contribution auteur | Nathalie Holt

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Hors l’écriture, Nathalie Holt est peintre, photographe, scénographe. On peut la suivre sur son compte Instagram.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

La sonate de S. W.

source de l’apocryphe
Ce matin à cinq heures elle aurait bien joué la sonate mais elle a attendu que les enfants soient réveillés. Elle aurait joué le début de la Sonate. (reprendre, recommencer, non vraiment ça n’avance pas. S’accrocher. C’est si difficile à jouer ?). Elle en avait assez de lire Robert Desnos. Elle aurait joué sa sonate. — Chopin, oui, pourquoi ?

Elle a préféré différer le moment de se mettre au piano pour ne pas réveiller les enfants. Réveiller les enfants, même avec la sonate, c‘est impensable. On ne réveille pas un enfant qui dort. À 10 h quand ils seront fatigués d’avoir sauté sur leurs lits elle installera les enfants devant un dessin animé. Alors elle pourra s’assoir et jouer sur le piano blanc. Elle jouera sur le piano qu’elle a acheté il y a maintenant presque dix ans. Ce jour là elle portait une robe avec de toutes petites fleurs imprimées. Ce n’est pas souvent qu’elle porte une robe, seulement pour les grandes occasions. Là c’était un grand jour : c’était le jour du piano blanc. Elle n’aurait pas choisi blanc. Le piano elle le rêvait noir. Mais le blanc, sonnait si juste, malgré le prix au-dessus de ses économies, malgré la couleur blanche, malgré tout. Il y avait aussi cette rayure sur le côté droit du piano comme faite volontairement avec la pointe d’un couteau. Le marchand l’avait signalé, il avait même consenti un rabais : il y a ce petit défaut voyez vous. Longtemps qu’elle économisait pour le piano, elle aurait pu l’acheter plus tôt mais, il y avait eu de « imprévisible » : les études prolongées de Marie, l’inondation du 22 septembre et surtout ce voyage avec son mari, leur voyage. — Quand on a compris que ce serait bientôt la fin. J’ai plongé dans les économies. Ce voyage en Amérique on va le faire, j’ai dit. Une semaine à New York, deux jours entiers à Ellis Island ! Et puis la route, les fermes du Wyoming… A Ellis Island elle avait consulté les archives. Elle avait regardé l’océan, longtemps. Elle avait tenté d’imaginer l’impensable. — Je les ai vu ils s’échouaient sur le sable gris. Ce n’était pas seulement hier à Ellis Island c’était sur le rivage où jouaient les enfants. Sur cette plage où ils jouent aujourd’hui, tout près d’ici. « Tu n’as rien vu à Hiroshima, disait l’homme du film. Qu’as tu vu à Ellis Island ? ».
La robe à fleurs qu’elle portait le jour où elle a acheté le piano blanc c’était un cadeau de son mari. Il lui avait offert cette robe à New York, chez un fripier des quais. Une robe des années trente. Elle était plus élancée alors ; une ceinture et la robe blousait à la taille. Aujourd’hui la robe la serre à la taille et sur les hanches. La Sonate de Chopin elle l’a travaillée à blanc pendant des années ; sur un clavier imprimé, un collage de feuille A3. Cette sonate c’est la seule chose au monde qui laisse entrer le jour dans le couloir noir, ces longues nuits qu’on dit blanches. Quand elle joue à blanc c’est froid, métronomique. Elle n’entend que le tapotis des doigts sur la table alors l’effet ne se produit pas. La lumière n’entre pas. A cinq heures ce matin elle n’a pas joué la sonate de peur de réveiller les enfants. (Elle pense trop aux autres, elle pense trop c’est certain). Il est dix heures. Les enfants regardent un dessin animé. Elle se met devant le piano blanc et elle joue.

La chienne de J T

source de l’apocryphe
Neil Cassady : connais pas. Les Balkans : connais pas. Il parle. Il déblatère. Il s’égosille : Y’en a ils ont que leurs côtes à ronger. Y’en a y couchent sur la caillasse des rues. Et Neil Cassady dans tout ça ? 20H05. Il faudra que je me crève les tympans pour un regard : oui, il le sait, je vais balancer mon air de la nuit. Oh ! Là ! Atterris ! (Misère c’était le nom d’une chienne). Regarde ici, à tes pieds. 13 ans qu’il jette le premier os deux heures avant minuit. 13 ans, ça fait dans les 90, quasi l’âge de Neil Cassady, lui au moins il est mort. Mets moi en EPAD : gamelle de 6H30/ gamelle de 11H30/ gamelle de 18H et rouler en petite voiture et revoir la Sambre une fois par semaine. Mais les pyjamas au gout de lait, les caresses « rebroussantes », les courses folles, les gamelles de vers et de terre, les ballons à crever… les secrets à l’oreille. Les quitter ? Un cri je pousse un cri aigu, tu me regardes. Non n’ouvres pas la porte je ne veux pas sortir. Je me dresse sur mes pattes. Allez ! Viens ! c’est au bout du couloir : les pleurs. La gamelle attendra. Viens ! Ouvre ! Là, juste derrière : eux, les trois. Sers les fort. Dis leur que c’est fini.

proposition n° 8

Marcel Chantain

1932 Wy-dit-joli- village (Oise) - 2012 Paris 14.

A 6 ans fait une chute de vélo dont il gardera un boitillement à la jambe droite. Il a dix ans il voit passer dans la ferme de ses parents des groupes de gens qui disparaissent la nuit. Après la guerre il travaille trois ans dans une briqueterie. A 20 ans il s’attache à un cirque itinérant. Il voyage en France. Arrivé à Paris il entre comme commis chez un bougnat du 18me arrondissement, dix ans plus tard il reprend le bail d’une petite épicerie du 14me arrondissement de Paris, au 137 de la rue d’Alesia. Marcel Chantain fait dépôt de pain et de charbon de bois — On sonnait chez Marcel en pleine nuit et il vous dépannait d’une bouteille de lait ou de rouge. Il entrouvrait la porte de l’épicerie et tendait la bouteille sans broncher. Il a beaucoup fait crédit Marcel.

