Arnaud Maïsetti | Quand la nuit vient [version 1]

« Il avait appris au moins cela, pendant ces heures : la colère, la violence intérieure, muette et immobile. La colère contre rien, la violence sur le temps qui passait toujours semblable, et l’immobilité des minutes qu’il traînait d’une salle à l’autre. »

un autre texte de la revue, au hasard :
Audrey Gaillard, Sylvie Van Praët | Puzzle

 

Personne ne pénètre ici, même avec le message d’un mort. – Mais toi, tu es assis à ta fenêtre et tu rêves du message quand la nuit vient.
Franz Kafka, Un message impérial.

 

Ah ! songer est indigne
Arthur Rimbaud, Comédie de la soif

 

L’AUTEUR

Arnaud Maïsetti, avec quelques autres, restera pour ce qui n’a pas été donné à ceux de ma propre génération, pourtant pas un grand écart : auteurs qui se seraient imposés de toute façon, mais pour lesquels le web a été l’outil même de l’invention d’écriture, l’atelier, l’expérimentation, l’archive. Chaque lecteur de son site Carnets /inaccessible ce soir, mais reviendra vite/) le sait bien, comme les lecteurs de ce Affrontements et des autres travaux numériques d’Arnaud sur publie.net, où il est présent depuis la fondation.

On rappelle qu’Arnaud Maïsetti (sur Twitter @amaisetti) vient de terminer son parcours d’étudiant puis d’enseignant à Paris VII, après une thèse consacrée à Koltès, qui reste une présence centrale dans son travail. Ce saut d’étape n’est sans doute pas neutre dans l’élan actuel de son écriture, entre ville, nuit, exigeant travail sur soi (les lecteurs qui apprécieront ce Quand la nuit vient apprécieront probablement la démarche très proche de Une ville vide, de la norvégienne Berit Ellingsen, tout bientôt sur publie.net). Les passages aux limites qu’induisent Michaux ou Rimbaud aiguisant ici les trois termes. FB.

LE TEXTE

On retrouvera ici à la fois la passion de Maïsetti pour la prégnance de la voix narrative, la continuité d’une avancée par blocs, et la fragmentation par images en zooms resserrés, métros, couloirs de facs, mains de qui vous parle, visage d’un mort, pour une même recherche dans ce qui nous lie au monde et nous en sépare à la fois, où naissent l’écriture et les rêves les plus aigus et sensibles.

Version amplifiée, suite et réécriture : Quand vient la nuit, version d’août 2013.

 

quand la nuit vient | table des 12 textes


- le sommeil
- la chambre
- les universités
- le métro
- les mains
- les arbres
- le journal
- les papiers
- l’amour (1)
- la crise
- les guerres
- enfance (1)

 

le sommeil


Toujours c’est aux carnages qu’il pense avant de s’endormir. Dès qu’il ferme les yeux, il lui en vient dix, cent, mille. Pas besoin d’effort, c’est là, dès les yeux fermés. Les corps tombent, tout va bien. Quand le sang coule, il dort déjà. Parfois c’est lui qui frappe, parfois c’est un autre qu’il voit de près, de dos, son bras qui va s’abattre, et de l’autre côté du bras, les corps transpercés qui s’effondrent, le cri qui dure après la chute, les foules qui replient en désordre, courent, se bousculent, les hurlements. Tout cela l’apaise tant. La chambre autour du lit est là. Et la fenêtre aussi, les rideaux qui laissent passer la noirceur de la nuit mal éclairée. Lui il dort. Si on s’approche, on ne le voit pas sourire. On ne voit rien. Sur son visage aussi il dort. Et le lendemain, sous la douche, le métro, dans la rue pour aller, ou les cafés, il y pensera parfois. En regardant les gens, persuadé qu’eux aussi, tous, ne peuvent pas trouver le sommeil sans penser aux carnages. C’est ainsi qu’il se sent lié à eux. Cette pensée est passagère. Elle s’efface dans l’indifférence générale qu’il éprouve habituellement à leur égard. Mais dans le secret que tous partagent avec lui, il se sent du moins légitime d’habiter le même monde qu’eux. Quand il termine son café, qu’il dépose les pièces de monnaie sur la table, c’est cela qu’il paie aussi, l’indifférence au prix du repos, le secret inavouable qui, le soir, les enveloppe dans une même image : quand la nuit vient, les corps massacrés en silence.

