Thibault Boixière | Citroën Ataraxie

« Regardez la métropole du futur, comme elle la traverse ! »

un autre texte de la revue, au hasard :
Souleyma Haddaoui | Gnawi Blues
L’AUTEUR

Thibault Boixière est étudiant à l’université Rennes 2, en master recherche de lettres. Son travail porte sur l’auteur nord-américain Don DeLillo, plus particulièrement sur les notions d’événement, de récit (narrative) et contre-récit (counternarrative), en somme comment l’événement – en particulier le 11 septembre – est mis en fiction / récit dans son œuvre romanesque, par rapport aux idéologies véhiculées par le politique et le médiatique.

Lire aussi de Thibault Boixière : Tout contre le silence.

Contact via Twitter @boixierethibault.

LE TEXTE

L’idée du texte provient directement de L’oeillet de Francis Ponge où il est demandé de « relever le défi des choses au langage ». La voiture, telle que présentée par la publicité, me paraissait intéressante, précisément, comme l’indique la citation en exergue, parce qu’elle interroge la récupération du concept de progrès par le système marchand.

 

« N’imitez pas, innovez ».
Hugo Boss.

 

Regardez-la. N’écoutez pas la musique, coupez donc le son. Moi qui suis au courant, je vous préviens : nous passons un air de folk pour les scènes tournées en plein jour, le plus souvent à la campagne, et un morceau de musique électronique pour les scènes urbaines et nocturnes. Du reste, tout est fait en studio et sur ordinateur.

Regardez plutôt.

Regardez-la qui roule. Elle ne roule pas. Elle glisse. Aucune route ni aucune autoroute ne pourront jamais la dominer. Il existe une ligne, que vous ne verrez pas, entre elle et le bitume.

Vous l’appelez vitesse.

J’en conviens.

Elle s’appelle aussi technologie. Regardez-la bien. On l’appelle aura.

Regardez-la – ce ne sont pas seulement des lettres puis des chiffres. Ignorez sa couleur : notre gamme vous en proposera plus de mille. Regardez-la – c’est un reliquaire. Faites un plan fixe, ou laissez le mouvement anéantir toute trace du mouvement. Voyez – sa surface est lisse comme le bois d’un noyer. Ronde, elle ressemblerait à un marron, sans cannelures ni éminences. Rien n’existe à part elle. Les gouttes de pluie comme la boue ou la rosée n’ont pas même le temps de rouler qu’elles sont absorbées – annihilées.

Les reliques ne sont pas moins importantes que le reliquaire qui les contient. Cela vous échappe peut- être, mais ce qui vous apparaît en surface résulte principalement de ce qui gît en profondeur. Que les vitres soient teintées, et elle gagne irrémédiablement en mystère. Elle est un monde clos, une implosion. Déjà, vous êtes une personne extraordinaire.

Préférez les vitres sans tain, par modestie, ou simplement les vitres transparentes. Regardez, comme elle ressemble plus que jamais au reliquaire ! regardez comme la carrosserie et les vitres, inséparables, réfléchissent le monde alors qu’il défile. Toute sa cohérence procède du contrepoids réfléchi de son dynamisme sur son assise.
Regardez ses lignes ascendantes, légères – aériennes – on les voit à peine tomber le long du pare-brise, du capot, puis se suspendre, en porte-à-faux, au-dessus de la route, jusqu’au bouclier. Là où la proue est concave – regardez-la bien – la poupe, ramassée vers l’arrière, comme pliée par la vitesse, s’incline dans sa convexité.

Contemplez – c’est une orfèvrerie que les lumières de la nuit viennent iriser et que les phares viennent diaprer. Rien ne la déforme que les rétroviseurs, encore si organiques, pareils aux tentacules d’un escargot, rien ne la déforme, pas même, en deça, sous-verre, les phares avant et les phares arrière, l’un comme une topaze, l’autre comme un rubis.

Approchez-vous, faites, comme on dit, du lèche-vitrine – observez son intérieur et ses reliques. Le siège en cuir n’a pas fini encore de retrouver sa forme première. Tout ce qui saillit de votre personne a laissé sa trace, en creux. Vous y étiez si bien, car tout y était si calme, si confortable. L’intérieur procure au conducteur comme au passager une sensation durable de bien-être. Vous ne voyez pas ? Le pare-brise est chauffant, acoustique et athermique. Vous y êtes comme vous seriez dans votre for intérieur.

Regardez – elle vous sidère. La sobriété de son intérieur touche chacun de vos sens. Ce n’est pas tant le clair-obscur de l’ombre des sièges sur le cockpit, ou celles des lampadaires qui s’étirent et disparaissent, non – c’est aussi, simultanément, l’odeur du cuir, le silence, la caresse du soleil – le goût de la liberté.

Regardez le minimalisme de la décoration. Regardez comme tout ce qui n’est pas de l’ordre du confort ou de la tenue de route est ornementé : des inserts, des parements, la proportion idéale du vertical croisant l’horizontale – l’homme les pieds sur terre. Imaginez – votre œil dans le sillage du volant, comme vous volez, comme vous défiez presque la gravité. Vous y êtes heureux. Imaginez vos enfants ou vos amis, sur la plage arrière dégagée, ou votre femme à la place du mort comme sur un transat dans son siège déplié.

Regardez – c’est une berline qui vous parle, c’est le silence que vous entendez. Ce qui gît en profondeur ne vous concerne pas – la puissance du moteur passe sans s’appesantir dans vos mains jusqu’à votre ventre, comme un frisson. Le châssis, pareillement, vous suit comme à la lettre. Il existe, entre elle et vous, des suspensions qui vous laisseront bouche bée. Regardez, vous planez comme jamais vous n’avez plané.

Regardez, comme elle laisse en aval la poussière blanche des chemins, dans le rétroviseur, en amont les arbres alignés, comme elle épouse parfaitement, géométriquement, la ligne de dissuasion et la bande dérasée. Comme les routes sinueuses et les virages en lacets semblent se dénouer pour elle. Comme elle paraît dessiner par une simple accélération, et les routes côtières, et les mers qu’elles bordent. Regardez la métropole du futur, comme elle la traverse ! et le mur, comme il la transperce.

Comme elle se replie sur elle-même, s’exsude, s’expulse, comment l’onde de choc se répand comme une vague, défaisant pare-buffle, pare-chocs, pare-brise, et brisant les verres. Comment tout – les sièges, les pare-soleil, vous – tout se déprend, se désagrège, se décompose, se démet.

Comment tout, tout à la fois, se dément puis s’exagère.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 septembre 2014.
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