Un matin d’avril, le 12 avril 1962 exactement, Marcel aurait eu ce qu’il appellerait son éblouissement ou sa rencontre avec l’ange. Ce 12 avril à environ 9H Marcel livre du charbon dans la cour de la rue H. Maindron, il pousse la porte entrouverte d’un atelier qu’il croit être celui de B. un sculpteur Hongrois. Dans la lumière immobile elle se tient assise entièrement nue. Les seins minuscules irradient, toute la peau irradie : comme s’il se fut agi d’un ange. — Je crois que je me suis trompé, j’ai dit. Un homme que Marcel n’a pas vu se tient en retrait dans lumière de l’ange. — Si tu t’es trompé, alors, nous sommes frères, aurait dit l’homme en riant.

Cette première rencontre avec le suisse des montagnes italienne serait suivie de beaucoup d’autres. Marcel n’aurait pas de descendants, il lèguerait à l’état les dessins que le peintre lui laissait pour un cageot de pommes ou une cartouche de cigarettes. Il était notifié dans le testament de Marcel Chantain qu’il devrait être enterré avec dans la poche droite de son costume noir une ébauche minuscule faite par le peintre sur un bon de livraison. La dernière volonté de Marcel Chantain n’aura pas été respectée. Sur un dessin exposé dans une fondation du 14eme arrondissement on peut voir l’ange assis dans la lumière. L’ange nu. Le crayon a troué le papier à l’endroit du regard.

A.G.

Nait à Borgonovo en Suisse italienne, le 10 octobre 1901, meurt à l’hôpital cantonal de Coire, le 11 janvier 1966.

De 4 à 8 ans il passe ses journées dans l’anfractuosité d’un monolithe de pierre ocre. « Tous les matins en m’éveillant je cherchais la pierre, de la maison je la voyais dans ses moindres détails… tout le reste était vague et inconsistant. » A douze ans il pose une pomme sur la table. La pomme tire à elle la lumière. Il peint la pomme. Première nature morte.

A 14 ans lit Goethe et Hölderlin. Dessine, peint. Copie d’après les livres et les revues. Copie tout. Aura toujours copié. Il voyage plusieurs fois en Italie. Il tombe en arrêt devant Le Tintoret mais découvre un peu plus tard les Giotto de padoue, Le Tintoret que le peintre plaçait devant tous les autres est battu. « J’étais écrasé par les figures immuables de Giotto, denses comme du basalte avec leurs gestes précis et justes, lourds d’expressions et souvent de tendresse infinie comme dans la main de Marie touchant la joue du Christ mort. Il me semblait que jamais aucune main ne pourrait faire un geste autre dans une circonstance analogue ».

Il va vivre à Paris. S’installe en 1926 dans un atelier du XIVe arrondissement, rue H. Maindron. On dit qu’il ne peut s’endormir que sous l’ampoule nue allumée. Le sol de sa chambre est en terre battue, la poussière vibre dans la lumière, les murs sont gravé : corps et visage révélés à ongle nu poudroient. « Pourquoi ai-je envie de faire des têtes depuis toujours ? Pourquoi suis-je peintre ? Pourquoi suis-je sculpteur je n’en sais rien… Il y aura Annette, il y aura Caroline, il y aura Diego et Jean et James et beaucoup d’autres dans la lumière, sous la pluie de poussière. Ses mains caressent la glaise, elles se couvrent de plâtre, les gris et les ocres de la palette se confondent avec sa peau. Marcel Chantain l’épicier du 137 de la rue d’Alésia qui prétendait être devenu son ami raconta que le peintre serait venu le trouver à cinq heures un matin de l’automne 1964. Il n’avait plus de cigarettes. Ses cheveux comme coupés au couteau était couverts de poussière et de plâtre, il saignait à la main gauche. Le peintre aurait dit : les jours passent et je m’illusionne d’attraper ce qui fuit.

Laura Wiener dite Lorette

Sarcelles ; 12 juin 1957 — Mai 2001, se donne la mort en sautant du quatrième étage d’un immeuble de la rue de Sévigné à Paris

Le capitaine des pompiers de la caserne du troisième arrondissement de Paris a déclaré qu’après trois tentatives de réanimation la patience a succombé aux blessures occasionnée par sa chute du quatrième étage.

Le commissaire du troisième arrondissement de Paris qui s’est aussitôt rendu sur les lieux -l’académie de dessin de la rue de Sévigné- a ajouté qu’une enquête était en cours afin de déterminer l’origine exacte de la chute : accidentelle, volontaire ou criminelle.

Marianne P. représentante du syndicat libre des modèles vivants aurait déclaré que Lorette subissait depuis des mois le harcèlement moral du chef du personnel de l’académie, Patrick C.

Sur les photographies trouvée dans le sac de Laura Wiener une enfant d’environ 6 ans est perchée dans les arbres, elle rit. Sur une autre une toute jeune femme entièrement nue danse dans les rayons obliques d’une fenêtre en contrejour, c’est une photographie dédicacée : to Lorette in memory of the days of May – Lucian F. Paris 1977. Il y a aussi une photo de groupe, des femmes en blouse. C’est dans un hall, un bâtiment administratif semble-t-il, sur l’horloge numérique accrochée juste au dessus d’une plante verte on peut lire 5-37.

Lorette a 17 ans quand elle rencontre Yvonne-Marguerite P. dite Caroline dans un bar de la rue campagne première à Montparnasse. Lorette cherche un boulot de serveuse. Une petite femme d’une quarantaine d’années avec des yeux très rieurs l’interpelle, elle lui dit qu’elle a mieux pour elle et elle lui apprend à se déshabiller. « Modèle vivant ça c’est un job et c’est pas parce que t’a le cul à l’air que tu te couches ».
Lorette entre à l’académie de la grande chaumière en septembre 1975. De 1983 à 2001 elle est employée de la ville de Paris, modèle sous contrat, 20 heures par semaines. Elle doit prendre un second travail pour garder le deux pièce de Belleville qu’elle occupe depuis 15 ans : fait des ménages en intérim.

