Canan Marasligil | Les rémiges blessées

« Elle vit en Turquie, Şehbal. Elle s’en fiche, Şehbal. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Nicolas Jaen | Apostilles à l’enfance du ciel
L’AUTEUR

Canan Marasligil (1979) est auteur, traductrice littéraire, éditrice installée à Amsterdam. Elle travaille en littérature et BD, avec un intérêt particulier pour la littérature contemporaine turque. À travers ses projets créatifs et les activités culturelles qu’elle organise, elle tente entre autres d’explorer de nouvelles possibilités de création, de questionner les récits officiels et de défendre la liberté d’expression. Elle est responsable de la collection Meydan au sein des éditions publie.net, anthologie d’auteurs contemporains turcs. Canan explore aussi les langues et la traduction à travers de nombreux projets comme City in Translation ou encore la Spectacular Translation Machine.

Pour la suivre :
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- sur Twitter @ayserin.
- sur Instagram @cananmarasligil et @cityintranslation
- son site principal : [http://www.cananmarasligil.net]
- le projet city in translation

J’ajoute que Canan m’a récemment rejoint dans l’aventure YouTube et que ça s’annonce très beau très fort, abonnez-vous...

LE TEXTE

Ce texte, je le sors d’un sentiment de douleur et d’incompréhension, suite à un commentaire qui s’est imposé à moi sur Facebook, sur le mur d’un ami de la famille, qui vit en Turquie. Quelqu’un avec qui j’ai eu des discussions autour de la situation des réfugiés syriens en Europe et en Turquie. Il tentait de m’expliquer que je ne pouvais pas comprendre pourquoi les citoyens turcs ne veulent pas des syriens chez eux car je vis aux Pays-Bas.

Je tente d’explorer ma place dans un un flot constant de mots et d’opinions qui souvent m’effraient.

I do not ask the wounded person how he feels,
I myself become the wounded person.

― Walt Whitman, Song of Myself


L’absence d’empathie, voilà ce qui m’effraie le plus. Elle m’est étrangère. L’absence d’empathie m’est étrangère. Je précise.

La traduction demande toujours de la précision. Ça ne signifie pas qu’elle est toujours juste. La traduction je veux dire, pas la précision. Être précise me semble toujours juste.

Il m’a donc semblé juste de traduire un texte très court –un paragraphe, pas très bon, je l’admets, et certainement pas dans la lignée de ce que je traduis d’habitude. Le voici :

Ils ont raison ils ne vont quand même pas les accepter de force ils ont assez à s’occuper d’eux-mêmes ils ne vont quand même pas remplir leur pays de musulmans ils font vraiment bien si seulement les nôtres aussi ne les acceptaient pas
Toutes ces années ce voisin qui a nourrit les terroristes dont on n’a jamais vu que du mal, ils ne sont bon à rien à part frauder, voler et à cause d’eux nos citoyens deviennent des martyrs vous pouvez me réprouver je m’en fiche

Je l’ai traduit du turc ce passage.

Un jour comme un autre, je me connecte sur Facebook, dans mes notifications, un ami me mentionne dans une discussion qu’il commence sur son mur. Il s’agit de nouvelles concernant les réfugiés syriens ; les Pays-Bas et la Norvège seraient en train de renvoyer les syriens en Grèce. Aucun lien pour illustrer ce dont il parle, mais ça ne m’étonne pas. Ça me dégoûte, ça me fâche, mais ça ne m’étonne plus. À côté de cette information, une question qui s’adresse à moi :

Tu te souviens, Canan, de nos discussions ?

Bien sûr que je m’en souviens. C’était il y a tout juste un an, lorsque j’étais en visite en Turquie. J’avais partagé mon inquiétude avec cet ami –qui est aussi mon aîné et que j’approche donc toujours avec respect, face aux nombreuses remarques que j’entendais d’autres personnes que je considérais jusque-là comme des amis aussi, concernant les réfugiés syriens en Turquie.

Pourquoi viennent-ils chez nous ? Ce sont des voleurs ! Des terroristes ! On a assez de pauvres chez nous ! C’est pas notre problème ! Mais qu’ils restent dans leurs camps, qu’est-ce qu’ils ont perdu dans nos villes ? et cetera… et cetera…

J’ai perdu beaucoup d’amis lors de cette visite en Turquie.

Le peu d’amis qui me reste sont au bord de la crise de nerfs.