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la chambre


Il ne s’habille pas pour dormir. Il n’a jamais froid, ici : le chauffage poussé jusqu’à l’étouffement, les couvertures chaudes. Il y a les murs levés autour de lui, et le toit au-dessus de sa tête. S’il a choisi cet appartement, c’est à cause de cela : au dernier étage, on n’entend personne marcher au-dessus du plafond, il n’y a que le ciel. À tous les autres étages, il aurait eu la sensation du tombeau. C’est aussi pour cela qu’il est nu ; dans les tombeaux, allongés, ils sont habillés. La chaleur des appartements dessous monte jusqu’à lui. Il n’y a pas de vue. Il n’est pas là pour la vue. En face, c’est d’autres immeubles, les mêmes que le sien. Parfois il voit le type en face, fumer sa cigarette à heure fixe. Le soir, on ne remarque qu’un point rouge. Mais quand il fait nuit tard, on peut voir la couleur de ses yeux. Il évite de les croiser, ce n’est jamais très agréable de se regarder à distance, dans ce miroir tendu au-dessus de la rue. Une fois pourtant il s’en souvient, le geste lui a échappé. Il était assis à son bureau, écrivait, et sans raison, il a tourné la tête : il l’a vu, le voisin, qui fumait, et le regardait, lui. Alors paume ouverte vers le voisin, sa main s’est levée, et légèrement il l’a remué. Le voisin a répondu par un geste de la tête, unique. Il est resté ainsi, quelques secondes, puis s’en est voulu amèrement. Il avait résisté jusqu’alors, et ce simple geste avait tout détruit, tout pour toujours. Le voisin aussi, peut-être, avait pris mesure de l’irréparable : il avait disparu derrière ses rideaux. Lui demeurait seul, stupidement là, lié à l’autre dans sa solitude, l’autre dont il ignorait le nom et qui n’était même plus là pour partager cette solitude. Ce qu’il avait échangé, il l’ignorait aussi. Peut-être était-ce la solitude de l’autre, dont il sentait le poids désormais que seul, il se tenait là, sous la nuit qui ne tombait pas. C’est par des signes comme ceux-là qu’il savait qu’il appartenait. Il avait eu envie d’une longue douche, ensuite, brûlante, plus brûlante que la chambre, et aussi de dormir, vite.