Sur une carnet trouvé dans le sac de Laura Wiener dite Lorette il est noté à la date du 3 mai 2001. Modèle mort, ça peut aussi se faire.

proposition n° 7

L’heure pour lieu de l’écriture. (A la bonne heure te voilà ! c’est la table qui le dit). C’est toujours entre une heure et deux heures avant le lever du jour, l’heure exacte varie donc en fonction des saisons. Au mi temps de la nuit, il semble que la hache du bourreau vient de frapper. Un silence de plomb obnubile et tire tout à lui. 120 mn avant l’aube le silence frissonne. Le plomb se change en plume. Dehors et dedans coïncident.

J’ai embrassé l’aube d’été. Embrasser, même l’hiver, embrasser l’aube. L’été c’est de mai à novembre, c’est un été spécial. De novembre à mai, brulures du gel.

Le bureau est une chambre. Une chambre où l’on dort rarement, où l’on s’allonge quelques fois. Deux hauts placards encastrés dont les portes grincent et qui ne ferment plus. Les livres d’art débordent. A gauche de la table où écrire, une bibliothèque de bois sombre. Titres aux hasard du haut vers le bas : 1/ La vie immédiate, Eluard, Anthologie de la poésie russe – Choix de poèmes, Celan - 2 La chevauchée du seau, Kafka – Trois contes, Flaubert – Aline, Ramuz 3/ - Ecrire, Duras, - Journal, Kafka – Bartelby, Melville 4/ - Le monde de Raymond Carver - L’arrière saison, Stiffter – Journal, Chloé Roubaud 5/ - Dans la chaleur vacante, Du Bouchet - Histoire d’enfant, Handke - L’oubli, Forest… Nomenclature bouleversée malgré les efforts renouvelés. Sans oublier, devant les livres : photo de L, masque africain offert par B, carnet, appareil Leica de M (zut il prend la poussière) offert par M. Le collage de S…
La table où écrire est une porte. Une porte posée sur un tréteau 1M50/70, environ. La chaise est en bois pliante. La lampe est une lampe à monter soi même avec un faux un air d’ancien. La table borde une double fenêtre orientée au sud. Les rideaux sont tirés, deux lés de tissus wax. Les lés tiennent aux anneaux par des pinces. Ils se détachent aux extrémités. Ne pas voir le dehors, mais percevoir l’avènement du jour, un mouvement aussi lent qu’il a semblé soudain.

Ecrire c’est taper sur l’ordinateur portable, un treize pouces (ça fait quand même pas mal de doigts) qui est posé devant l’ordinateur de table éteint (un rectangle d’une soixantaine de cm de large). En retrait sur la droite de l’écran la lampe allumée veille plus qu’elle n’éclaire. Le visage qui écrit reçoit le halo de lumière et il apparait dans les profondeurs de l’écran de table éteint, comme un fondu au noir inversé. Des formes floues et blanchâtres forment visage.

Michaux une tête. Une tête sur fond noir. Une tête qui avance dans le noir, mais sans sortir tout à fait. Une tête sans titre.

Quand ce n’est pas l’heure, écrire n’importe où. Rarement sur le motif. Le motif est la plupart du temps rétrospectif.
Trigorine dans la mouette il note sans cesse. Tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend. Il ne bouscule pas les formes nouvelles. Il enfonce le vieux clou. Celui qui meurt c’est l’autre. Un coup de fusil de chasse. Comme pour une mouette. Le poète des formes nouvelles il a un trou noir et rouge dans la tête.

Ecrire avec un stylo, fin surtout, ou mine de plomb en cas de pénurie. Écrire à la main, s’appliquer : délié ou patte de mouche, ça fait dessin. Quand ce n’est plus l’heure d’écrire et que ça tape quand même au carreau écrire avec les pieds en marchant avec la langue muette. Taper les phrases sous le maigre casque des cheveux. En marchant. Beaucoup en marchant dans la forêt et parfois dire haut ce qui s’est pensé tout bas. Où sont les yeux ? Les yeux sont là mais ils travaillent en sourdine.

Les trois premières heures de la journée, celles qui vont de la nuit au jour, si on les manque la journée est fichue.

proposition n° 6

Marianne remonte de l’atelier de sculpture, les reins ceints d’une couverture, son chandail est boutonné de travers. Voilà tu prendrais le chandail de Marianne comme point de départ, comme petit clou. Juste une remarque en passant, un chandail ne se boutonne pas, ni tout droit, ni de travers. Marianne remonte de l’atelier de sculpture les reins ceints d’une couverture, son chandail elle l’a mis devant derrière. Comme pour regarder en arrière ? Ou bien à l’envers. Le dedans qui se montre quand le dehors se met en sourdine ? Marianne a mis son chandail à l’envers. À l’envers ou pas ce chandail de laine bleue, c’est son vêtement de travail, celui des pauses entre les poses. Un chandail qui lui vient de son grand père. Un marchand des quatre saisons. Qui aurait vendu de l’ail, bien entendu ? Justement pas. Des oignons, il aurait vendu des oignons. « Chandoignon » ? - Jamais pu faire pousser d’ail le grand père - Marianne enfile le « chandoignon » du grand père pour affronter les couloirs et l’escalier qui conduisent de la salle de pose à la salle de repos, ou de pause. Elle se glisse sous la laine de ce pull trop grand pour elle, tricoté aux trois quarts avec de la laine bleue (les manches sont vertes) bouillie accidentellement. Bouillie ou bouillu ? Il y a longtemps, quand Marianne avait quatre ans, le chandail du grand père avait bouilli et rétréci. Quelle affaire ! Un tricot que le grand père n’aurait quitté pour rien au monde. – être serré, mais tu rêves ! D’autant que le grand père avait grossi, beaucoup grossi. La marge qui avait été prise par Simone la grand mère, elle avait tricoté ce chandail avec passion du temps de leurs amours naissantes, la marge donc était plus qu’entamée, mangée, dévorée on pourrait dire. Un chandail bouillu, une vie foutue ? Sans aller jusque là le commencement d’une série de catastrophes familiales. L’apoplexie de Simone la grand-mère qui perdrait l’usage du bras gauche et ne ferait plus que des écharpes au crochet. Le départ de l’oncle pour la légion étrangère, il reviendrait six mois plus tard marié avec une femme à la peau noire. La naissance de Suzon la petite sœur de Marianne. D’ailleurs le pull du grand père qui avait rétréci, ce chandail qu’il ne voulait plus porter, servit de couverture pour le berceau de Suzon. –- Marianne, un jour tu l’auras ce chandail, promis juré. Promesse tenue. Marianne remonte de l’atelier de sculpture, les reins ceints d’une couverture et son chandail… — Marianne tu as mis ton pull à l’envers (on dit que si tu as mis ton vêtement à l’envers tu recevras un cadeau). - Cette couleur bleue te va toujours aussi bien, même à l’envers. Tous les petits nœuds qu’avait faits la grand-mère pour arrêter la laine — on pose les aiguilles et avec un crochet on consolide les nœuds qu’on dissimule à l’envers — tous les petits nœuds qui auraient du être cachés se montraient d’un coup. Les nœuds et les coutures du chandail se montraient. –- Regarde il y a un fil de laine qui pend. — Surtout ne tire pas. C’est dans le dos de Marianne. Quelqu’un tire le fil du chandail. La laine vient d’un coup. 1 mètre de laine d’un coup. Un grand trou d’un coup. — Marianne tu n’aurais pas du mettre ton pull à l’envers !