Donc oui, je me souviens très bien de notre conversation. J’y pense d’ailleurs tous les jours, aux réfugiés, et pas uniquement à ceux qui vont en Turquie, à tous ces gens qui tentent d’entrer dans l’Union Européenne. Bien sûr que j’y pense. Je pense aussi à la Syrie –que j’avais visitée il y a dix ans, que j’avais aimée, à tous ces rêves détruits, ces corps qui ne respirent plus, à la poussière, à la douleur, à la destruction, à la violence, sans limites. Bien sûr que je me souviens d’avoir défendu, comme je le fais toujours, le droit d’asile, le droit à tout être humain d’échapper à la guerre et à la violence, le droit d’exister. Bien sûr que je me souviens de notre conversation où il m’avait dit que je « ne peux pas comprendre pourquoi autant de turcs ne veulent pas des syriens chez eux, car chez moi, il n’y en a pas, » en tous cas, pas autant, pas assez pour semer le trouble.

À la première lecture de sa question, je crois naïvement qu’il essaie de me tendre la main, de me dire, c’est tellement triste, nous sommes tous si tristes, ces pauvres gens, que vont-ils faire si même les pays riches refusent de les aider… Je crois sincèrement qu’on est sur la même longueur d’onde, enfin. Je crois impulsivement que nos espoirs, nos rêves et nos idéaux d’un monde meilleur se rassemblent autour de cette question essentielle, parce que je me dis, mais oui, on se ressemble.

Tout juste au moment où je me prépare à partager mes sentiments dans un commentaire que j’ai mis dix minutes au moins à composer, le commentaire que j’ai traduit apparaît : il commence par Ils ont raison et se termine par je m’en fiche. Je le lis et mon sang se glace. Je ressens à la fois de la peur, du dégoût et de l’incompréhension. Je me sens aussi trahie.

Je pense immédiatement au mot anglais, uncanny car je me souviens l’avoir travaillé dans un essai, au sujet d’un roman dont le protagoniste était un propriétaire d’esclaves. Noir. Le titre de mon essai ressemblait à quelque chose comme ça : The Uncanny in The Known World.

J’ai un peu tout mélangé, sans doute, mais le sentiment qui m’emplit à la lecture du commentaire m’avait intimement plongé dans l’uncanny que j’avais cru comprendre en analysant ce roman, je me sentais terriblement mal dans un monde que je croyais connaître.

Et puis j’ai un peu recherché cette idée de l’uncanny, pour comprendre pourquoi j’ai fait ce lien. Me voilà face au concept de l’Unheimlich – repris notamment par Freud dans L’inquiétante étrangeté (The Uncanny). Voici comment Wikipedia définit le terme :

Unheimlich vient de Heim. Ce mot signifie « le foyer », la maison et introduit une notion de familiarité, mais il est aussi employé comme racine du mot Geheimnis, qu’on peut traduire par « secret », dans le sens de « ce qui est familier » ou « ce qui doit rester caché ». Les anglophones le traduisent par « the uncanny », terme ayant donné l’idée d’Uncanny valley, non sans rapport avec le concept de Freud.

Je ne connais pas si bien L’inquiétante étrangeté et je ne suis pas certaine que je peux appliquer cette théorie entièrement à mon sentiment. Mais ces mots Unheimlich et uncanny résonnent puissamment en moi lorsque je me mets à traduire les phrases formant ce commentaire.

Traduire a toujours été un besoin pour moi. Lorsque je traduis du turc en français, c’est très souvent pour faire entendre les voix auxquelles je crois, celles que l’on essaie de taire dans le pays où elles tentent d’exister. De la fiction, de la non fiction, de la poésie ou de la bande dessinée, des textes que j’aime et dans lesquels je me retrouve. C’est ainsi que le processus de traduction devient naturel et il y règne aussi une certaine beauté. Ce geste m’est essentiel.

L’acte même de traduire est une manifestation, sans doute, de la volonté de créer un dialogue entre différents imaginaires. Je me transforme en un pont ou un tunnel sous-marin. Il est toujours possible de passer de l’autre côté à la nage ou en volant, mais si vous ne savez pas nager, ou si vous ne savez pas voler, ou si la distance est trop longue ; je construis, je me construis aussi.

Mais la haine peut-elle construire un pont ?
Pourquoi traduire des mots qui m’écœurent tant ?
Des mots qui, à chaque tentative de traduction, me glacent le sang ?

La femme qui a vomi ces mots sur le mur de cet ami se nomme Şehbal. Elle n’a sans doute même pas réfléchi en tapant les lettres sur son clavier, et elle n’est pas la seule à penser ainsi.

