contribution auteur | Christelle M.

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

Une femme en chemise de nuit est penchée à sa fenêtre, un châle jeté sur ses épaules. Un homme dort dans la pièce derrière elle. –- Jocelyn, viens voir. -– Jocelyn ! … –- Quoi !? – Viens voir. L’homme encore allongé dans son lit, se relève sur un coude. – Mais il fait nuit bibiche. Elle se retourne vivement. -– Y a une fille nue sur le trottoir d’en face. –- Comment ça ? Nue sur le trottoir ? Il ne bouge pas. La femme au chignon gris répète –- Y a une fille nue sur le trottoir. Il rejette la couverture et s’assoit dans le lit. –- Elle dort ? La femme s’est remise à la fenêtre et lui tourne le dos. –- Non. –- Qu’est-ce qu’elle fait ? –- Elle regarde la maison. –- Ah !... La nôtre ? –- La vieille maison d’en face. Il se frotte le crâne. – Elle est toute nue ?... Elle doit avoir froid. –- Oui sûrement, les nuits sont encore fraîches. Elle s’accoude à la balustrade et se penche un peu plus. Elle ne touche plus le parquet que par la pointe de ses chaussons –- Qu’est-ce qu’on fait ? –- Comment ça « Qu’est-ce qu’on fait » ? –- la femme retombe sur ses pieds. –- Je te rappelle qu’il y a une fille nue en bas de chez nous. –- Elle est en bas de chez nous ? Elle a traversé la rue ? Il allume la lampe de chevet et se met à chercher ses lunettes qu’il a dû ranger dans le tiroir. –- Non. Elle est toujours à regarder la maison. -– Elle fait quoi ? –- Rien. Elle regarde les bras croisés sur la poitrine. Une sirène se fait entendre sur le boulevard. Il chausse ses lunettes. La femme penchée à nouveau au-dessus de la balustrade regarde à droite vers le boulevard puis à gauche vers la cité. … –- Alors ? –- Alors quoi ? –- Qu’est-ce que tu as vu ? –- Rien. Il fait nuit. Les gens dorment. Il tapote sur les oreillers –- Tout à fait et ils ont bien raison. Viens te recoucher bibiche. Il enlève ses lunettes pour les remettre dans le tiroir. -– Mais Jocelyn ! Son bras retombe sur son genou. -– Qu’est-ce qu’il y a ? -– Voyons. Il y a une fille nue. Dans notre rue. En pleine nuit. Et elle reste là. En se retournant, le chignon de la femme se défait et laisse pendre une mèche grise le long de son visage jusqu’à son épaule. –- Oui tu me l’as déjà dit plusieurs fois. Que veux-tu que j’y fasse ?

proposition n° 4

Les volets de fer à la peinture orange écaillée de la maison qui donnent sur la rue sont clos. L’herbe pousse dans l’interstice entre le bitume du trottoir et le mur crépi. La porte est fracturée. Si on entre, le couloir est tapissé : une scène de jeux d’enfants. Une petite pleure bruyamment dans ses souliers vernis crottés, une fille la suit la bouche grande ouverte. Une poupée est couchée sur le dos dans l’herbe. Un garçon plus jeune est grimpé sur le dos d’un plus grand, il tient un fouet dans sa main droite et le pull de sa monture dans l’autre. Deux pièces obscures ouvrent sur des relents d’humidité, de bois vermoulu et de cendres refroidies. Le couloir contourne un espace extérieur. Sur toute une longueur le pan de mur est vitré à mi-hauteur, jusqu’au plafond. La cour intérieure est sauvage, les murs sont piqués de moisissures, les fientes de pigeons recouvrent les feuilles des arbres poussés au hasard. À gauche, un escalier en bois foncé et dessous une porte, une tête de poupée fait office de poignée. Si on monte, la dixième marche est cassée, il faut poser le pied très à droite, de la rambarde moulurée à laquelle il faut se tenir tant les escaliers sont raides et les marches hautes. Une ampoule pendouille, son abat-jour grenat aux fanfreluches mordorées vacille ; si on tend le bras en poussant sur ses pieds on peut l’effleurer. Le bois craque sous la poussée du corps. Le plâtre du mur colle aux doigts qui s’enfoncent, quand on appuie plus fort de légers creux forment cinq petites collines. Sur le palier, se dresse une comtoise au mécanisme absent ; si on regarde par le losange découpé dans la porte, on distingue un tissu provençal jaune qui recouvre l’intérieur du meuble. Le froid pénètre dans la pièce par une des deux fenêtres aux vitres cassées et saisit la chair du visage, du cou, des mains. Un des volets claque. L’autre est coffré. La faible lumière éclaire le lino beige au sol. Dans le coin gauche, un lit en métal bleu, à l’opposé une chaise en paille, meublent l’espace. Sur la droite une pile de journaux ficelés et un bidet crasseux au dépôt calcaire épais brun. Les murs blancs, quelques traces noires et des coulures rouges à hauteur d’un torse d’homme et sur les plinthes, près du lit et du bidet. Du fond de la pièce où se situe le lit, si on regarde, on voit un crucifix accroché à ras du plafond, sobre, tout en bois, la croix et Jésus, si bien qu’ils se confondent, il faut que la lumière soit celle du soir pour les distinguer. De l’autre côté de la cour, l’eau dégouline sur le toit moussu de la partie de la maison qui donne sur la rue.