Il y eut le frigo. Le nouveau. Indispensable un frigo. On y rangeait les repas de midi ou ceux du soir, chacun sa boite. Et le lait. Le champagne des anniversaires. Un frigo de taille moyenne blanc crème. Une occasion exceptionnelle. Tout le monde se réjouissait. On attendait la livraison. - À dix heures, tu es sur ? Car depuis la mi mai, une chaleur tropicale régnait - l’asphalte fondait- on jonglait avec des glacières de pique-nique. Le gardien aurait volontiers proposé un peu de place dans le sien, mais avec le Ramadan, frigo plein ; ce qui était mangé la nuit on le remplaçait au matin : plats de fête aux mille couleurs, pas moyen de glisser une épingle. On déposa le frigo, le nouveau à la place de l’ancien. On le glissa. On s’exclama. Il entrait comme un gant. - Plus beau que l’ancien c’est certain ! La joie s’empara de tous. – Allez branche ! Pour peu on aurait dansé. C’est Corinne en se penchant et en ouvrant la porte du frigo, c’est elle qui révéla le hic. Le frigo ouvrait à gauche. Tout allait si bien pourtant. Ouvert il bloquait le passage entre le couloir et la salle de repos. On était tellement heureux. Et ce n’était pas tout, ouvert il éclairait brutalement le coin d’ombre de la méridienne où à tour à tour chacun se reposait. Personne n’avait pensé à ce détail. Une promotion, une occasion ça vous aveugle. On ne voit plus les détails. Un prix de gros c’est en gros. On fonce. Avec la crise qui sévissait, avec cette menace de fermeture des ateliers, impossible de rater une telle occasion. – Un prix cadeau, avait dit le marchand. - On va lui trouver une autre place à ton frigo. – Ce n’est pas mon frigo. – A voir ta tête on croirait. On ne trouva pas d’autre place. Le frigo qui ouvrait à gauche resta à la place de celui qui ouvrait dans l’autre sens. On s’arrangea. On s’habitua. Au bout d’un mois on oublia. C’est quand il se mit à chanter, car après chaque ouverture de porte il gloussait, roucoulait, caquetait. Avait-il avalé une basse cour ? C’est quand il se mit à chanter, qu’on pensa « qu’en gros », il ne faut pas négliger les détails. « Der Teufel steckt im Detail. »

Ce rien sur ta peau. Relief. Juste au dessus de ta lèvre à gauche. Immobile à l’œil nu. Brun, rond. Signe. Signature. Ce point, ce grain. Cette mouche tu ne trouves pas qu’elle grossit ? C’est un grain de beauté. Un rehaut. Un atout, presque un bijou. Pour mettre au point prenez mon grain en ligne de mire. Cette touche finale, qu’elle put être fatale ?
Ce grain en effet est une tache. Ce grain serait donc une folie ? Une folie de ta peau.

Genou/ caillou
— Allons, lève toi voyons, ce n’est rien ! Chevelure de feu, robe blanche, longue mère encombrée de serviettes, d’un parasol et de paniers. — Allons ! Viens. Une tête se dresse, rouge, ensablée. La bouche écartelée. Cris et larmes à vous fendre l’âme. Ce saut échoué dans le sable comme il eut pu être doux n’était ce caillou, ce résistant à la dissolution. Un caillou à peine gros comme le poing dissimulé sous les grains de roches antédiluviennes et affuté comme un couteau. – Voyons, ce n’est rien. Pas de bras qui soulèvent l’enfant pour enjamber la douleur au genou. Pas de baisers. La mère ne se penche pas, elle ne souffle pas sur l’écorchure. -– Ce n’est rien. Juste un bobo. Elle s’éloigne dans sa robe blanche. L’enfant voit l’ouverture en boutonnière. Le genou saigne et le sable colle autour de la plaie. Il saigne, il a mal. Il est seul perdu dans l’immensité de sable. Il y a des choses cachées qui peuvent blesser. Il y a plus que ce qu’on voit. Première rencontre avec le rien.

