Malika-Sandrine Charlemagne | L’enfant qui n’en finissait pas de rêver

« Rêvé d’un autre monde pour tous ceux à qui la vie ne donnait pas les mêmes chances. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Nane Beauregard | Quand je l’ai rencontré
L’AUTEUR

Malika-Sandrine Charlemagne, installée à Paris, travaille essentiellement en région parisienne. Après une formation de comédienne au cours Véronique Nordey, elle suit des stages « Formation de l’acteur » auprès de Jean-Claude Fall, dont elle sera l’assistante (et comédienne) sur deux créations de Sénèque au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Elle écrit pour le théâtre Anastasia diffusée sur France-Culture en 1999. La bourse Découvertes du CNL lui est accordée, suite à l’écriture d’un monologue O je vous implore.

Elle adapte pour le théâtre L’enfer et la folie, poème de Youcef Sebti : deux représentations en 2001, au théâtre de Sidi-Bel-Abbès en Algérie. Elle conçoit et coordonne le projet Arts vivants en Algérie, présenté dans le cadre du festival Oktobre bis, en partenariat avec le Centre Dramatique National de Montpellier.

Elle conduit durant six années des ateliers d’écriture à la bibliothèque Marguerite Yourcenar de Sevran Beaudottes avec des habitants et des personnes suivies à l’hôpital de jour Robert Ballanger. Elle mène, durant une année, au sein du quartier Balzac de Vitry-sur-Seine, un atelier d’écriture autour de la Mémoire. Elle intervient au lycée Galilée à Cergy, au lycée français Bonaparte à Doha, et au Lycée franco-libanais Alphonse de Lamartine.

Elle collabore à l’écriture scénaristique d’un long-métrage Le chant des cigales, d’Ali Berkennou. A part ça, elle a exercé les métiers de serveuse, vendeuse à domicile d’assiettes en porcelaine, femme de ménage, enquêtrice téléphonique, hôtesse d’accueil salon du Notariat, standardiste à SOS Médecins, agent d’accueil en discothèque …

A publié : À corps perdus. Ed JC Lattes. 1994, roman. Anastasia. Ed L’Harmattan. 1999, théâtre. Parallèles, in La parole errante (Armand Gatti). 2001, poésies. Balzac, côté femmes, édition collective (Drac, Acsé, CG 94, Ville de Vitry-sur-Seine) 2008, témoignages. Mon pays étranger, éd de la Différence. 2012, roman.

Son site : Sandrine Charlemagne.

La suivre sur Facebook, Sandrine-Malika Charlemagne.

LE TEXTE

Comme une bouteille qu’on jette à la mer. Qui dérive dans les courants. Qui se perd au creux des vagues. Et qui finit par échouer sur un banc de sable. Ce jour-là, une jeune fille, se promenant sur la plage, verra de loin briller la bouteille frappée par un rayon de soleil. Quand elle l’ouvrira, c’est la lettre d’une autre jeune fille qu’elle pourra lire, assise quelque part, bien à l’abri des regards. Peut-être que ces mots feront écho en elle. Peut-être des images lui viendront à l’esprit. Elle aussi en prise avec ses propres souvenirs. Et puis, peut-être une fois la lettre terminée, regardera-t-elle le ciel. La page bleue du ciel où tant de mots sont venus mourir, les voix de celles et ceux qu’on a préféré ignorer.

 

Pas de plein fouet connu le délit de faciès, quand on vous réclame vos papiers d’identité, au détour d’un couloir de métro, petite fraude commise quand on a pas un flèche en poche, et qu’il faut bien rentrer chez soi, même si vous habitez provisoirement une cage d’escalier d’un immeuble du quatorzième arrondissement. Oui, vu le nom que je porte ! Séverine Charles. Au lieu de Malika Charles. J’ai échappé à ça, mais pas aux moqueries de certains copains copines à l’école quand je disais que mon père c’était un Arabe, du genre « ça doit être sale chez toi ! » Alors après, je disais plus qu’il l’était comme ça c’était réglé. Ni vu ni connu la petite métisse traçait son chemin, le teint à peine basané et les cheveux pas trop crépus, elle se faisait sa place au sein de la cité occidentale. Mon père, paix à son âme, enterré dans le pays d’où il est venu, l’Algérie, a fait ce qu’il a pu pour « s’intégrer ». D’ailleurs, ce vocable, que certains adeptes de la rhétorique aiment à décliner, histoire d’enflammer leurs débats ridicules, j’aimerais leur rappeler que nous autres, enfants d’immigrés, nés en France, ne vous en déplaise, n’avons nul besoin qu’on nous rabâche à longueur d’émissions comment être intégrés ! S’intégrer ? Et pourquoi pas se désintégrer, tant qu’à faire ! …