En plus de penser à ses mots impulsifs, je me suis attardée sur son nom : Şehbal. Ce mot d’étymologie perse signifie littéralement « la plume la plus longue de l’aile d’un oiseau ». Une rémige. Une longue rémige. Je dessine une très longue rémige dans mon esprit ; je vois l’espoir, le rêve.

Elle porte un nom d’origine perse la dame qui n’aime pas ces musulmans qui ternissent nos terres.

Elle commente haut et fort que les hollandais et les norvégiens ont raison de ne pas vouloir de musulmans chez eux.

Elle vit en Turquie, Şehbal.

Elle s’en fiche, Şehbal.

Elle a peut-être une famille, des gens qu’elle aime, elle a certainement des douleurs, des rêves, des envies. Elle a le droit d’exister, Şehbal.

Mais ses ailes sont brisées. Chacune de ses rémiges est cassée.

Et ce n’est certainement pas ma ridicule petite traduction qui va les lui réparer.

Tout ce que j’ai réussi à faire en traduisant, c’est m’angoisser, encore plus, et me rappeler, à chaque lettre, à chaque mot, à chaque phrase à quel point ce geste est insignifiant. Un mot n’est pas une rémige. Un texte ne forme pas des ailes.

Et puis je me rends compte qu’à force de penser que ma traduction est insipide, j’oublie de voir le vrai problème. J’ai beau construire le pont, creuser le tunnel, si personne n’en veut, à quoi bon. Pourquoi alors ne pas abandonner et juste rester dans une langue ? Je serai tranquille, enfin.

J’ai parlé à mon ami. Je lui ai écrit en message privé :

« J’ai retiré la notification car le commentaire de ton amie m’a profondément dérangé. »

Il a répondu qu’elle avait raison, que je ne pouvais pas comprendre de là où j’étais.

Mais je l’ai bien compris. Je retourne vers les mots pour traduire : musulmans – les nôtres – terroristes – mal – martyrs – je m’en fiche, ces mots qui s’expriment de façon très franches, avec une sincérité invraisemblable, mais bien réelle. Je ne peux pas ignorer leur existence, même si je ne les supporte pas. Alors je traduis. Je traduis ces mots qui m’inspirent l’incompréhension, qui expirent la haine à chaque souffle. Ces mots où l’humain est totalement absent. On y voit « le musulman », « les terroristes », « le mal », « les nôtres », « les martyrs », et puis, sans aucune honte, une conclusion toute en beauté de cette performance absente de toute empathie : « je m’en fiche ».

Aucune censure, que des encouragements. Les « tu as raison je te comprends bien dit » nourrissent le mur de mon ami.

Qui a besoin du politiquement correct lorsque l’on peut vomir sa haine à tue-tête ? Turquie, pays de liberté lorsque tu veux cracher sur les « terroristes » et les « criminels ». Il y a trente ans de cela, le militaire qui avait orchestré le coup d’état de 1980 ne l’avait-il pas bien dit :

Faudrait-il les nourrir au lieu de les pendre ?

Des milliers d’innocents ont perdu la vie en Turquie, et ça continue aujourd’hui.

Il y a de grandes chances que Şehbal était du côté des antimilitaristes à l’époque. C’est fou ce qu’on apprend peu de nos histoires.

Elle me fait peur Şehbal, car mon ami et tous mes autres amis, là-bas, réagissent comme elle –je ne dis pas qu’ils pensent car je doute qu’ils utilisent leur esprit pour décider. C’est pire. Jusqu’où l’hypocrisie politique peut-elle justifier le manque d’empathie ? J’essaie de ne juger personne, surtout pas du haut de ma géographie si privilégiée et tout aussi hypocrite. Mais j’ai peur.

Pour vaincre ma peur, je traduis les mots de Şehbal. J’essaie de réparer ses rémiges, pour que nos ailes battent, à tous, et pour qu’on s’envole, le plus loin possible de l’absence d’empathie.

Un drone a récemment capturé des images des Homs. Je veux lui montrer à Şehbal, je veux lui tenir la main et lui demander de me répéter ses mots pleins de haine, si elle le peut. Qu’elle ose seulement me dire que ceux qu’elle appelle les nôtres, qui soutiennent la violence dans ce pays dévasté, sont les martyrs.

Mais j’ai peur de lui demander, car l’absence d’empathie m’effraie, profondément. Alors je ne lui demande pas, je traduis seulement, parce que j’ai soif de paix, je traduis.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2016.
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