proposition n° 5

Bureau : elle quarante ans, peignoir chinois, un rideau de cheveux noirs relevé avec une pince. Lui, grand, barbe, lunettes. — À bout, tu comprends pas ? — Ils t’attendent une demi heure et après tu t’endors. — Nuits sans sommeil. — Parce que tu viens ici pour dormir ? - C’est toi qui pars à cinq heures quatre jours sur sept pour faire des bureaux ? -– T’as ton travail ici. –- Ça ne suffit pas. À côté c’est la salle commune, celle de la pause : vestiaire, douche, un coin cuisine. — Lorette, elle va se faire virer, j’en suis sûr — Y va quand même pas oser ? Eux : ceux de l’après midi, c’est leur pause. Le micro-onde tourne. –Tu voudras de ma soupe ? Sur la méridienne de velours vert Corinne s’endort. Anna retire la tasse de café, couvre Corinne avec son châle. Marcel et Jeanne fument à la fenêtre. Vent qui pousse le dehors vers le dedans. Une feuille vole puis une autre. Arbre nu. Brouhaha de cour d’école. La fumée et les feuilles –- Oh les fumeurs ! Oh ça va pas ! déjà que le chauffage marche une fois sur deux dans l’atelier… Vous pouvez pas la fermer cette fenêtre ? C’est le Jour des enveloppes. On parle aussi de réunion de crise. Des rumeurs. On fermerait les ateliers. Lorette a été convoquée avant les autres. Bureau : sur les murs, femmes au Tub. Degas, Bonnard. Marthe debout en miroir. Marthe en mosaïque. Un Lautrec de travers. Reproductions qui fanent. Des dessins du cru aussi. Des originaux de la grande époque. Punaisés. On reconnaît Lorette. Comme un Rodin, équilibre sur une jambe. On dirait qu’elle danse. Elle danse. 20 ans d’atelier. –- Tu étais la meilleure. — Licencier ? — Il veut nous voir individuellement. Réaffectation des locaux, la mairie est sur le coup. –- C’est pas classé ici ? –- Si depuis les années 60. Corinne se lève - Le bâtiment, oui, pas nous. -– T’as assez dormi ? — À la japonaise, cinq minutes. La porte du frigo grince. -– ça ferme plus ? — Pousse à fond. — Quelqu’un me donne un mouchoir en papier ? -– Pas rentable, plus dans l’air du temps. — Écoute, elle pleure. –- Qui ? — Lorette. -– Pas elle ! pas Lorette. C’est un bloc. -– Une muraille tu peux dire. — Oui mais fissurée. — Il va la virer j’y crois pas ! - Et le syndicat ? - Elle n’a jamais voulu. Toujours à part, tu la connais. Veut faire seule. Tu sais bien. Toute seule. Mais on l’aime Lorette. Marianne remonte de l’atelier de sculpture, les reins ceints d’une couverture, son chandail est boutonné de travers. -– Tu boites ? –- Juste une crampe, fallait remplacer Simone en sculpture. –- T’as remarqué ? Les mêmes, des clones, même la voix !–Ressemblance ou pas, quatre heures à tenir la pose, rincée, je suis rincée. Les longues c’est plus pour moi… en plus il y avait l’hurluberlu. — Celui qui se croit à Pigalle ? –- L’ont pas viré ? — À ton avis ? — Même pas fichu de balancer une pièce dans le chapeau. — Qui geint ? -– Lorette. — Elle est passée la première ? — Une heure qu’elle est dans le bureau. — Prends ton enveloppe et on en reste là. -– Je ne peux pas perdre ce boulot. -– On t’avait prévenue, retards, oublis et en plus tu dors. — Je peux pas… question de survie. Il ouvre la porte en grand. Il apparait dans l’embrasure. Contrejour. Il dit à Marianne que ça va être son tour. On entend un bruit sourd. En arrière, un bruit. Pas de cri. Un bruit sourd. Les corneilles, celle de l’arbre nu, elles s’envolent.

proposition n° 4

C’est rue d’Alésia dans le 14me arrondissement de Paris. C’est là qu’elle a rendez-vous.

— Attendez à l’angle de la rue d’Alesia et de la rue de la tombe Issoire, demain dix heures, on viendra vous chercher. Elle est descendue à la station Alésia où la rue croise l’avenue du général Leclerc et l’avenue du Maine : carrefour des quatre chemins. Une brasserie barrée de Z laqués rouge. La charcuterie Noblet : un porc pleure en devanture. Cette église en pierre de meulière, froide, symétrique. Le bâtiment date des grands travaux haussmanniens lit-elle sur le cartel accroché à la grille. L’église est fermée pour travaux. Malgré la laideur du bâtiment elle regrette de ne pas pouvoir entrer. Toujours elle entrait dans les églises. Fascination pour des rituels auxquels on l’avait soustraite dans son enfance. Chez eux, on contournait les bâtiments de culte — La voix des morts bruisse sous la pierre. Ils disaient. N’approche pas. Elle rejoint la rue d’Alesia en direction de la rue de la tombe Issoire. Le Carillon sonne. Ces arbres noirs qui longent le trottoir et dont elle ne connait pas le nom. Au pied des arbres les feuilles s’effritent.

La photographie est connue. Elle date, pense-t-elle des années 1960. L’homme traverse une rue. Il pleut. L’homme s’est engagé dans le passage piéton (pas la signalétique en larges bandes blanches ou jaunes d’aujourd’hui), un passage clouté. Ce serait là, à l’angle de la rue d’Alesia et de la rue de la tombe Issoire, là où elle se tient maintenant, que la photographie de l’homme aurait été prise. Ici, devant ce bâtiment de briques, croit-elle se souvenir. Le nom du photographe se perd sous d’autres noms. Mais l‘image est là qui se superpose au lieu. A quelle vitesse d’obturation le photographe l’avait-il prise cette photographie ? Voulait-il qu’on saisisse le mouvement de l’homme pressé de traverser le rideau d’eau ? Voulait-il qu’on voie la pluie, les gouttes comme des perles sur un rideau de fils translucides ? L’image est peut-être floue, juste ce qu’il faut pour donner l’impression de mouvement ; celui de l’homme qui marche et celui de l‘averse.

Et si le photographe avait voulu qu’on ne regarde que l’homme ? S’il avait voulu que l’homme soit plus visible que le lieu, plus visible que la pluie desquels il surgissait ?
Elle voit le fond sur lequel l’homme se détache. Ce mur de briques ocre, une école pense-t-elle. L’homme a relevé le haut de sa gabardine et il a enfoui sa tête dans la carrure d’étoffe. Il est penché vers l’avant comme s’il voulait se glisser sous les gouttes. Peut-on deviner son visage ? Le nez large, la bouche en chair, les cheveux comme coupés au couteau. Les boucles de cheveux si elles s’échappent du col de la gabardine, si elles ornent le front haut et strié ? Portraits de l’homme qu’elle a vus et qui se fondent au souvenir de l’image : l’homme au travail. L’homme cigarette pincée aux lèvres dans l’atelier de sculpture ou dans cette brasserie du 14eme arrondissement de Paris. Elle le voit assis à une table. C’est au Sélect où à la coupole à vingt minutes de marche de là. C’est près de La grande chaumière cet atelier de dessin où elle posait quand elle était arrivée à Paris.

