Denis Montebello | Comment écrire un livre qui fait du bien ?

« C’est un peu ça, vous voyez, entre le manuel et la recette de cuisine. Les ingrédients du bonheur. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Virginie Simona | L’humain qui n’est jamais tombé
L’AUTEUR

Les lecteurs de Tiers Livre savent que le compagnonnage avec Denis Montebello ne date pas d’aujourd’hui – voir ici ou plus récemment ici.

Des tenseurs qui n’ont jamais varié chez ce Lorrain de la Rochelle : l’archéologie, et ses variantes contemporaines sur les chantiers d’autoroute, et l’étymologie comme inductrice de fiction, y compris dans l’exploration culinaire.

On peut suivre Denis Montebello sur son blog Cotojest (on y trouve même quelques prolongements du texte ci-dessous, ainsi le vieux qui gagnait sa vie en écrivant des blagues Carambar).

Et bien sûr le suivre aussi sur Facebook.

LE TEXTE

Le texte que propose Denis ci-dessous est extrait d’un manuscrit que j’ai eu la chance de lire en entier : 70 fragments comme autant de variations sur le titre (très Martin Page...) que je reprends ci-dessus.

Réflexion sur le livre, mais aussi sur l’auteur et la société, réflexion sur l’écriture et le raconteur d’histoire. Mais aussi, pas nouveau chez Denis Montebello, mais qui prend ici ampleur, l’instance critique, voire satirique quant au sort réservé à la littérature.

Mais tout ça résonne profond en chacun, en tout cas pour chacun de nous qui place écrire au centre de son rapport au monde.

Merci à Denis Montebello d’avoir accepté que je reprenne ici les 5 premiers de ces 70 fragments. Si vous êtes impatients de lire l’ensemble, faites-le savoir...

 

Et si tout commençait aujourd’hui ?


Le plus dur est fait, le titre trouvé : C’est le deuxième copain qui se pend à un arbre que j’ai élagué.

Je n’ai aucun mérite. Quelqu’un attendait sur le parking de la gare un train annoncé avec 10 minutes de retard, puis 20, il trompait ainsi son attente. En racontant à personne ses exploits.

En était-il fier ? Espérait-il, sans se l’avouer, figurer un jour dans le Guinness des records ?

Ou bien était-il effrayé quand il regardait ses mains ? Ses grosses mains d’ébrancheur. Elles si promptes à aider, elles vous arrachaient la vie. Comment ne pas détester ses mains et leurs terribles pouvoirs ?

Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que la phrase m’a accroché. Et je n’ai pas cherché à en connaître l’auteur, à rencontrer mon destin, je peux le remercier ici.

Merci à celui qui m’a servi sur un plateau mon titre, qui m’offre le titre à rallonge qui titillera votre envie de savoir la suite et nous vaudra, à mon livre et à moi, de figurer en bonne place dans la liste fort enviée des feel-good books.

 

Un titre qui titille votre envie de savoir la suite


Dans les sélections qu’on vous propose, de livres à l’effet feel-good garanti (pour vous évader, vous aérer l’esprit sans sortir de chez vous !), des livres qui vous permettent, mieux que n’importe quelle route de Compostelle, d’aller à la rencontre des autres et de vous-même, de découvrir ce qui constitue la vie, ce bonheur fait de petits instants, vous trouvez, ce n’est pas un hasard, de nombreux titres à rallonge :

Le plus petit baiser jamais recensé
L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea
Le philosophe qui n’était pas sage
L’analphabète qui savait compter
Les gens heureux lisent et boivent du café
Et il me parla de cerisiers, de poussières et d’une montagne...
Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire
La femme qui décida de passer une année au lit
Éloge de la cellulite et autres disgrâces

Dans ces listes, un titre comme C’est le deuxième copain qui se pend à un arbre que j’ai élagué aurait évidemment sa place. Entre Delerm et Gavalda, peut-être pas, mais je le verrais bien à côté de Grégoire Delacourt. G. avoue avoir repris des forces en lisant La Liste de mes envies : G. ne ratera pas un tel titre, le livre de l’année qui en a bien besoin, de romans optimistes, émouvants et drôles, pleins d’aventures burlesques ou gentiment ironiques, qui s’amusent de nos misères, petites et grandes, qui nous rendent le sourire, qui nous donneraient même la patate, en dépit du métro bondé, de l’accident de personne qui arrête le TGV au milieu de nulle part. Cette personne n’a pas eu de chance. Elle n’a pas eu votre chance. La chance d’avoir un copain qui vous élague vos arbres. Qui vous offre sur un plateau votre titre. Qui vous donne la recette du best-seller. G. vous voit bien, après un tel succès, sortir un bouquin qui aurait pour titre Comment je suis devenu un écrivain célèbre.

 

La recette du bonheur


De nombreux titres commencent par Comment. Comment j’ai mangé mon père. Comment se débarrasser d’un crocodile, de terroristes et d’une jeune fille au pair. Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore. Comment enseigner l’histoire à un ado dégénéré en repoussant les assauts d’une nymphomane alcoolique. Comment l’expliquez-vous ?