Et donc, mon père, quant à lui - immigré de service oui, se devant de se plier aux lois de l’intégration - il a beaucoup cuisiné pour différents restos et beaucoup travaillé pour ouvrir son petit café. Et à quarante-neuf ans, terminé. Le temps ne lui sera pas donné de profiter de sa nouvelle vie de taulier de bar. Retour au pays natal, dans son village cerné de montagnes. Dans le cimetière villageois, où plus tard les branches folles auront recouvert la plaque avec son nom. Ma mère aussi a fait ce qu’elle a pu. À l’usine à quatorze ans en Picardie. La fabrique de bas Le Bourget. En moins de quelques mois perdre la vue et porter des lunettes. Et puis la grande vie à Paris, peu avant ses dix-huit ans. Enchaîner les boulots de femme de chambre femme de ménage, manutentionnaire chez Tati, et le supra boulot en CDI de vendeuse au Printemps, la méga sécurité. Mais jamais le droit de s’asseoir durant ses heures de travail et ses jambes en ont pris un coup, les varices lui ont bouffé la peau. Et fermer sa gueule face aux humiliations de sa chef de rayon ! … Les petits chefs qui n’ont pas les couilles de s’en prendre à leurs supérieurs quand on les rabaisse, ont toujours besoin d’en dominer d’autres pour se défouler.

Et la pauvre mère démunie, ne sachant comment se défendre et n’osant surtout pas perdre sa place, se défoulait sur ses moutards comme elle les appelait. Criant à l’injustice, et leur reprochant d’être en vie. « Vous me coûtez trop cher ! » « Si j’avais su plus tôt pour les faiseuses d’anges, vous ne seriez pas là ! » « Quelle vie d’esclave à cause de vous ! » La pauvre passait ainsi la majeure partie de son temps à se faire du mouron. La peur du manque la rongeant, elle ne cessait de compter. Le prix du poulet rôti, le prix du chou-fleur au poids, le prix des grammes de viande hachée, le prix des crevettes roses à Noël ou des tranches de cabillaud un dimanche par mois. Le prix des habits, le prix des jouets. Le prix des consultations chez le médecin. Le prix de. Le prix de. Dans sa tête, la caisse enregistreuse n’en finissait plus d’aligner ses chiffres. C’est qu’elle en alignait déjà suffisamment toute la semaine, à les vomir tous ces chiffres du magasin ! Tous ces chiffres, ça la rendait malade à la longue !

Elle disait parfois que taper sur la caisse du magasin lui esquintait trop les doigts en fin de journée, et qu’elle en avait marre d’encaisser autant d’argent pour en gagner si peu. Que rester debout toute la sainte journée « pour le prestige du magasin », ce n’était même pas la vie d’un chien ! Que ses augmentations de salaire délivrées au compte-gouttes ne comblaient pas même d’un centième l’énergie donnée aux patrons. Que la vie d’un chien, à tout bien y réfléchir, valait mieux que la sienne au bout du compte. Elle trimait dur, et n’en pouvait plus.

Elle se privait de tout pour le coup, ne s’octroyait aucun plaisir. N’aimait de toute façon ni lire, ni sortir. Ni coudre ou cuisiner. Même une simple promenade dans un parc, elle n’en voulait pas. Et pourtant, ça ne coûtait pas un sou de se promener à l’air libre ! Ses intervalles de bonheur, ses pauvres instants qu’elle daignait toutefois s’accorder, c’était de regarder la télévision certains dimanches après-midi. Des émissions de variété ou de distractions, le thé dansant – ils sont tous heureux de valser les amis sur ce plateau décoré façon cocon kitsch olé olé, les téléfilms à l’eau de rose en veux-tu en voilà. Mais jamais de débats de société. Ça non, jamais. Se préoccuper de la vie sociale, à quoi bon ? Qui changerait quoi que ce soit à sa condition ? Depuis le temps que ça durait. Oui, elle ne travaillait pas à la mine, disait-elle parfois, et les gens ne mouraient plus comme autrefois dans les mines. Mais les pauvres resteraient toujours des pauvres parce qu’il en fallait. Parce que les riches en avaient besoin pour continuer à vivre comme ils vivaient. Et que les différences seraient toujours ce qu’elles sont.

La vie parisienne s’offrait ainsi à elle, aussi âpre que le goût du sang, et à tant d’autres ! Chacun y creusait son trou à Paris, chacun ses outils en mains plus ou moins forgés … Car se procurer de bons outils n’était certes pas donné à tous, il en allait ainsi dans la hiérarchie. Un peu comme disons la reine des fourmis.

