Sylvie Blondel | Buchenwald Transmission

... maintenant tout est noir sous le ciel bleu...

un autre texte de la revue, au hasard :
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l’auteur

Sylvie Blondel est licenciée ès Lettres à l’Université de Lausanne (1974) et professeur de français auprès d’adolescents, elle emprunte des chemins de traverse par le biais du théâtre et de l’écriture. Elle est l’auteur du Fil de soie, nouvelles, paru aux éditions de l’Aire en 2010. Elle fut présidente de l’Association des Amis du Passe-Muraille, revue littéraire romande et également rédactrice à la revue Écriture, no 18, 1982. Journaliste à radio suisse internationale à Berne, elle a réalisé des émissions d’actualité, des reportages, notamment en Argentine, et des interviews de personnalités du monde culturel. Sylvie Blondel est membre du comité de l’Association Tulalalu, promotion de la littérature romande, lectures publiques. La suivre sur Facebook.

le pitch

Écrit au retour d’un voyage facultatif de trois jours à Weimar Buchenwald d’un groupe d’étudiants du lycée Auguste-Piccard de Lausanne, le 30 mai 2011, la force émotionnelle de ce texte, et la rigueur de sa langue, c’est de se saisir de notre histoire commune, en un de ses points les plus paroxystiques, depuis sa banalisation même – ce qui, à presque soixante-dix ans de distance, en est montré aux visiteurs. Mais cette dignité-là nous est nécessaire.

le texte

 

Les perturbations peinent à passer, le ciel est désespérément bleu. Les collines en surplomb donnent au paysage un relief tout en douceur : l’Ettersberg sous le soleil matinal. Un bâtiment jaune qui fait office de réception et de cafétéria auquel on accède en parcourant un immense parking peuplé de deux ou trois voitures de fonction. Nous descendons du bus qui nous a promenés depuis Weimar à travers de glorieuses forêts de sapins. Rien de particulièrement effrayant. Puis l’on passe la grille de l’entrée du camp qui coupe la colline comme une hache.

La porte est entr’ouverte. Il faut la fermer pour lire en haut de la grille en fer forgé : « Jedem das Seine », traduisez : « Chacun a ce qu’il mérite. » La phraséologie nazie tout en paraboles. Les déportés méritaient de mourir. Ils n’étaient pas des hommes. Comprenez, les nazis les ont transformés en non humains. Matricule 105 4826.

Notre petit groupe descend à pas lents sur la gravier et observe les blocs de chaque côté de l’allée. Maintenant tout est noir sous le ciel bleu, une atmosphère de désolation nous étreint. Nous chuchotons quelques mots, puis nous ne parlons plus. Nous ignorons si nous pourrons reparler un jour.

Comme un décor de ballet, l’écurie, le manège, l’armurerie, la cantine des prisonniers. Et aussi le crématoire et les tombeaux.

Alors on interroge la guide : y avait-il des chevaux dans l’écurie ? Non. On y exécuta les prisonniers de guerre soviétiques par des balles tirées dans la nuque. Au loin, musique martiale pour étouffer le massacre. Jamais l’exécuteur et la victime ne croisaient leurs regards. Les coups de feu étaient tirés à partir d’une salle séparée. Une fente astucieusement aménagée dans le mur rendait l’opération proche de la perfection. Les bourreaux étaient préservés de toute émotion qui aurait pu perturber le cours de l’admirable usine de mort.

À droite, les jeunes gens qui m’accompagnent s’arrêtent devant un tronc calciné : le fameux chêne de Goethe où, selon la légende, le grand écrivain aimait discourir sur la vie. L’arbre déjà vénérable à la fin du dix-huitième siècle est resté là pendant toute la durée du camp de Buchenwald. Il a été frappé à la Libération par un bombardier américain.

C’est le seul vestige de vie dans cet espace minéral.

Un peu en dessus, un rocher, une bordure de pierres : ce sont les vestiges du zoo que les nazis avaient installé en face des baraquements des prisonniers pour divertir leurs bambins et les éduquer à considérer les détenus comme des animaux.

Les prisonniers esclaves portaient des vêtements à rayures couvrant à peine leurs corps privés de chair et les excluant du monde humain. Des rayures imprimées dans la peau comme une grille. Rayés de la carte. Streifen und strafen. Rayer et punir. De quel crime ? Si toi tu ne le sais pas, eux le savent. Tu as regardé ou tu n’as pas regardé ce qu’il fallait.

C’est la loi. Tout est interdit. Tu l’apprendras. Et tu mourras d’un coup de crosse sur la tête ou dans le ventre, d’une balle dans la nuque, tu mourras de faim, de dysenterie, de poison inoculé pour des expérimentations médicales. Tu seras pendu. Par le cou. Par les mains. Par les pieds. Tu tiendras longtemps avant de mourir.

Une dame blonde avec un caniche noir tenu en laisse écoute les explications de notre guide. Le caniche débonnaire aussi écoute, étrangement attentif. Les animaux ont-il une âme ? En ce moment je crois que son âme de chien frémit. Il découvre comment les nazis ont corrompu non seulement les âmes humaines, mais aussi celles des chiens en les dressant à poursuivre les rares prisonniers qui tentaient de s’échapper et à les déchiqueter en lambeaux.

C’est le seul animal dans ce camp. Pas un chant d’oiseau. Même les fourmis se sont rassemblées ailleurs.