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les universités


Il passe devant parfois. À chaque fois le souvenir s’éloigne. Ce n’est pas si ancien pourtant. Sans doute, s’il entre, comme une bouffée d’air cela reviendrait. Tout serait resté à la même place. Il s’en boucherait le nez sans doute aussi, comme devant un cadavre de bête on reste immobile avant de regarder à l’entour et chercher où l’enfouir un endroit qu’on ne trouve pas. Les longs couloirs, les fenêtres hautes qu’on n’atteint pas du regard, les angles droits qui débouchent sur les mêmes couloirs creusés de mêmes fenêtres et sur les murs des toilettes les inscriptions obscènes, tous ces bruits de fond comme un endroit de passage où l’on ne ferait que passer tout le jour. Des cours, des paroles qu’il avait sans doute dû entendre, des mots qu’on lui avait appris aussi, rien. Mais le bruit des passages, l’image des couloirs vides et soudain pleins quand l’heure sonne puis quelques secondes après de nouveau vides, et la sensation du poids du jour surtout, oui. Comme au fond de la gorge, ce qui jamais ne s’expulse. Deux ans seulement passés là, ce n’était pas grand-chose, et pourtant. Une fois, il avait rencontré quelqu’un qui y était depuis plus longtemps, tellement longtemps qu’il avait fini par y enseigner. C’était un soir, chez des gens qu’il connaissait vaguement et qui l’avaient invité, il y avait du monde. Par ennui, et par curiosité, ce qui revient souvent au même, il avait laissé l’autre parler. Il avait quitté la soirée avec le souvenir des mains du type, et de sa voix, placée, sûre, en contrôle pour produire cette mélodie naturelle. Ce qu’il avait dit, ce type, il l’avait oublié immédiatement. Des études aussi, il ne s’en souvient que comme de quelque chose qu’il a oublié. Mais c’est un oubli précis tout de même, fabriqué par les longs couloirs et par les foules de passages sous les fenêtres. Cet oubli était enveloppé d’une colère aussi, d’une violence. Les heures passées assis, à entendre parler, ce n’était rien d’autre que des heures passées ici, et non ailleurs. Ailleurs, il ne savait pas où, il ne savait pas comment, mais c’est comme si ici ne cessait de l’appeler là-bas, où il n’était pas. Il n’aurait jamais su qu’ailleurs aurait été tant désirable sans l’épreuve de l’ici : ailleurs n’aurait sans doute pas même existé. Il avait appris au moins cela, pendant ces heures : la colère, la violence intérieure, muette et immobile. La colère contre rien, la violence sur le temps qui passait toujours semblable, et l’immobilité des minutes qu’il traînait d’une salle à l’autre. Le savoir mort de ceux qui le tenaient comme d’un bien, il savait que c’était un prétexte pour organiser les circulations dans ces lieux, les jeux de pouvoir, et plus haut aussi, dans les sociétés humaines. Les livres qu’on lui faisait lire n’avait rien à voir avec les livres qui avaient été écrits, et c’étaient pourtant les mêmes : personne de dupes pourtant, sur l’usage qu’on en faisait. Lui il les lisait, on lui posait des questions, et il répondait, il avait parfois juste, il avait parfois faux. À chaque fois, le sentiment de répondre à côté. À chaque fois, la colère de n’être pas ailleurs. Il en avait éprouvé une profonde haine, sans acte, toujours de silence, plutôt comme une nausée qu’on retient dans la bouche avec la salive, et qu’on avale parce qu’elle n’est pas assez âcre. Il n’en tirait nulle gloire, aucune supériorité. Seulement un jour le jeu lui avait paru trop cynique. Il avait découvert dans quelques livres, pas beaucoup, la peine de vivre nommée enfin. C’était une saison, une seule, il avait lu ces livres coup sur coup, et surtout un, avec le stylo à la main, qui soulignait. Le livre appelait. Le livre disait tout le contraire de cette vie, et le contraire aussi de l’endroit où on enseignait le livre. Mais ce n’était pas pour cela, au fond il le savait, qu’il avait un jour quitté ces couloirs ; c’était simplement parce qu’il n’y avait pas vraiment de raison valable de continuer à s’y rendre. Il se souvenait pourtant qu’un soir, dans les derniers jours de sa vie d’étudiant, il s’était promis que, l’instant où il en sortirait, il ne passerait plus devant cette façade sans cracher sur le sol. Quand il se souvient de cette promesse, il a un peu honte de lui : honte d’avoir accordé un soir une telle importance à ces longs couloirs d’ennui. La seule chose qu’il conserve, c’est la tendresse pour les inscriptions obscènes. Et il s’éloigne persuadé d’être au moins du bon côté des murs. Il essaie de se souvenir des livres, au moins, qui avaient tant compté : mais cela aussi, il l’avait oublié. Sauf un, le livre qui était devenu illisible sous les coups du stylo – il ressemblait un peu alors aux inscriptions obscènes sur les murs qui semblent griffonnés avec les ongles, les dents, et qu’à force d’être recouvertes les écritures ne laissent voir d’elles que les griffures, la trace, et jamais l’empreinte. On a l’impression que le mur ne tient plus droit que par ces mots rongés, creusés en lui comme des caresses sous le forme d’insultes : le livre aussi avait fini par compter moins que les mots écrits sur lui, qui étaient devenus à leur tour illisibles et avaient fini à leur tour par compter moins que ce mouvement qui les avait produit, alors il pouvait bien pleuvoir sur le livre, ça n’aurait rien changé, seulement gonflé davantage les feuilles et dessiné sur les griffures d’autres cernes, d’ailleurs c’est sous la pluie aujourd’hui qu’il passe devant la façade, pas besoin de cracher.