— Je pose pour les peintres. Modèle vivant, c’est mon job.
— Parce qu’il existe des modèles morts ?

Il l’avait abordée quand elle sortait de la grande chaumière. Elle boutonnait son caban sur le trottoir. C’était l’automne . C’était dans les années 70, quelques temps après la guerre du Vietnam. - Tu prends une bière ? L’homme avait un fort accent américain. Ils étaient entrés dans le bar de la Coupole. Elle avait raconté : le premier train pour Paris. Dix huit ans tout juste. Six mois qu’elle vivait à Paris. Elle préparait le concours d’entrée aux beaux arts. Depuis toujours elle voulait devenir peintre. - Je pose pour payer ma chambre. J’aime être des deux cotés. Quand je pose je pense aux dessins que je ferai. Quand je dessine je peux sentir la pose sous ma peau. L’américain l’écoutait, coudes posés sur le rebord de la table. Parfois son regard s’absentait. Il fumait de drôles de cigarettes, épaisses, couleur maïs. C’était un homme massif d’une trentaine d’années,
des pommettes hautes, une tignasse claire. Des traits comme posés en aplats. Des yeux noirs. Noir ivoire. Une touche de bleu elle aurait ajouté, une touche, écrasée avec l’index. Il avait traversé l’atlantique coincé entre deux containers. Il avait voyagé en Europe. Dormi dans la rue à Barcelone. Repeint des appartements à Berlin. Débourré des chevaux à Cork en Irlande. Il avait habité un village des Pyrénées. Ramassé des fruits dans le sud vers Aix. Il avait aimé chanter en provençal, en portugais. Le Fado, même la Marseillaise. Des semaines sans dessoûler. Il était à Paris pour ses photographies. - Tu es photographe ? Chez moi il n’y avait pas de photographies. Ces objets ne me sont pas familiers. - Mes négatifs je les ai tous donnés à une agence ce matin. Ils avaient marché jusqu’au jardin du Luxembourg. Contourné les grilles qui ferment à la tombé du jour. Ce bassin et ses chevaux de pierre ; ce couple posé au centre des lignes de fuite. Les arbres se fondaient au ciel brun. Elle avait suivi l’américain jusque dans cette pension de la rue campagne première où il avait sa chambre. Une chambre au quatrième étage avec un plafond bas et une lucarne qui donnait sur le ciel. Un ciel électrique dégradé au noir. Comme une chambre de poupée. Tapissée d’un motif floral, des roses en bouton d’une couleur fade. Le lavabo frôlait le lit. L’armoire de toile et le fauteuil se serraient sous une reproduction de danseuses en tutu. Il y avait aussi une table minuscule où s’entassaient des livres. Tout s’emboitait dans une économie rigoureuse. Des photographies recouvraient le parquet. Parce qu’elle restait sur le seuil l’américain lui avait dit – Entres. Tu peux marcher sur les images, ce sont de mauvais tirages. Demain je jetterai tout. Cet enfant couché sur le rebord d’une route les yeux clos, le ventre ouvert. Une tache noire comme une nappe d’encre ; le sang noir d’encre dans les gris de l’image. Une femme pendait aux branches calcinées d’un banian. Sa robe avait fondu et son chapeau brulait comme un soleil. Et l’homme empalé, figé à son sourire de cire. Et toutes ces têtes alignées comme à l’étal du boucher. C’était la guerre. La foule riait. C’était là bas au Vietnam. L’américain avait posé ses grandes mains sur le bas de son ventre. Elle s’était allongée sur le lit. Elle avait ouvert les jambes. Il était resté à genoux. Le visage enfouit, immobile. Elle se souvient que des voix dans l’escalier l’avaient réveillée. Elle se souvient du corps affalé sur le dos, le visage révulsé. La sclère brillait dans l’obscurité.

L’américain était mort. Un shoot. Toute la poudre.

À la rubrique des faits divers, on rapporta qu’un américain, un certain John F., un photographe, un déserteur de la guerre du Vietnam, était mort d’un arrêt du cœur des suites d’une overdose. C’était dans une chambre d’hôtel de la rue campagne première. On recherchait une jeune femme, une prostituée supposait-on, la dernière personne qui ait vu l’américain.
— Parce qu’il existe des modèle mort ?

Le vent s’est levé. Elle s’adosse au porche de l’école. Dans un quart d’heure on viendra la chercher. La rue devient grise. Soudain il pleut, une averse comme sur la photographie où l’homme, le sculpteur, le peintre, l’italien des montagnes traverse la rue d’Alésia. Récemment elle l’avait entendu. La voix comme un éboulis de pierre sèches. C’était à la radio une retransmission. Une interview. Il avait parlé de la mort de T …

proposition n° 3

Suivant une légende familiale Else Røde une migrante danoise de trois ans fut enlevée puis élevée par des Sioux. La petite danoise partagerait leur langue et leurs rites pendant onze ans. Else Røde deviendrait Danish-Red-Skin.

Certains racontèrent que Else Røde fut enlevée par les Sioux à l’issue du massacre qu’ils avaient perpétré. La caravane de migrants des Danois remontant vers l’ouest fut anéantie. Else Røde avait trois ans. Ses trois sœurs et sa mère furent dit-on violées puis égorgées. Son père scalpé mourut trainé par un cheval. Else Røde aurait eu la vie sauve parce qu’une coutume Sioux, apocryphe on le sait aujourd’hui, voulait que le dernier soit épargné. Else Røde partagerait 11 années durant la vie de ceux qui l’avaient épargnée.

D’autres dirent que l’enfant s’était cachée dans une malle dont elle aurait surgit tenant
à bout de bras et de force le fusil de chasse de son père. La pointe du fusil trop lourd pour l’enfant obliquant vers la terre. La détermination et la bravoure de l’enfant de trois ans stupéfièrent le chef Sioux qui l’emporta sur son cheval pommelé. L’enfant oublia la langue de ses mères et pères venus par l’océan. Elle vécut onze ans parmi les Sioux, fut élevée comme l’une des leurs. Quand le sang coula entre ses jambes le chef la déposa chez des religieuses qui la vendirent à un bucheron Danois.

