contribution auteur | Roselyne Cazanave-Enfroy

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Née à Marseille en 1956, j’ai eu la chance de rencontrer Anne Roche à la fac. Dans les années 70 à Aix, premiers ateliers d’écriture,entre deux manifs, une grande porte qui s’ouvre. J’ai eu la joie d’être publiée dans une revue qui n’existe plus, Textuerre, et dans une autre Filigrane. Puis la vie , manque de temps pour l’écriture. Rien à jeter, mais là je recherchais un cadre de travail pour avancer. Cet atelier compte déjà beaucoup.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 4

Il y a un pré, en pente assez raide. Des vaches comme clairsemées. Il y a aussi le verger , cette même pente . L’endroit n’a pas vraiment été choisi. Au début même, quand il apparaît , on se dit que non, qu’il n’est pas relié à ce qui a été écrit, qu’il est comme un cheveu sur la soupe, on écarte. Puis . Deux cheminées comme deux crayons noirs dans le paysage, et un nom. Lacq. On ne sait pas si c’est Lacq, ou lac, on ne sait pas encore l’orthographe , le graphe , l’écriture. Lac est un son collé à cette image. On voit les cheminées depuis l’envers de la ferme, là où on allait puiser l’eau avant , là où c’est comme un débarras au grand air, un vieux tracteur, des morceaux de voiture, un abreuvoir qui ne sert plus aux bêtes.Les cheminées sont en bas , loin. On les voit quand on s’assoit de ce côté ci de la maison, on les voit et quelqu’un dit Lacq. Des hommes vont y travailler, mais c’est spécial, c’est travailler ailleurs, comme un peu déroger , ne pas faire fructifier ce qui est là, la terre, le jardin, ne pas faire vivre.

Le père n’a pas la ferme, restée à l’aîné et il n’est pas allé travailler à Lacq. Il n’est pas allé dans l’ailleurs proche, visible. Il est parti dans ce Marseille qui une fois ici, une fois que nous sommes replongés dans l’air d’ici dans les odeurs de nourriture et d’animaux, n’existe plus. C’est cette expérience ce jeu que vit la petite fille , petit corps genoux repliés, petit corps dans l’espace de derrière la ferme qui regarde l’ailleurs, qui joue à voir ce qui est loin et là. A éprouver son étrangeté , à elle ,qui vient de la ville qui ici n’est pas. Sa solitude aussi .

Elle a pensé y aller en voyage, dans des hôtels ;après tout c’est à tout le monde . Ils sont presque tous morts, ceux de la maison, mais aucun assez dense pour encore être entendu. Y aller arpenter marcher en faire autre chose que cette masse compacte de sons lumière odeurs encore là non pas comme un film plutôt une compression à la César, montrée et confisquée d’un même geste.Prendre le train ou mieux covoiturer, aller voir que rien n’est pareil et que sa place de vivante est parmi les jeunes gens qui regardent leur chemin sur des écrans .

Marcher là-bas ou alors écrire. Elle ne veut pas raconter . Peut -être faire entendre le grand silence des herbes de la boue et celui spécial de cette fumée blanche , de ce pré là sans utilité, de cet espace d’herbe pour rien , pas consacré.

proposition n° 3

Quatre légendes nous rapportent la légende d’Arachné. Selon la première, Arachné était une jeune Lydienne fière de son art de tisserande , qui avait défié Athéna . Celle-ci, devant la réussite et l’orgueil de l’artiste qui avait représenté les aventures du Panthéon grec, aurait giflé Arachné, qui humiliée , se serait pendue. La déesse aurait alors rendu la vie à la Lydienne sous la forme d’une araignée.

Selon la deuxième, Arachné n’aurait jamais voulu se suicider, mais aurait rendu coup pour coup à la déesse, et chacune aurait tenté d’étrangler l’autre avec son fil. Elle se seraient retrouvées , à force de gestes de plus en plus amples, au centre d’une toile inextricable dont nul n’aurait pu les extraire et dans laquelle elles se débattraient encore.

Selon une troisième, Arachné aurait accepté avec joie sa métamorphose, heureuse de n’avoir plus à se préoccuper de sujet ou de thème et de s’adonner enfin au pur plaisir de mêler sa salive aux sucs nouveaux de son ventre produisant sans fin un piège à lumière.