À la fin des années soixante-dix, je me souviens très bien du rôle des outils. Quelle belle et grande vie dans notre 33 mètres carré sans douche et sans eau chaude, un deux pièces sur cour qui donnait sur un immeuble bien haut et bien gris, putain de mur, et se foutre à genoux pour voir un bout de ciel ! Le ciel que la gosse cherchait en vain comme couloir de liberté. Il lui fallait un immense bout de ciel pour accrocher dessus ses rêveries d’enfant. À genoux devant la fenêtre, elle arrivait quelquefois à poser sur un morceau d’azur, ce fond de rectangle quand même plus vaste que sa chambre, les premières ébauches de ses rêves.

Elle se bâtissait bien sûr une nouvelle maison avec des chambres pareilles à celles des contes qu’elle finissait souvent de lire en pleurant, pauvre cruche d’enfant qu’elle était. Une cheminée tout en bois, où n’y brûlait jamais le feu, juste pour le plaisir des yeux. Des gâteaux en pagaille sur le coin d’une table, où il suffisait de tendre la main, sans avoir l’air d’une mendiante, pour assouvir sa faim. Il y avait également un coin de terre autour de la belle maison, avec des arbres sauvages sur lesquels elle s’amusait à grimper. Elle aimait atteindre les plus hautes branches, elle n’avait jamais peur du vide. Elle aimait monter très haut. Tout là-haut, n’était-ce pas déjà se rapprocher un peu de l’impalpable ? Toucher les anges qui vous écoutent en silence et qui n’ont pas le droit de se montrer ?

Elle posait aussi sur le creux ondulé d’un nuage le visage de sa mère toujours calme et souriant, que rien ne venait troubler. La mère qui se reposait sur un banc au fond d’un jardin et qui prenait plaisir à s’accorder du repos. La mère, l’étincelle du bonheur dans les yeux, regardait son enfant avec bienveillance, puis approchait son visage du sien pour lui chanter tout bas à l’oreille une chanson qui aide à s’endormir quand on a peur du noir. La mère était belle sur cette étendue de ciel. Elle se mettait ensuite à danser au son de quelques trompettes sur un tapis aux couleurs de la neige. Elle portait une robe de fête, et non plus l’un de ses tristes habits de ville, de pauvre paysanne, qui n’aurait jamais un radis pour s’offrir une robe de grand couturier.

Elle dansait sous le soleil qu’elle disait aimer à la folie. Le soleil ne lui brûlait plus la peau comme il l’avait fait en Algérie. Quelles vacances maudites, avait-elle décrété un jour pour évoquer cet unique séjour qu’elle ferait là-bas. Elle dansait au son des trompettes et sa fille lui ceignait le front d’un bouquet de violettes. Putain de beauté que de se retrouver à genoux devant la fenêtre de cette chambre – et voler un bout de ciel !

Il fallait du courage à la mère pour se tenir debout et ne pas abandonner les moutards au détour d’un boulevard. Le père ne serait pas de taille quant à lui. Il ne ferait que boire, en se demandant tout au long de ses années passées en France comment s’intégrer. Il se le demanderait trop peut-être. À force, il essaierait d’oublier en triplant ses doses de vin bon marché. Il n’y aurait jamais de bonnes bouteilles de Bordeaux, de Saint-Emilion ou de Cahors à la maison. Si ce n’est cette vinasse, toujours achetée au plus bas prix, pour étouffer sa morosité. Simple et mortelle consolation. Un jour, la pauvre mère finirait par le sommer de mettre les clefs sous le paillasson tant elle en avait sa claque. Les amoureux, que les liens de la terre avaient su réunir, - l’un originaire d’un village de montagne en Algérie, l’autre d’un village champêtre en Picardie – finirent par se séparer. Plus rien ne les retenait l’un à l’autre.

Alors, oui, viva le cœur de Paris ! Ce cœur, dont la gosse ne verrait pour ainsi dire jamais les artères. Ses ponts romantiques sur les bords de la Seine et ses abbayes cachées dans le dédale des rues. Ses musées anciens où l’immortalité des peintres éclairait tant de recoins. Et tous ces monuments historiques qui faisaient la renommée de la Capitale. Non, la gosse verrait surtout le bloc-cube de sa chambre, aller-retour d’un mur à l’autre, en regrettant de n’avoir pas la force d’un génie pour repousser ses murs. Mais avec son coin de ciel visible à genoux, elle trouverait dans cette échappée de quoi faire de très beaux voyages. S’en allant tantôt par-delà les cimes des toits d’ardoises, tantôt sur les bords des rivages ou encore dans les allées scintillantes de son palais de merveille. Plus tard, la petite était devenue grande. Alors juste avant de partir, pour elle aussi prendre ses outils et creuser son trou, elle ne s’en irait pas sans remercier le ciel.