La voisine du bout de la rue y dépose régulièrement des pâtés et croquettes pour les chats du quartier.
Les jeunes de la cité y traînent pour boire quelques bières mais ne restent jamais longtemps, plus attirés par l’animation du boulevard proche.
Un SDF, Vincent, y a élu domicile quelque temps. Il avait une grande chienne genre boxer qu’il promenait à heures fixes. À croire que la pendule fonctionnait à nouveau ou qu’il avait une montre (peut-être bien).
Des promoteurs sont venus la visiter un printemps. Ils avaient de grands rouleaux de papiers sous les bras, des attachés-case dans les mains et de biens jolis costumes.
Les pompiers y sont intervenus. Une fumée noire montait par-dessus les toits. Dans la cour des pneus brûlaient. Ils ont eu peur que le feu se propage ; surtout monsieur Tang qui a les deux restaurants du coin.
Des touristes la photographient. Ils cadrent sur la porte fracturée ou ils la prennent en entier. Certains posent même devant.
Hamed, le cuisinier du Kashmir, se dégourdit les jambes en fumant sa cigarette après le rush du midi. Avant de faire demi-tour, il s’y arrête quelques instants et remonte par le trottoir d’en face.
Les enfants Gomez faisaient des allers-retours en vélo, en trottinette, en skateboard ; ils ont grandi, leurs scooters les ont emmenés plus loin.
Une prostituée y a fait le tapin. La concurrence du boulevard est rude. Les clients se bousculaient pas au portillon. Mon mari était trop vieux et monsieur Gomez travaille comme un âne, il rentre éreinté à plus de 22 heures. Alors son commerce a périclité.
Un petit matin, une jeune fille en est sortie. Elle n’avait pas de chaussures et l’air hébété. Elle s’est retournée vers la maison. Elle est restée longtemps ainsi comme si elle voulait mémoriser ce qu’elle voyait mais qu’elle devait faire un grand effort pour y parvenir.

Retrouver la mémoire pour reconstituer l’histoire de la pièce au lit en métal : déterminer un périmètre et cartographier les lieux : noter les rues adjacentes, le boulevard, répertorier les panneaux de signalisation et les odeurs, les enseignes des boutiques et les noms sur les boîtes aux lettres, les craquelures du bitume du trottoir et de l’asphalte de la route, compter le nombre de fenêtres et d’étages. Faire appel à l’aide extérieure : photos, vidéos, lettres, témoignages, expériences similaires. Sillonner les rues le soir, le matin, surtout au petit matin. Si on pousse toutes les portes, quand c’est possible, on pénètre plus profondément dans le noir, dans les souvenirs. Si on hésite : choisir de ne pas aller plus loin pour ne pas vivre – à nouveau – ces moments. Pourquoi plonger dans les trous noirs de nos vies, ceux dont rien ne subsistent hormis des flashs et des détails grotesques ? Laisser le passé en miettes, à l’ombre des murs, replier les cartes, cesser d’arpenter. On pourrait en rester là, sur le seuil.

Si on interroge le psychiatre, Dan Vlat : « Un pan de leur existence leur a été volé. Les victimes vivent avec des bribes de souvenirs. », selon le président de l’association VSF : « Il est difficile de tout raconter quand on ne se souvient de rien. », le scientifique du laboratoire d’analyses déplorerait le manque de suites judiciaires. Je dirais : « Après c’est le trou noir. » Le documentaire ferait un carton, je le déclinerais en livre de développement personnel, en programme télé genre « Confessions intimes » qu’on intitulerait « Comment réparer une mémoire perdue ».

proposition n° 3

Bambi, jeune faon, apprend à vivre dans la forêt avec l’aide du lapin Panpan après qu’un chasseur a tué sa mère. Les autres animaux l’initient à la vie.