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le métro


Les deux types sont au fond de la rame, vide, sauf lui qui est assis de l’autre côté. C’est tard, très tard, sans doute les deux types pensent qu’ils sont seuls. Ou alors ils l’ont vu, assis, de l’autre côté de la rame, et l’ont jugé inoffensif, pas même bon à ce qu’on lui fouille les poches ou qu’on l’insulte. Il est aussi peut-être trop tard pour cela. Mais de là où il est, il voit tout, et s’il cherche à se recroqueviller davantage ou être invisible, il regarde, il regarde. Les deux types avec leurs deux chiens chacun parlent haut, une langue incompréhensible, un français haché avec des insultes, des fins de phrases laissées en suspens, et le tout emporté dans la vitesse de leur parole. Le métro s’arrête, ils se taisent un peu, personne ne monte, et quand il repart ils recommencent leur manège. L’un semble avoir le dessus, et l’autre se défend mollement : le premier veut absolument le faire maintenant. Il sort un petit objet en plastique, transparent, et demande à l’autre, qui le refuse, un briquet. Chamailles. On marchande. À l’issue de la transaction (mais de quoi, impossible de savoir, lui au fond de la rame n’a rien compris, et c’est allé si vite), l’autre lui tend le briquet, s’assoie et regarde son ami allumer la pipette en plastique, inhaler à grandes lampées la fumée noire du caillou. Quand il a fini, il redresse la tête, ses longs cheveux, en tresses collées par la saleté retombent sur ses épaules, et ils portent ses mains à ses yeux, rouge de sang. Il sourit à quelqu’un qui n’est pas là. L’autre, le Noir, prend la pipette, inhale aussi, mais moins, consciencieusement, comme une tâche à laquelle il s’assigne maintenant que c’est son tour. Au fond, assis, lui ne dit rien, il continue de regarder, il attend quelque chose, qu’ils se métamorphosent peut-être. Mais rien, c’est un long silence. Ils sont très calmes alors. Quand le Noir parlera à son ami aux longs cheveux, c’est avec tendresse et grande fermeté cette fois, et lui, au fond, comprendra que c’est ce type tranquille qui, des deux hommes, tenait la main. D’ailleurs, lorsque le métro s’arrête à une station anonyme où personne même le jour ne descend, c’est lui qui dit de sortir, et les deux s’en vont, avec leurs chiens – ce n’est pas sa station à lui, alors il reste, assis dans la rame vide, recroquevillé et mélancolique, agacé ensuite parce qu’il a oublié de descendre trois stations avant.

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les mains


C’est ce qu’il aime le plus, les mains. Quand il est au café, qu’il attend, et même qu’il marche, c’est ce qu’il regarde chez les gens. Il n’aime pas les toucher, il n’aime pas qu’on les touche. Il aime seulement les mouvements des mains, les terminaisons du corps, et cette liberté qui leur semble concédée, sans raison. Les mains qui évoluent sans celui qui les possède tracent dans l’air des dessins pour trancher la phrase ou l’animer, ou au contraire, dire le contraire. Et puis, cela passe le temps. Regarder des mains d’hommes, de femmes, c’est sans désir. C’est simple aussi, des mains posées au bout d’un homme, d’une femme : c’est toujours la même forme, ce n’est jamais la même densité. La main, c’est plein d’histoires aussi. Il suffit de savoir regarder dans la forme d’une main pour approcher la vie de celui qui la possède, une main ne ment pas, non. Adolescent, tombé sur le poignet, il s’était cassé quelques doigts : il en avait gardé une raideur sur certains, et conservé cette habitude de plier et replier ses mains, pour mesurer la résistance. Jamais plus pour lui de geste naturel réalisé dans le prolongement de la volonté, jamais plus de geste sans l’effort, ou la pensée du geste. La douleur avait disparu, mais pas la pensée maintenant qui y reste attachée. Alors quand il regarde les mains des gens, c’est avec nostalgie de la main libre, mais sans envie : c’est avec cette tristesse qui vient quand on sait que le passé a eu lieu et qu’il est désormais fiché à nous comme une blessure sans cicatrice, ou comme un souvenir d’un événement dont il ne reste rien, rien sauf dans le corps sa marque qui fait durer le temps. Il juge toujours les autres à leurs mains, non pas à leur soin qu’ils y apportent, mais à leur manière d’habiter le geste. Les mains des pianistes, par exemple : leur fragilité, leur violence, sidèrent évidemment. Mais les mains des vieillards, davantage peut-être. Ses mains, il n’arrive pas à les regarder comme celles d’un autre : il ne sait jamais si cela le sauve ou le condamne.

