2020.05.17 | Balzac tout nu


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dédicace Pierre Ardouvin

L’histoire est connue : en 1891, quarante ans après sa mort, la Société des gens de lettres (c’était quelque chose, alors) commande à Rodin la statue qui deviendra fameuse, elle est même sur le quai du métro à Varenne.

Rodin est souvent dans les parages de Saché : de l’autre côté du village d’Azay-le-Rideau, dans la demeure de l’Islette, où il rejoint tant qu’il le peut Camille Claudel. La façon dont il mettra fin à leur histoire ne le grandira pas. La façon dont Paul Claudel mettra fin à sa soeur le grandira encore moins.

Pour rejoindre Balzac, le corps de Balzac, lui si court, au cou épais, mais qui disait qu’ainsi la pensée allait bien plus vite de la tête à la main et retour, il rémunère comme modèle un voiturier d’Azay. Il s’appelle Estager et moi je voudrais bien savoir son prénom aussi. Sosie ou pas sosie, est-ce qu’on le sait et comment on pourrait le savoir. Ce que voit le sculpteur c’est probablement l’assise — les fesses, le ventre, les épaules —, à mesure des modelages il s’écarte du modèle et le transcende.

Il lui demandera de se laisser pousser les cheveux. Pour le reste, il se débrouillera avec la photo de Nadar et autres documents, caricatures Daumier compris je suppose.

Ce jour-là, le 17 octobre 2003, on tombe dans le sous-sol de Saché sur une expo des plâtres de Rodin d’après son modèle. Je suppose qu’ils avaient été prêtés par les réserves du musée Rodin.

Je crois que j’ai appris (merci Frédéric Bleuet) à voir et regarder une sculpture. Ça m’a marqué cette visite. Je n’avais qu’un tout petit machin numérique, à l’époque, un petit Olympus, mais j’avais gardé les photos. En septembre dernier, visitant l’Islette, ces photos d’Estager (ci-dessous), et des compléments : ses congénères locaux lui battaient froid, de servir nu de modèle au sculpteur parisien, mais sous les quolibets c’est plutôt l’argent qu’il se faisait — autre chose que ses aller-retours en charrette avec barriques ou grains, d’Azay à Tours –– que les locaux lui reprochaient, c’est pas neuf.

J’ai une autre vidéo avec visite Saché : Balzac en hiver, beau moment en partage avec Erika Fülöp — il y a toujours un moment à Saché où on est seul discrètement dans sa chambre et qu’on peut poser la main sur la poignée de fenêtre, il l’ouvrait lui-même et ça ce n’est pas trafiqué. Et on les voit aussi, les plâtres avec Estager.

Ce matin, merci à la patience et mansuétude d’André Vanoncini, de l’université de Bâle (j’avais lu son essai sur Balzac chez Corti dès 1984) j’arrive à me remettre au clavier — première fois depuis 9 semaines, où les vidéos ont certes servi d’antidote à l’atonie ou la sidération, dont chacun.e peut témoigner pour elle ou lui je suppose. Dans mes heures d’aube, après tant de procrastination (mais l’article prêt en partie dans la tête), je mets sur l’écran et lui envoie cette poignée de main Balzac promise. L’idée c’était de surprendre à quoi et comment écrire (pacte qui ne concernait que moi), je crois que j’y étais. Question plus secrète et profonde sur ma désaffection progressive du support imprimé, le monde invisible et souterrain des revues, quand il se joue tant de littérature à même la peau du web, et que probablement le saut en avant de ces 2 mois est en partie irréversible, je ne m’en réjouis pas mais jamais plus le livre ne sera pareil.

Je fais un signe sur mon Facebook, évoquant ça très discrètement. Et c’est l’ami, proche et frère, Pierre Ardouvin qui m’aligne gentiment en retour, via un Balzac à lunettes.

Alors ça m’a renvoyé d’un coup à ces plâtres de Balzac tout nu, et cette question, à laquelle peut-être vous aurez réponse : est-ce que la vérité d’un corps peut surgir, longtemps après lui, du corps d’un autre ? Et plus : qu’est-ce que ça dit de ta vérité à toi ?

Je ne mets pas en ligne ces 5 pages sur Balzac, avant la publication dans cette revue d’études balzaciennes qui l’accueillera, mais je reprends très vite mes vidéos bon dimanche et on parlera d’Adieu, cette nouvelle fantastique essentielle sur réel et folie.

 

 



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 mai 2020
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