Comment vous l’expliquer ? Comment monter une étagère Ikea sans se blesser. Comment louper une mayonnaise. C’est un peu ça, vous voyez, entre le manuel et la recette de cuisine. Les ingrédients du bonheur. Le bonheur en kit. Ces livres vous livrent tout ça, avec le mode d’emploi. Tout ce qu’il faut pour meubler un week-end, pimenter ses vacances, redonner un peu de goût à sa vie. Et même redonner le goût de vivre à ceux qui l’ont perdu. Une bonne tranche de rire, c’est le meilleur des remèdes. Saignante mais pas trop. Le polar doit être sympa, so british. Le suicide un faux suicide. Madame Bovary, aujourd’hui, roule en Fiat rouge. Elle a raté son suicide, elle ne ratera pas sa vie.

 

Un titre qui en rappelle un autre


Mon titre n’est pas sans rappeler Étrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage. Est-il aussi porteur ?

Me vaudra-t-il le même succès ? Les mêmes commentaires élogieux (« Le titre est étonnant et m’a attirée.  » « Quel titre mes aïeux ! Inutile de le nier, c’est ce qui m’a fait acheter ce livre.  » « Pour ceux qui commencent à me connaître, vous vous doutez bien que ce livre a atterri dans ma bibliothèque grâce à son titre qui a au moins le mérite d’être original.  »

Les mêmes critiques (« On se demande bien où le traducteur a été chercher un titre aussi tordu, seule la Fiat rouge est présente dans le récit. Il faut bien avouer que le titre original, The Herring Seller’s Apprentice, n’est guère plus évocateur du contenu, littéralement L’Apprenti du Vendeur de Harengs. »)

Le sujet n’a rien à envier à ce petit policier anglais, un suicide et même deux. Une voiture.

La règle veut qu’on préfère la marque au nom commun, la marque fait rêver, la marque est sa marque de fabrique, quand le feel-good book ne s’habille pas en Prada, il se meuble chez Ikea, quand il ne roule pas en Ferrari, il se suicide dans une Fiat rouge, mais c’est un faux suicide, le feel-good book vend du rêve, pas du désespoir. Comme mes droits d’auteur ne me permettent pas de m’acheter une Ferrari, fût-ce en leasing, et qu’une Fiat serait redondante avec le nom que je porte, une identité maladroitement revendiquée, j’ai laissé voiture.

Je l’ai laissée sur le parking, qu’un fourgon mal garé m’interdisait de quitter, histoire de vérifier que celui que j’attendais ne m’attendait pas quelque part. Dans la salle d’attente ou chez Paul, mais c’était fermé. Les bancs avaient été vidés de leurs occupants. La gare était un vaste courant d’air.

Bien sûr, dans un policier anglais, le lecteur découvre le coupable cinquante pages avant la fin. Ici, on sent l’embrouille un peu plus tôt que prévu, mais quelle importance. La vérité mettra aussi un peu plus de temps à jaillir, et on ne sera jamais sûr de tenir le bon coupable. On aura de faux suicides et de vraies pistes, de vrais enlèvements, le tout dans un style enlevé qui vous fera oublier, pardon pour le teasing, le soi-disant humour anglais. Que personnellement je trouve assez lourdingue. Je lui préfère, vous le verrez bientôt, le train arrivant maintenant dans une heure, l’allemand, l’allemand de l’Est, c’est un expert qui vous le dit. Un expert qui dans son premier roman vous donnera à la fois les vraies et les fausses pistes, écrites à deux voix.


 

Demain est un autre jour


On me dira qu’avec un titre comme le mien, et avec un tel sujet, je n’ai aucune chance d’intégrer le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de me retrouver dans la bibliothèque des coeurs cabossés.

Mon livre ne fera jamais partie des heureux élus. Des 14 titres qui composent la sélection. Des 22, ni même des 41 livres qui font du bien, qui nous mettent du baume au coeur, nous font rire ou sourire, égayent notre quotidien et peignent notre vie en rose le temps d’une lecture.

Car pour tous les petits coups de blues, les jours sans, les baisses de moral, les petites déprimes, il y a toujours un livre dans lequel nous plonger, un livre qui nous redonnera le sourire.

Mon livre ne sera pas de ceux qu’on lit sans modération en cas de coup dur.

C’est mal me connaître, et mal connaître le public.

Quand il tombe sur un titre comme Demain est un autre jour, il sait d’avance, avant d’avoir refermé le bouquin, avant même de l’avoir ouvert, que des pires coups du sort on peut se sortir, on peut sortir grandi, pas besoin d’être un fin lecteur pour le deviner.

C’est le deuxième copain qui se pend à un arbre que j’ai élagué, c’est une autre histoire. Un titre à rallonge, mais est-ce que cela suffit à faire votre bonheur.

On m’objectera peut-être qu’il n’y a pas une définition du bonheur, qu’on ne rit pas tous des mêmes choses.

Je suis d’accord. Ce qui vous aide à surmonter les difficultés ou tout simplement vous réjouit aurait plutôt tendance à me déprimer. Et j’imagine que ce qui me chatouille agréablement les zygomatiques peut vous agacer, vous énerver, vous coller un bourdon que vous aurez bien du mal à chasser.

Et ce qui nous plaît aujourd’hui, demain nous tombera des mains. C’est vrai aussi.

 


 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mars 2016.
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