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les arbres


Ici nous intervenons sur les arbres. Le panneau sur le trottoir l’avait surpris, et il avait souri. Des hommes sur la chaussée s’agitaient au matin au pied de la rangée d’arbres : le soir tout était fini. Le lendemain, on avait retiré le panneau, et rien sur les arbres, rien de vraiment visible, sauf qu’on avait remué de la terre autour des pavés et cimenté le trottoir. Les arbres dans la ville, il les voit surtout l’hiver, les branches mortes qui montent, et, au tout début, du printemps, quand soudain ils explosent sur le sol en taches d’ombre. Mais sinon, c’est toujours pour lui d’une grande vanité : la plus grande peut-être. Ils ont planté des arbres le long des routes, là où sans doute il y avait eu des arbres en désordre avant la ville, des arbres qu’ils avaient rasés pour construire la ville. C’est dans l’ordre qu’ils avaient planté ensuite les arbres, alignés, et au même moment pour qu’ils puissent avoir la même taille plus tard. Ou alors ils les avaient plantés de cette taille, et eux ne pousseraient plus. Les arbres dans toutes les villes ont la même taille et la même forme, alignés à même distance. Est-ce qu’on sait leur nom ? Est-ce qu’ils portent le même nom dans la forêt ? Puis il pense aux forêts. Il n’en a jamais vu, évidemment. Des bois, oui. Des bois plantés comme des villes qu’on jardine, avec des rangées nettes et des longs chemins comme des rues qui se croisent. Oui, beaucoup. Mais des forêts, avec des arbres qui poussent trop haut et tuent ceux qui les entourent, avec des arbres qui pour prendre l’air du ciel empêchent qu’on respire sous eux, des arbres qui tombent parfois sous leur propre poids, avec du bruit, non, jamais. Ils pensent aux forêts, lentement, au bruit que cela doit faire, les arbres morts. Il y pense quand l’hiver il regarde les branches mortes, ou quand, au printemps, on les rénove pendant les heures de bureau.