Bambi, faon orphelin, rencontre un loup qu’il persuade de l’aider à venger sa mère. La meute attaque le village où vit le chasseur et devore tous les enfants.

Après la mort de sa mère, Bambi trouve refuge dans une grotte. L’ours, dont c’est la tanière, tolère le jeune faon qui grandit sauvagement à ses côtés.

Une vieille femme recueille le jeune orphelin. Bambi se dévoue pour elle et ne revient plus jamais à la vie sauvage.

proposition n° 2

Attablée devant un expresso, elle porte un manteau de laine à carreaux, un pantalon rayé bleu. Ses cheveux sont attachés en chignon. Son sac à main pend par la bandoulière à la chaise en bois vernis.
Il a les yeux cernés de ceux qui ont fini tard et commencé tôt leur service. La silhouette lourde. Il porte une barbe grisonnante et broussailleuse. Sale.
Derrière les vitres, le noir opaque. Pas celui d’une nuit sans lune, mais le vide noir. Pas de choc d’une cuillère sur une tasse, de crissement d’un tabouret sur le carrelage, de tintement d’un verre sur le zinc. Le son est coupé.
Elle est la seule cliente. Ils ne se regardent pas. Les plafonniers allumés au-dessus du bar laissent une grande partie de la salle dans la pénombre.
Il prend une cigarette et se sert un verre de vin.

On entend Didier Lockwood Jour de pluie.

Assis en face d’elle, il dit : j’ai arrêté de boire y’a onze ans. Ulcère. Elle sourit et regarde son verre. Elle dit : vous avez de belles mains.
Il pleure trop de putains de coups reçus et rendus dans sa chienne de vie.

Symphonie numéro 5 de Malher.

Un matelas est posé sur le sol au milieu des tables et des bouteilles vides. Nu dans ses bras, son sexe encore chaud et humide. Il dit : tu es une gentille fille pas une de celles qui continuent de jaqueter même après avoir été bien baisée. Je m’appelle Heinrich.

Requiem de Brahms.

Une voix sort d’une bouteille renversée : « Tu veux bien sauver ce pauvre Heinrich ? » D’une autre bouteille : « Heinrich t’a fait jouir hein ? Sors le de là. » D’une flûte de champagne : « Le vieux Heinrich a encore de beaux restes. Je t’écrirai des poèmes. »
Des cadavres de la nuit montent les plaintes des minuscules Heinrich emprisonnés.

Elle se lève, prend une bouteille de whisky, la fracasse contre le mur. Casse, lance, éclate verres et bouteilles. Elle dit : t’es un vieux dégueulasse et elle écrase la vermine qui grouille au sol.

proposition n° 1

Une image un peu triviale ! rien de plus simple – une image sans grande originalité... bon sang comprendre l’évidence d’une situation banale. Chacun a pu dans sa vie quotidienne la rencontrer à un carrefour. Aussi bien dans un hall d’immeuble, un wagon de métro et même dans une salle de réunion. Bien entendu qu’il se passe des choses triviales dans les immeubles de bureaux. Ce sont des hauts lieux de trivialité ; la machine à café, la photocopieuse, l’ascenseur et les salles d’archives. Je ne les fréquente que peu, pas par mépris ou dégoût. C’est grâce à une intuition qui m’a été très tôt révélée, une petite voix : tiens-toi éloignée des bureaux. Je m’y suis toujours tenue !

Tout se bouscule. C’est fécond et stérile. Dégoulinant sous les bras et sec à l’entrejambe. C’est sans désir et sans voix. Rapide comme un bolide. Insaisissable. Une tourbe lourde qui colle aux fibres, s’agglutine, bouche les trous. Trouve un accès, s’insinue dans les interstices. Continue son chemin, bifurque, choisit les plus petites nervures, fait tâche d’huile. Un tout-ensemble, les miettes de pain et la table, le hasard et la vie, Roméo et Juliette. Tout UNIQUE. Pour lire UN ou NIQUE, le début ou la fin.

On m’emmène la voir. Elle ne peut plus parler. Nous ne disons rien mon frère et moi. Elle écrit mal, avec lenteur. Je me moque. Elle n’a plus que de rares cheveux sur la tête et des larmes sur ses joues. Elle me fait peur. On m’oblige à m’approcher d’elle. On rentre à la maison. Elle meurt. Elle m’est une étrangère. J’étais sa fille.



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1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 19 janvier 2019.
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