait : j’avais eu 1ère classe place isolée à 14€ sur le Saint-Pierre des Corps Bordeaux, donc prise électrique et bulle assez large pour les deux coudes. Même pas regardé le paysage.

À Bordeaux, traversé la rue devant la gare, assis en terrasse au café du Levant et voilà qu’arrive de Carnon sur son vélo David Vincent de l’Arbre vengeur. C’est l’éditeur format livre de l’Autofictif d’Eric Chevillard, un ancien de Mollat, l’heure a filé sans qu’on s’en rende compte (enfin moi). On avait aussi du taf, vous en dirai plus à parution d’un beau volume d’Algernon Blackwood chez eux en juin, qui ouvre par la fameuse nouvelle que révérait tant Lovecraft, Les saules.

Ensuite tramway, qui prend plus de temps que prévu, m’avale mon ticket dans son composteur, qui remonte pour moi le temps en me faisant passer devant les Arts et métiers de Talence, toujours une sorte de révolte-dégoût intérieur qui remonte, mais depuis l’an dernier je crois que j’ai conjuré les démons.

Je retrouve Véronique Béghain sur le parvis de la fac de Lettres, on a le temps de manger un morceau, elle part en surveillance d’exam et moi je prends en charge le petit groupe master de traduction. Ils devaient être 12, ils sont 8, tant pis pour les absents, ça nous a permis de tout de suite se connaître et s’entendre. On attaque avec Edouard Levé, puis Julien Maret, les textes sont nerveux et singuliers, les personnalités belles et ils/elles bossent à fond.

Donc pas d’angoisse ni de fatigue particulière : l’an passé j’avais plus ramé avec leurs prédécesseurs, là quand les textes décollent je décolle aussi.

Mais c’est après. On redescendait les 3 étages, je suivais Véronique, quand tout d’un coup plus de sol plus de marches. Ma valoche chargée de bouquins dévalait devant moi, à main droite le Canon qui valsait dangereusement entre mur et marches, et moi je partais les 4 fers en l’air, la main qui se tord dans la rambarde, et voilà que dans la chute je m’effondre sur le dos de Véronique Béghain, tâche de la retenir en même temps.

Voilà, désolé, l’histoire s’arrête. Rien de cassé, une étudiante devant nous gentille qui me rapporte la valoche, la main gauche a du mal à se plier et le coude droit qui proteste un peu mais là ce soir c’est fini. La trouille, juste la trouille, et même pas pété le Canon.

Et c’est juste trois minutes plus tard, arrivant à l’arrêt tram Montesquieu/Montaigne (je suppose pour dire qu’y en a un vers le nord, et un autre vers le sud, mais juste pour un abri de tram, un seul de ces géants n’aurait pas suffi ?), on découvre que le trafic est suspendu – on se serait cru à Cergy en l’attente du R –, parce qu’une autre rame est coincée à un arrêt qui s’appelle Peixotto mais personne n’est d’accord sur comment ça se prononce, et c’est là que je rouvre mon téléphone et que le premier mail qui s’affiche c’est pour dire que Gatti est mort.

D’accord, mon histoire est nulle. Ce n’est pas l’annonce du décès de Gatti qui a provoqué ma chute, puisque j’étais tombé bien avant, et l’iPhone encore débranché.

C’est fréquent ce genre de syndrome chez moi. Je ne sais pas les autres qui animent des ateliers ou des stages d’écriture : juste après la fin, une sorte de décompensation qui te retourne la peau. Plus de pensée, plus d’équilibre, rien que du mou qui tombe. En général, quand je peux, je reste un peu dans la salle – pour ça aussi que j’aime photographier la salle vide après l’atelier. À Cergy c’est toujours un moment où ils sont tous avec quelque chose à demander et j’aime bien, le contraire me manquerait. Et ça nous arrive fréquemment de prendre le RER retour avec Rebecca.

Mais savez-vous, tout à l’heure, le quart de seconde que ça a duré, les quatre fers en l’air, avec la valoche qui dévalait, l’ordi dans le sac à dos et le Canon sur sa sangle au bout du bras, plus entraîner mon hôte dans ma chute, j’étais vraiment pas fier.

Je précise aussi que les 2 photos ci-dessus, copie écran de mes vidéos du jour, avaient été faites 2 heures plus tôt, pendant qu’ils écrivaient et que j’étais descendu me prendre un café en bas.

J’ajoute aussi que ce billet de mon journal porte le n° 1973 qui est l’année où j’avais intégré l’Ensam et découvert leurs bizutages, et que le code d’entrée de l’hôtel de Talence où je suis (appart hôtel Tineo ou un truc comme ça) c’est 1976 l’année où j’ai été viré des mêmes Arts et Métiers.


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 avril 2017
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