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le journal


Tous les jours il lit le journal, le matin autant que possible parce lorsque midi est passé, le monde a basculé déjà ailleurs, c’est un autre présent. Le journal, c’est d’hier, et le matin lui appartient. Il le lit surtout pendant les temps morts des transports, quand il doit attendre, quand il n’y a rien à faire entre deux choses à faire : le journal passe le temps. Dans ce passage, ce qu’il lit, il ne le sait pas très bien. Les nouvelles pourraient venir d’ici, ou d’ailleurs, il ne voit rien autour de lui qui leur ressemble. Elles pourraient avoir été écrites de longtemps, ce n’était qu’une question de nuance. Il comprend bien que c’est là que semble avoir lieu le présent, là qu’il s’écrit, et qu’il s’est toujours écrit, là dans les journaux qu’on l’a inventé sans doute. Peu importe ce que le présent disait précisément, il le disait toujours avec dans la voix les accents d’un même relative scandale dans l’organisation de la réalité, d’un même désenchantement quant à la possibilité de l’infléchir, et avec la même certitude pourtant improbable qu’à force de temps le présent pourrait devenir celui qu’on aurait choisi. Cela se lisait tous les jours depuis toujours, et c’est ce qu’il lit encore tous les jours, depuis des années. Dans les journaux, on mesurait le temps, on en fabriquait la disparition aussi. Pour remplir le journal de nouvelles, on ne pouvait se permettre de compter sur le temps long des choses qui adviennent. Enfin, pour lui qui connaît quelques journalistes, c’est surtout une façon de comprendre la réalité qui se faisait et se défaisait chaque jour. Des événements historiques, il n’en a pas connu beaucoup. Des avions qui s’écrasaient à la télévision, et des victoires sportives, c’était peu. Pour le reste, il a l’impression que les journaux ne cessent d’annoncer un chaos qui ne vient pas vraiment. C’était donc presque toujours une déception de voir que le gouffre dans lequel on est inévitablement appelé, on l’évite à chaque fois, et qu’on n’est jamais au rendez-vous du chaos. Le chaos reviendrait bien sûr, il était si désirable, les jours, les mois, les années suivantes, mais peu à peu, il craint qu’on perde foi en lui. Aujourd’hui, il n’est pas sûr d’y croire d’ailleurs, et comme toutes les promesses, il se surprend d’être déçu le jour de leur formulation, sûr qu’elles ne seront jamais tenues. Peut-être le chaos passera-t-il sans qu’on le remarque, tandis qu’on sera trop occupés à en inventer d’autres ? Peut-être est-il passé déjà ? À cette pensée, il ouvre les pages Sports, les résultats sont tout aussi décevants, mais au moins certains, irréversibles, et les défaites les plus terribles ne sont toujours que des veilles de victoires. Bien sûr, les victoires n’apportaient plus de joie, seulement le soulagement d’avoir évité la défaite. Défaites et victoires étaient dérisoires dans la marche du monde, comme tout ce qu’on lisait dans les journaux : et comme cette dérision valait les autres, elle était peut-être la marche même du monde. Enfin, le soulagement des victoires, comme le chaos, était toujours provisoire. Pour le savoir, il fallait lire le journal, demain, qui lui donne des nouvelles du jour d’hier qu’il passait à attendre.

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les papiers


Aucune ruse pour en venir à bout, et il en a pourtant essayé des dizaines. Les papiers que l’administration demande, impossible de comprendre comment faire. Répondre immédiatement, mais il n’avait pas toujours les justificatifs sur le moment, il fallait les demander, et alors tout devenait d’urgence relative, et la loi qui soutenait l’édifice perdait tout efficacité. Les classer selon leurs degrés d’urgence dans un grand carton posé sur la table basse à l’entrée, mais cet endroit dans la chambre était vite devenu le lieu où poser les papiers, quand ils arrivaient, et formaient ce tas qui le jugeait méchamment quand il était assis au bureau. Ou bien fixer un jour hebdomadaire qui serait celui des comptes à apurer. Mais ce jour était devenu le huitième de la semaine, celui qui reste après la vie quand il faut prendre le temps de prendre ce temps. Surtout, c’est le sens de ces papiers qui reste une énigme. Il s’interdit de tomber malade pour cette raison. Et quand par malheur il doit consulter un médecin, c’est là qu’il réalise surtout combien l’ordre du monde ne fonctionne pas. Les papiers qu’on lui demande n’existent jamais, et ceux qu’il possède ne sont d’aucune utilité véritable. Il rêve parfois devant le génie qui a fabriqué cette réalité sociale, mais il envie peu la science de ceux qui savent la décoder. Il sait bien que ceux qui le prétendent mentent, qu’au mieux on peut arriver à la déjouer, mais c’est toujours elle, la réalité sociale, qui l’emporte. Lui ne sait ni décoder, ni déjouer, il reçoit les papiers, c’est tout, et semble de moins en moins comprendre comment cela fonctionne, et ce qu’on attend de lui. Il retire de grandes fiertés quand il parvient à donner le change de cette organisation forcenée. Ces moments sont rares. Il en a acquis le désir de l’invisibilité : celui d’être absent de tous les registres, de toutes les réclamations. Mais d’autres soirs, plus féroce encore, il pense le contraire : il imagine un agencement totalitaire et enfin efficace, une seule carte magnétique qui réunirait toutes les informations nécessaires à l’administration, mise à jour en temps réel, carte de crédit et carte d’assurance, carte de transport, carte maladie, carte de réduction, carte d’électeur, carte pour tout ce qui se rapportait de près ou de loin à une vie sociale. Bien sûr, c’était cette carte qu’il perdrait même dans son imagination, avant de l’utiliser une fois. Les frissons étaient réels, alors il renonçait à cette idée. Ce matin, il se décide à regarder dans le grand carton où sont amassés les papiers importants. Il contemple le tas de feuilles où est sans doute assemblée une part de sa vie, celle qui est la plus tangible, celle qui le fait exister aux yeux des autres, celle qu’il saisit le moins. Il verse une bouteille d’eau entière sur elle. Le téléphone sonne.

