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le chocolatier d’Anticosti

Est-ce que c’est à cause de mes paysages d’enfance, les îles d’Atlantique ont gardé pour moi grande force de mythe, et il y a le chantier St Kilda. Anticosti ce n’était qu’un nom, jusqu’à tomber en mars chez Pantoute sur cette collection L’Imaginaire Nord et d’acheter ce Naufrage du père Crespel à Anticosti en 1736.

Pour cela que ce territoire quasi vierge au milieu du fleuve est venu dans L’Incendie du Hilton comme une sorte de schéma en creux de la ville, le territoire d’avant la ville, avec la figure fictive de Jean Rolin comme arpenteur (je lisais en même temps son magnifique Un chien mort après lui).

Je n’en savais pas plus sur l’île. Menier, le chocolat, c’était un souvenir de bord d’autoroute : la longue usine de Blois aux couleurs des tablettes de la marque. Qu’est-ce qu’il avait dans sa tête, cet homme devenu riche par le cacao importé des pays chauds, à s’approprier un territoire, quasi inaccessible, de 120 kilomètres de long, et d’en exproprier violemment les quelques résidents ?

On s’achète un bout de pays tout entier comme une chasse en Sologne ? Et pour venir, paquebot jusqu’à Québec, puis descente du Saint-Laurent, ce n’était pas assez d’aventure ? En tout cas, honte à ceux qui l’ont laissé faire. On pense à ces fantasmes si bien explorés dans Wells, L’île du docteur Moreau...

L’île était boisée de chênes et d’ormes, recelait des ours, des loutres et autres bestioles (mais pas de batraciens ni reptiles, détail que n’aurait pas manqué de relever Jules Verne). Menier importe pour son plaisir de tuer 100 cerfs de Virginie, et des renards argentés pour faire des affaires (on ne se refait pas) et le reste d’une arche de Noé de patron d’usine du centre France. Les cerfs ont tout mangé, les arbres ont disparu sauf cette épinette noire, plus d’ours, et les cerfs il s’en tue aujourd’hui encore 9000 par an : mais qu’est-ce que le Québec fait de 9000 cadavres de cerfs ? C’est seulement en 1976 que le gouvernement a repris possession de l’île grande comme la Corse, et y a implanté deux réserves. Le village s’appelle toujours Port-Menier, comme dans l’Essonne d’aucuns appelleraient Corbeil Port-Dassault.

On va rouler aujourd’hui vers Anticosti (on n’ira pas jusque là, juste on l’apercevra). Pour moi, avant le chocolatier, c’était l’image de ce pays ingrat et dangereux, dans l’embouchure du grand fleuve, tel qu’aperçu par Cartier et ceux qui l’ont suivi. Voir ici sur l’écosystème d’Anticosti.

On s’est souvent demandé, à quelques-uns, quelle vaccination il faudrait pour contraintre Jean-Claude Bourdais à reprendre son historique Journal de Thiron-Gardais, sans réussir. Voilà qu’une fois mon livre dans les mains, évidemment ce qu’il en retient d’abord c’est précisément Anticosti, nous en raconte 40 fois plus qu’on n’avait pu en apprendre et qu’au moment où moi je pars vers l’île il ricane comme de m’y avoir précédé...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 août 2009
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