Aujourd’hui encore, toujours les mêmes murs dans le sweet home, un peu plus gris qu’autrefois avec les années passant, et toujours pas de douche. Mais le ballon d’eau chaude oui, depuis neuf ou dix ans ! La pauvre mère s’en est arrêtée là. Au ballon d’eau chaude. Elle n’a pas le courage de rénover plus. Trop d’efforts pour pas grand-chose, dit-elle. Ici, ce sera toujours laid. Puis se laver à l’ancienne, la bassine d’eau dans l’évier, depuis le temps que ça dure, elle en a pris son parti. Aujourd’hui, la pauvre mère est à la retraite. Sauf que de l’énergie, elle n’en a plus guère, après près de cinquante ans de turbin. Et les dégâts causés sur sa santé jamais ne s’adouciront : l’arthrose aux doigts et celle aux vertèbres cervicales. Ses jambes gonflées, avec ces varices irrécupérables sur la peau jusqu’à la mort. Elle rumine longuement sur ses échecs et de temps en temps dans un sursaut de révolte, elle s’en va jouer au tiercé en espérant gagner le gros lot. S’acheter une vraie maison et quitter sa niche à chien dit-elle encore, si les dadas lui portent chance. Pourquoi n’y aurait-elle pas enfin droit à la chance ? Après tout ce labeur, la chance pouvait bien lui sourire, non ? On l’avait suffisamment saigné comme un cochon ! C’était donc ça la vie ? … Pourquoi se laissait-on faire ainsi ? Pourquoi ne trouvait-on pas la force ? Trop étranglés d’avance ? C’était donc ça le poison d’impuissance des « gens d’en bas » ?

La pauvre mère qui ne croyait donc pas en la capacité des pauvres gens à entrer en rébellion, s’en allait donc à l’hippodrome, espérant conquérir une nouvelle vie, faite d’abstractions de soucis et de montagnes de plénitude.

Il n’y a pas si longtemps, elle avait ramassé dans la rue, sur le couvercle d’une poubelle, un magazine de société. Initialement ce n’était pas pour le lire qu’elle l’avait ramené à la maison, mais pour en déchirer quelques feuilles et les fourrer dans ses chaussures neuves un peu trop rigides. En ouvrant la revue, elle était tombée sur une nouvelle qui l’avait sacrément remué. On parlait d’un gars consultant dans une grosse entreprise, payé pour ses services rendus à hauteur de cent mille euros par mois. En un mois, cent fois le salaire d’un petit employé. Soit à peu près dix années de sueur. En un an, toujours cent fois son salaire. Soit … quasiment cent années de sueur.

Elle n’en revenait pas ! Elle ne croyait pas même que ce fut possible. Les chiffres dansaient devant ses yeux. Et elle comptait et recomptait tant la somme amassée la sidérait et se répétait mentalement : « Cent mille euros, cent mille et des brouettes ajoutés à cela je ne sais quels autres avantages ! Il gagne à la fin d’une année ce qu’un pauvre travailleur gagnera en quarante ans ! … » Comment c’était possible de laisser faire ainsi ? Pourquoi les gens d’en haut n’y trouvaient rien à redire ? Si ça les arrangeait de fermer les yeux, alors comment les gens d’en bas pouvaient croire qu’on se souciait réellement de leur sort ? Tout ce beau monde se retrouvait durant certains dîners où ne seraient d’ailleurs jamais conviés les gens de la « basse classe ». Qui jamais ne pourraient se faire entendre et crier au scandale. Les gens d’en bas seraient toujours des sans voix.

Ce jour-là, la pauvre mère, tout éberluée, se sentit bien ridicule en griffonnant les numéros de ses dadas sur son bout de papier. Quelles seraient ses chances de victoire en réalité ? Elle mesurait soudain combien son vœu de chevaux gagnants n’était qu’une foutue chimère. Elle ne posséderait sans doute jamais plus que ce qu’elle avait péniblement semé. Elle ne demandait pourtant pas grand-chose. Juste de quoi s’offrir une nouvelle maison dans une petite ville de province. À peine un mois du salaire de ce gars si grassement payé par cette grosse société. Mais voilà, elle n’avait pas eu à sa portée les meilleurs outils. Et refaire sa vie comme on dit, elle n’en avait pas les moyens. Ne les avait même jamais eus.

Tout ça pour dire quoi ? … Que j’ai longtemps rêvé depuis ma tanière. Rêvé d’un autre monde, pas juste pour ma pomme, mais pour tous les autres, blancs, noirs, couleur caramel ou couleur plus cuivrée. Rêvé d’un autre monde pour tous ceux à qui la vie ne donnait pas les mêmes chances.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2014.
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