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l’amour [1]


Le train était parti à minuit vingt-sept, peut-être minuit trente-sept, il ne sait plus maintenant.

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la crise


L’ordre normal des choses depuis qu’il était enfant, c’est ce que partout on nomme la crise, et c’est toujours source pour lui d’un étonnement profond, amusé, perplexe surtout. La crise, ce n’était pas ce moment inattendu et brutal quand tout se renverse soudain et se crispe, non, c’était juste l’histoire de notre présent depuis toujours et jusqu’à sa mort, il n’y avait pas de raison de penser le contraire. De la crise, on ne voit pas les effets, puisque c’est toujours ce qui organise le mouvement, son immobilité. Les journaux rappellent souvent le mot, mais personne pour se souvenir du mot qui dit le contraire, alors à quoi bon ? Dans une gare minuscule, il y a longtemps maintenant mais c’est vif dans sa mémoire, il avait vu un homme, tout au bout du quai, avancer, tituber, puis soudain, dans un tremblement de tout le haut du corps alors que les jambes s’étaient figés, il avait basculé, enroulant son corps au-dessus de lui-même, et il était retombé dans le bruit de fond de la gare, sur les rails. Lui s’était précipité, mais il était loin, et d’autres avaient été plus rapides qui étaient venus auprès, certains pour voir, certains pour l’aider. Il était resté à distance finalement, et regardait. Le visage du type, en convulsant, semblait vouloir rassurer ceux qui s’étaient approchés de lui, et il portait les bras, tremblants, vers eux comme pour leur dire c’est provisoire, ne vous en faites pas, j’ai l’habitude, c’est une crise, j’ai l’habitude : cela ne va pas durer. Cela n’avait pas duré. Il s’était relevé, un peu faible, mais il avait réussi, seul, à remonter sur le quai, et s’était assis contre un pilier pour reprendre des forces. Il disait que cela lui arrivait, que ces crises n’étaient pas graves, qu’il fallait les laisser passer. Il se souvient parfois, quand il marche le long d’un quai, du visage de cet homme, décomposé, les yeux, les lèvres, le front, tout qui remue, et la menace d’un train qui pouvait passer. Il se souvient aussi des bras et des mains tordus, des poignets retournés, mais qui, tendus vers les gens, possédaient encore la civilité, la pudeur, l’assurance : tout cela est provisoire, j’ai l’habitude, ne vous en faites pas. La crise sur le visage, comme une décharge, et le corps qui ne répond plus, qui doit laisser faire la crise le ravager le temps qu’elle s’exécute, le temps qu’elle s’épuise d’elle-même, le corps qui ensuite, se relève après la crise toujours un peu plus faible. Quand il passe dans la ville parfois, l’image lui revient de notre histoire basculée sur les voies, secouée dans ses tremblements, les rictus, et l’œil qui se ferme et s’ouvre seul, les lèvres tirées, et la crise qui cette fois ne passe pas, alors le corps qui continue les secousses comme si c’était son mouvement propre, disant, à ceux qui viendraient le voir pour le secourir, ne vous en faites pas, ne vous en faites pas, j’ai l’habitude, cela va passer, et rien ne passe, alors on s’éloigne, rien ne passe sauf bientôt avec la vitesse d’un train qui ralentit emporté dans son poids quelque chose, est-ce le monde, qui va à sa rencontre, l’éventrera sans le voir, le corps qui peut-être après le passage continuera d’être remué dans ses secousses, et dira, ne vous en faites pas, j’ai l’habitude, à personne qui l’entendra.