Pour d’autres, dont cette aïeule aveugle qui vous tendait des biscuits secs piqués de moisissure, c’étaient des voleurs de chevaux d’anciens migrants devenus pilleurs qui avaient attaqué la petite colonie. Pour Cinq chevaux à bout de souffle ils violèrent et massacrèrent. L’enfant de trois ans qui tétait encore sa mère passa pour morte. Trois jours et trois nuits l’enfant demeura sur le charnier cerné par les vautours et les chacals. Un jeune Sioux du nom d’Epanay trouva l’enfant au visage couvert de sang, elle portait au cou une croix d’or gravée à son nom. Il l’emporta sur son cheval alezan. Le Chef la nomma Danish–Red- Skin. Cette version est à ce jour la plus probable.

Ce qui resta dans les mémoires c’est que Danish-red-skin, elle dont le nom était la peau, la longue femme aux yeux verts qui connaissait la magie de chaque plante et que tous consultaient (le plus souvent en se cachant), se taisait.
On rapporta que Danish-Red-Skin devint mutique parce qu’en elle les langues se heurtaient. Le danois des origines, toutes ces berceuses presqu’oubliée, le Lakota, l’infini variété des chants de la terre des années d’apprentissage et la sécheresse comptable de l’américain (devenue épouse Vindsøke elle décompterait les stères de bois).

proposition n° 2 bis

Elle dessina. Jours, nuits. Elle couvrit les pages de dessins. D’abord elle copia les images des livres religieux. Vierges, saints martyres, christs. Elle copia le visage extatique recevant l’annonce. Copia la vierge allaitant et les enfants ailés demi nus qui faisaient ronde. Elle copia les saints aux yeux écarquillés sur des cieux toujours bleus. Dans leurs cadres minuscules les étoffes se déployaient autour des corps mystiques. Ce Jésus de douleur dont les suaires drapés la fascinaient, ces étoffes comme d’eau. Leurs plis tumultueux, elle copia. Un jardin ouvrait la page d’un livre. Elle reproduisit la végétation naïve mais luxuriante. Ces fleurs, cette rivière, ces bêtes au regard tendre et l’arbre, celui de la tentation où comme sur un papier mural les fruits se démultipliaient, toujours les mêmes. On ne voyait pas Ève, ni Adam. On leur cachait la chair nue ; elles qui se lavaient enveloppées dans des chemises de drap blanc. Elle passa de longues heures dans ce jardin qui infiniment reproduit échappa à son modèle. Elle inventa. Elle broda, goutant une liberté qui lui sembla sans fin. Les fruits s’étaient changés en visages, les fleurs en animaux hybrides, un arbre aux bras multiples traversait des nuées d’or, la rivière coulait, rouge. On voyait des oiseaux à têtes d’enfant, un serpent couronné ...

Les religieuses exposèrent ses dessins mais comme modèle d’insanité. Elles lui commandèrent de les réduire en fragments minuscules qu’elles déverseraient dans le poêle, puis de prier toute une nuit, à genoux, dans l’angle d’un mur nu.

Ses camarades chuchotèrent. Elle avait bouleversé la monotonie de leur vie recluse.
 On parla de ses dessins et de leur imagination merveilleuse. On se raconta ce qu’elle avait dû détruire. On la plaignit et on l’envia.
 Elle retourna alors son crayon vers les visages qui vivaient autour d’elle. Elle observa. Vola le papier jusque dans les cuisines, rebuts de pains ou de viandes qu’on livrait enveloppés. Elle attacha entre elles les feuilles dérobées. Dessina. Le plus souvent elle devrait se cacher.
 La semonce brutale des religieuses avait-elle brisé son imagination ? Elle ne s’affranchirait plus du réel. Elle croqua avec une application documentaire. Elle voulait qu’on reconnaisse l’une et l’autre, qu’on puisse nommer chacune. Journal en image. Journal d’une vie recluse. Ses carnets gardaient trace.

proposition n° 2

Rue d’Alesia il pleut. Trombes d’eau. Les voitures passent en trombe. Elles éparpillent le rideau d’eau. Un homme, un seul, enfoui sous une gabardine. Plus une boucle qui passe, le nez seul. Deux manches vides qui balancent. L’homme c’est à grandes enjambées qu’il avance. Son pantalon et ses chaussures régurgitent une boue grise. Il trouve un porche où griller une gitane. Une maïs. Il se plaque aux moulures, sort le feu, attise la braise. Une cigarette trop humide pour être bonne. Il regarde la rue surfilée de lignes d’eau. Quelqu’un passe. Parapluie noir, le vent force les membrures. Quelqu’un. Claquement de talons en bobine sur le martellement du rideau d’eau. Une femme, deux traits noirs. Silhouette calligraphiée. A peine ébauchée elle s’évapore. L’homme a claqué la porte de son atelier. Il a laissé la palette de gris et d’ocres, les Martres et les Petits gris. Il a laissé le bloc de terre sous le lambeau humide. Il ne dormira pas. Il entre dans la brasserie. Il commande du rouge en ballon. Le serveur lui refile toujours des coups en plus. L’homme offre un dessin. Une tête avec de grands yeux, un buste aux seins étroits. C’est à la mine de plomb ou au stylo à bille. Il déchire la nappe gaufrée. Trois heures du matin. Il ne dormira pas. Peur du noir. Le filament de l’ampoule veille. Ne dormira pas. Respire l’inconnu d’une chambre de passe. Enfouit sa tête dans l’ouverture. Enfouit sa tête au point d’intersection des fuseaux de Diane. Dort une heure. Un somme de bête. Une heure. Il est prêt. La chaise est vide. La chaise avec en fond les griffes et les éclaboussures. Silhouettes jetées au mur, jambes en compas, bustes obliquant, têtes enluminées au plâtre mort. Mur palimpseste. Comme sous le caillou énorme des jeux de l’enfance. Comme sous le rocher creux. Comme.