On descend encore quelques marches de l’Enfer pour arriver dans la maison qui servait de prison, car il y avait une prison dans la prison. Étroit couloir que nous parcourons lentement, silencieux. Nous guignons dans les cellules par le guichet, on voit une minuscule banquette, à peine la place d’y faire tenir un homme de taille normale. Dans certaines cellules, il y a le portrait photographique d’un torturé en noir et blanc. Le long du couloir brun café au lait, un chauffage d’origine.

Pour sortir, nous refaisons le chemin inverse vers la lumière de mai. Question à notre guide : comment se fait-il qu’il y ait eu le chauffage dans les années mille neuf cent quarante, quel luxe incroyable pour des prisonniers ? Notre guide sait ménager ses effets en bonne pédagogue : le chauffage fonctionnait en plein été et non pas en hiver. Pour corser le tout, si l’on peut dire, le chef de la prison se vanta un jour de placer quinze hommes dans une cellule où il y avait à peine la place pour trois personnes. Alors on chauffa à fond et le directeur de la prison ferma la porte à clé pendant une semaine, les martyrs baignèrent dans leur sueur et leurs excréments jusqu’à ce que mort s’ensuive. Jusqu’au retour à la matière primordiale, autrement dit la merde.

La démonstration scientifique que l’être humain n’est qu’un sac de merde. Et il éclata de rire avant d’aller écouter le concert du dimanche devant sa villa, on jouait un quatuor de Mozart, quand je dis on, je veux dire les détenus qui avaient le privilège d’être musiciens. Ils étaient en sursis, sauvés par l’art. La villa ? N’exagérons rien, c’est une bâtisse rectangulaire un peu en hauteur. Il y avait des rosiers. Mais tout de même, l’odeur du feu de camp devait déranger ? Oh vous savez, on s’habitue.

On s’interroge sans fin : pourquoi ? Comment une telle barbarie fut-elle (est-elle) possible ?

Il y a une imparable logique dans l’organisation des camps d’extermination : Buchenwald, Auschwitz, Terezin, tous ces noms de lieux qui font frémir. Mais Imre Kertész, écrivain hongrois, déporté à Auschwitz en 1944 et prix Nobel de Littérature, s’exclame :

« Cessez enfin de répéter qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle. Écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a pas vraiment d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »

Nous les visiteurs sommes invités à toucher du doigt cette raison du fou.

Nous poursuivons la visite en silence. La jeune Lucie pleure doucement, l’une de ses amies la prend dans les bras.

Fours crématoires – détail de l’histoire selon Le Pen.

Les fours qui restent ici sont authentiques, fabriqués exprès par une grande firme allemande de l’époque nazie. Des chariots sur lesquels on pouvait entreposer trois cadavres l’un sur l’autre pour une rentabilité maximale. Il suffisait de faire rouler le chariot et de déverser son chargement dans la gueule brûlante du monstre. Il ne restait que des cendres qui prenaient peu de place. Il y avait même un petit bonus : les familles des déportés pouvaient acheter un bol de cendres, censées appartenir à l’un de leurs proches. En réalité, c’était les cendres mêlées de tous les martyrs, vendues ensuite par les SS qui avaient le sens du commerce.

C’est cela l’explication de ce système. L’efficacité. L’économie. L’être humain transformé en marchandise.

La visite du camp de Buchenwald est de plus en plus macabre. On atteint le dernier cercle de l’Enfer dans la cave. Certains déportés n’étaient pas encore morts. On voit des crochets de bouchers où ils étaient suspendus vivants avant d’être brûlés…

Les jeunes gens qui m’accompagnent se sentent mal. On remonte à la surface. Nous sommes tous blêmes et silencieux.

Un geste encore. Je m’agenouille comme les autres sur la pierre commémorative de toutes les victimes du camp de Buchenwald. Paume de la main droite sur la surface brûlante de vie. Nous sommes en cercle. Tous à genoux, une main sur la pierre. Malgré l’infinie tristesse de ces images, le sens du sacré qui passe à travers nos mains fraternelles.

Il est temps de nous séparer de notre guide. Elle nous remercie. Nous la remercions. Elle nous dit de parler, de parler de Buchenwald, pour que le reste du monde n’oublie pas.

Alors j’écris ces mots.

Qui n’a pas été brûlé par la bombe d’Hiroshima n’a pas le droit d’écrire sur Hiroshima. Duras a osé.

Qui n’a été déporté ni à Auschwitz, ni à Buchenwald n’a pas le droit d’écrire sur les camps, c’est indécent, obscène.

Vraiment ?

Rachel avec qui j’en parle me répond : si un écrivain japonais écrivait une fiction sur Auschwitz j’en serais très touchée.

Notre petit groupe quitte le camp de Buchenwald par le bus. On partage des bonbons, des chips et des rires. Nos visages sont illuminés de vie après cette plongée en enfer, c’est un étonnant paradoxe. Nous nous sentons étrangement vivants et emplis d’amour les uns pour les autres.

Nous reprenons le train pour le voyage du retour. À la gare un panneau indique : Weimar, ville de culture. À la gare suivante : Eisenach, ville natale de Goethe.

En ville, il n’y a rien sur le Mémorial de Buchenwald, ce serait de mauvais goût.

Une saucisse de Thuringe dans un sandwich géant en plastique trône sur le toit d’une baraque de foire devant l’Hôtel de Ville, voilà ! Avec une bonne bière. Elle est pas belle la vie ?

À mon retour, conversation téléphonique avec Mme Alzmeyer. Je lui parle du retour de Buchenwald. Elle me répond que la machine à laver est en panne.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 avril 2013.
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