Selon une quatrième , Ovide aurait rêvé d’une araignée géante, fondue dans un alliage de cuivre et d’étain. Il aurait vu les badauds d’une ville inconnue déambuler et s’arrêter sous le grand ventre, l’observer comme sous un pont , montrer les œufs en marbre de la bête à leurs enfants qui préféraient courir en ouvrant les bras .

proposition n° 2bis

Tout un hiver j’ai vécu à Marseille dans un de ces immeubles qui ont une façade ouverte sur le port et une autre fondue dans les rues minces autrefois gardées par le clocher de Sauveterre.Parfois dans le couloir un petit gouffre s’ouvrait net par où on entrapercevait les laves qui bougent sous nous.Je m’y étais habituée pressentant que plus tard un livre dans ses premiers mots me donnerait la clé comme on dit du mystère.En attendant je prenais garde à ne pas trébucher quand je rapportais du marché de quoi faire une soupe.J’évitais la faille pendant que l’écrivain fendait peut-être ses poireaux dans la longueur du vert ou marchait dans l’avant de cette phrase qui creusait déjà.

proposition n° 2

C’est dans le couloir que l’homme a parlé, de cela elle est certaine. Les mots ont été dits pendant l’intervalle trop court entre deux claques à l’interrupteur. La minuterie était chiche, vous laissait en plan entre deux étages, dans le noir , même si on savait le port jamais éteint de l’autre côté des murs porteurs.L’homme était en costume , elle lui avait trouvé un air funèbre, ou alors c’était à cause du soir de fin novembre, qui vous poussait vers les maisons. Elle l’avait déjà vu à l’agence et se rappelait vaguement qu’il devait repasser, mais pas là , pas à ce moment. Il s’étaient serré la main devant la porte de l’appartement . Il avait dit pays austère , beauté à découvrir ; elle avait pensé que ses images étaient aussi convenues que son costard en polyester. Pourtant cela avait commencé là. Peut-être parce qu’il était le seul à ne pas lui servir les blagues marseillaises sur l’exil au-delà de Valence. Peut-être que sa voix avait parlé pour lui . La phrase un peu sentencieuse avait été non pas à l’origine mais au début visible de la faille . Elle avait donné prise aux mots de l’écrivain.A cet instant elle ne connaît même pas son nom. Il est peut être en train d’écrire ce roman dont il parlera à la radio avec beaucoup de distance , d’une voix douce, un peu décollée des paroles. Ou alors il marche dans un de ces paysages qui rejoindront pour elle les tous premiers mots du Grand Maulnes. Quand elle le verra, plus tard, la phrase aura déjà fait son chemin. Il sera assis à une tribune, au Musée d’Art Moderne de Saint Etienne. Elle verra ses mains blanches tenir un verre d’eau , elle approuvera vaguement le collègue de travail regrettant le peu de public. Puis il y aura cette autre fois. C’est l’été, elle participe à des rencontres littéraires au bord d’une rivière dans le sud. L’écrivain apparaît sur un écran, une vidéo de l’INA. Il dit un poéme d’Hugo ; avant il s’est un peu excusé du pathos . La phrase a déjà fait son travail à cette époque , le sol déjà est remué . On voit presque le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous par le trou qui ne cesse de changer de forme.

proposition n° 1

C’est une MJC de quartier. Le port n’est pas très loin . On sait qu’il est là, en bas d’une des rues en pente raide. On l’entend un peu chaque fois que l’enseigne de la pharmacie clignote . Verte. La fille est debout, jambes serrées, bras plaqués au corps.D’autres tournent sous la lumière jaune . Elle ne bouge pas . Une voix parle de couleur violette . Les cheveux de la fille encadrent son visage. Elle ne regarde pas . C’est venu, à la place de l’autre geste, celui que tu voulais décrire , qui a glissé derrière la fille , toujours là comme les femmes en carton de la publicité Ambre solaire.

Ça s’appelle une imposte. Aucun enfant de la salle ne le sait.Parfois les regards montent vers ces rectangles format aquarium, à hauteur de bergers sur échasses ou de géant de parade du Nord. Les pas dans le couloir sont rares.De l’autre côté il y a les vraies fenêtres. On n’y voit rien que du ciel .

Quelqu’un élève un objet vers la lumière . On ne voit pas très bien ce que c’est. Couleurs de billes spirales, et encore ce blanc comme d’œil ou d’œuf. On est dedans, côté chambre . Pourtant on ne sait pas ce qui se joue , séparé de la scène par le contre jour qui ôte les traits des visages. Une autre force empêche qu’on avance , freine chaque pas sur le parquet ciré . Impose l’image de corps accroupis occupés à lustrer le sol . Ils se multiplient si tu oses.



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1ère mise en ligne 19 décembre 2018 et dernière modification le 13 janvier 2019.
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