Une palette grise, noire, ocre. Une motte de glaise. La rouge ou la grise ?
A 7 heures comme tous les soirs l’homme a claqué la porte de l’atelier.
Il ne dormira pas.
Rouges en ballon. Le serveur lui refile des coups en plus. L’homme paye parfois en nappe gaufrée. Une tête, un buste aux seins étroits, à la mine de plomb.
Il ne dormira pas.
L’homme pousse le verre de la brasserie. Ressort.
Trois heures du matin. Il ne peut pas dormir. Peur du noir. Ce filament de l’ampoule toujours allumée qui lui est un astre.
Respirer la nuit. Respirer dehors. Respirer l’inconnu des chambres de passe.
Enfouit sa tête dans l’ouverture. Enfouit sa tête au point d’intersection des fuseaux de Diane. Humide. Chaud. Noir lumière. Enfouit sa tête dans l’ouverture. Là.
S’il a fermé les yeux ? Un somme de bête. Il dormira une heure. Une heure. Il sera prêt.

Une chaise vide encore. Une chaise avec en fond de larges éclaboussures. Comme d’une grotte. Silhouette jetée au mur, debout, jambes en compas, obliquant. Têtes griffées. Nez devant. La lumière goutte…

proposition n° 1

Une ville. Semblable aux autres, invisible comme elles. La grande rue va au quai. L’océan borde. S’il rue l’eau prend la rue. Fissurés et salés des murs blanchis au plâtre mort. De l’aube à la tombée du jour départs, retours, débarquement. Casiers en chaine.
Quelqu’un arrive. Toujours quelqu’un arrive. Ce n’est pas un théâtre. Il n’y a pas de scène. Quelqu’un arrive et il fait doux encore. Quelqu’un se glisse dans la chaîne. Gagne une place. Gagne un nom. La pêche ruisselle. Bleu relevé. Doigts fendus. La peau se couvre d’écailles. Quelqu’un est venu pour ne plus repartir. Et chacun fait silence.
Il y aura une nuit de fête, criblée d’ampoules. Le vin acre qui est blanc. La danse. Les flammes. Il y aura une nuit de fête jusqu’à la corde. Jusqu’à la croix.

Il fait si beau qu’on s’est posé dans la lumière malgré le gel. Moins dix degrés annonçait la radio. Arrêt de bus. Emmitouflés. Eux deux. Etrangers l’un à l’autre. Venus pour voir. Des heures déjà. Voir dehors. Voir. N’attendent pas. Aucun bus qui passe. Longue file d’automobiles à l’arrêt vitres couvertes de givre, rien qui bouge à l’intérieur. Autour, les immeubles penchent. Balcons de verre comme passé au sucre. Une nacelle tape. Vide. « Trois semaine qu’elle tape, le laveur de vitre doit être mort ». Quand L’homme du troisième étend son linge. Le linge fume. Une chemise pend à la parabole. Au balcon du deuxième quelqu’un disparait sous la fumée augmentée d’une cigarette. Et ce chien qui hurle « Le gardien on ne sait pas bien s’il est parti » elle dit. « D’autres sont morts qu’on a pas enterrés », elle dit, la femme du banc, celle de l’arrêt. Elle causerait bien encore à l’homme du banc, celui de l’arrêt. Mais il va se lever et partir.

Il y a une paire de lunettes. Une paire à double foyer. Un réfrigérateur qui glousse comme une poule. Une pomme en nature morte. C’est au rez-de-chaussée d’une maison. Cuisine et garage. Le père passe, c’est son jour. Prendra la voiture parce que c’est son jour. Et les enfants parce que c’est son jour. Un sac de piscine, une robe à l’envers. Une photographie. « Nous avant ». Puis cette averse qui inonde le garage parce que rien comme promis n’a été réparé. Et les coups à la porte, leurs voix douces. Il y aura le couloir, les objets qu’on vous rend. Une paire de lunette qui n’aura pas été brisée.

La rencontre d’un enfant mort et d’un sans abri. Une forêt où les oiseaux tombent des arbres comme des feuilles.

Le trottoir file droit. L’homme a de l’avance sur moi mais il marche d’un pas régulier. Il bifurque vers la rue Haute. Nous croisons des chiens étiques. Des braseros fument, L’alcool chauffe à blanc. Toutes ces ombres qui s’accolent aux vitrines, les femmes résillées vous détournent d’un claquement de langue. J’attrape au vol une cigarette ; les vendeurs à la sauvette c’est par un cadeau qu’ils vous accrochent. Les sentes puent le fer. Les murs dégorgent. La brique suinte. Je trébuche sur une amas de chiffons, une femme dort dans le caniveau et son chien braille. Ça me rappelle une histoire. À l’époque, on trainait en bande. Provoquer, chaparder c’était le truc ; à qui en ferait le plus. Il y avait une femme avec des chats sur le trottoir de la piscine municipale. Quand vous passiez elle vous invectivait. J’avais baissé mon pantalon et je lui avais montré mon cul. Après on lui avait jeté des pierres. Je ne sais plus qui de la bande a attrapé un chat et lui a fracassé la tête sur le trottoir. Après on a couru jusqu’au bois et j’ai vomi sur mon pull neuf.

Un torse de jeune fille découpé à la hache. Peau et blondeur diaphane. Seins menus. Les ossements font ronde. On voit des fleurs, des feuillages comme sur une planche de botanique. Un lièvre court.

Un arrêt en pleine voie. Eux en ligne. La sclère déchire la peau noire. On les montre du doigt. On crie derrière les vitres du train.

Il n’y a pas de rideau aux fenêtres. Tous on été retirés. Fenêtre en miroir, la lampe veille. La maigreur des mains, le visage penché on les voit en reflet. Loin les arbres sont ombres sur ombres. Loin la colline. Loin l’oiseau.

Un couple, ils dansent. On ne voit pas tout de suite, ce sont deux femmes qui dansent. L’oblique des corps. Les robes sont longues. Des ombres les regardent en contrejour de la lune.



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1ère mise en ligne 21 décembre 2018 et dernière modification le 4 mars 2019.
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