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les guerres


Rien de plus lointain que ces guerres. On les livrait pour nous, c’est ce qu’on disait, lui il pense : pas pour moi en tout cas. Il ne connaît pas le nom des pays où on fait la guerre – le nom qu’on leur donne n’est pas le leur, c’est ceux qu’on leur a donnés, nous, et beaucoup de ces guerres se sont livrées à cause de cela, justement. Des déserts au bout desquels il y a des villes remplies comme des pays entiers, il ne connaît rien, n’en a aucune image. Il pense : je n’irai jamais dans ces endroits du monde, qui n’existent que pour cette raison-là, désigner des endroits du monde où je n’irai jamais. C’est là qu’il y a la guerre. Dans des déserts qui ressemblent à des montagnes, et aussi loin des villes que possible pour qu’il n’y ait aucune image. Il n’y a pas de cause à défendre. Il n’y a pas de territoire à conquérir. Il n’y a pas d’ennemi non plus avec des uniformes, des paysans avec des fusils, des femmes armées sous les vêtements comme des bombes. Il n’y a presque pas de mort. Quand il y en a un, c’est une tragédie. En face, il y en a mille, ce n’est qu’un chiffre. En face, ils ne meurent pas, comme nous, assassinés, non, eux sont neutralisés. Eux ont de la mort l’idée de l’espérance, nous, de la catastrophe, personne ne pourra l’emporter sur l’autre, l’espérance sur la catastrophe, personne. Tout mourra, et de l’espérance ou de la catastrophe, rien qui pourrait vaincre, ni faire la paix. On ne sait même pas les noms des batailles, qui avant avaient au moins cette utilité de pouvoir nommer ensuite les rues, les gares, les ponts. Il n’y a même pas de bataille, mais de vastes opérations. Lui, ici, il pense aux opérations, au théâtre d’opérations, comme dieu voit les fourmis. Il pense aux fourmis, comme ils sont dans l’ignorance de dieu. Mais il ne sait pas pourquoi, quand un meurt là-bas, c’est plus qu’une défaite, et il reste longtemps à regarder le visage de l’homme qui est mort, dans les journaux, quand il diffuse sa photo, ou son nom, et son âge. Il sait bien pourquoi, alors il regarde le visage, il cherche à deviner la peur qui l’a saisi, juste avant la mort, et se demande si lui savait pourquoi il mourrait, à cet endroit du monde sans nom, abattu par des hommes qu’il n’a jamais vus que sur des cartes. Il reste longtemps et se demande s’il aurait été capable de cette peur, souvent il dit que oui, et parfois, mais c’est plus rare, c’est plus solide pourtant, il se dit que non, qu’il en aurait été incapable.

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enfance [1]


Enfant, il se souvient des immortelles, l’odeur sur les doigts, et, immédiatement après l’odeur : la soif. Les champs d’immortelles. Il ne connaissait pas le nom alors, il l’a su bien après, quand il en était loin. Et le nom des immortelles, ainsi nommé, nommait aussi que l’enfance s’était soudain déchirée de lui, et qu’il ne possédait plus que le nom des fleurs et plus jamais l’odeur des fleurs. S’il peut se souvenir de l’odeur, il ne peut pas la nommer, la décrire : comment on décrit une odeur ? Enfant, il se souvient de la chaleur sur les immortelles, et qu’il lui appartenait. Maintenant, quand il pleut en plein été, c’est sur la ville, et lui la regarde tomber en attendant qu’elle passe. Enfant, les champs d’immortelles, il s’en souvient comme de la mer, c’était étrange d’y marcher, jusqu’aux mollets son corps plongé dans le bleu, le vert, le vent qui fouettait sur la peau toute une odeur salée. Enfant, il disait en ouvrant le poing : tiens, je t’ai fait un bouquet d’immortelles. Mais il ne savait pas que cela s’appelait des immortelles, alors peut-être qu’il faisait seulement le geste de tendre les brindilles, et les mains noires, qu’il souriait dans l’ignorance du nom.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mai 2013.
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