contribution auteur | Lamya Ygarmaten

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Lamya Ygarmaten a notamment participé à la revue On Orient. Voir aussi récente lecture à L’Odyssée du livre. A accompagné résidence d’écriture F Bon au lycée Fernand-Léger d’Argenteuil. Son site et projets en cours : Entredeuxoeuvres. Voir aussi son Instagram ou la suivre sur Facebook : Ya Lam.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Retour à la salle de classe, après CDI, plus d’étagères autour, toujours des tables, parfois en rang, à l’ancienne, verticalité du professeur, parfois, pour besoin de pédagogie nouvelle, les tables comme au CDI, en carré, des petites îles, les unes face aux autres, les yeux dans les yeux des élèves. Le retour à la verticalité parfois étrange, pas évident, on termine discussions entamées dans le couloir, entre CDI et salle C109, des cris et des rires, parfois des cris pour de vrai, maintenant ils sont tous assis et attendent en bavardant ou simplement bavardent sans vraiment savoir pourquoi. Moi ma mère j’écoute toujours tout ce qu’elle dit, leurs bavardages au-delà des bruits de trousses qui s’ouvrent, elle te dit alors d’écouter le professeur Bassa ?, elle baisse les yeux, air amusé malgré tentative de renfrognement. Les classeurs sont sur la table, ils écrivent le titre, des classeurs ne sont pas droits, beaucoup sont penchés, ils sont alors rappelés à l’ordre, on ne sait pas vraiment pourquoi on leur demande à ce que leurs classeurs leurs dos leurs mains soient droites, eux ne savent pas pourquoi, comme si un dogme parlait à notre place, salle de classe, on leur demande que leur classeur soit droit, eux ne savent même plus écrire, viens au tableau écrire le titre : l’amour, l’élève, gênée, les mains le long du corps, paumes collées aux cuisses, va vers le tableau, écrit la moure, pourquoi je lui ai demandé de se tenir droite, elle écrit la moure, en a-t-elle manqué à ce point ? Elle écrit la moure, règle du féminin assimilée, c’est déjà quelque chose, elle écrit la moure, et je lui demande de lire du Molière, c’est le programme, c’est le dogme, je lui demande de s’asseoir, je raconte alors Molière, ah Armande c’est une meuf, je ne leur demande pas de comprendre seuls, j’accompagne, bah madame c’est le feu en fait, Henriette, elle a le démon !

source de l’apocryphe
Il regarde le plafond, une fois encore, une fois n’est jamais de trop, il regarde le plafond, élément essentiel, fondateur alors qu’il n’est pas à la base. Les yeux haut, petite gymnastique, cherchent les tâches, les jaunissements, les fissures du temps. Heureusement qu’ils peuvent, affairés là-haut, occupaient à autre chose l’attente. Heureusement, encore une fois, qu’il y a un plafond, se dit-il. Pourtant le plafond cache, cache les nuages, cache l’immensité, cache le véritable infini contre l’attente qui semble sans borne, un plafond alors, c’est ce que la porte des caniches est à l’amour… il se souvenait de ces mots de Céline.

source de l’apocryphe (apocryphe de l’apocryphe 3)
Odessa était touchée de voir que son idée de traduction avait intéressé le bouquiniste, elle est sortie les bras toujours chargés mais l’esprit un peu plus léger de sa boutique, et le regard souriant de ce vieux monsieur l’avait accompagnée jusque chez elle. En ouvrant la porte de son appartement, difficilement car l’accès commençait à être bloqué par les monticules de papier, en se faisant pas à pas un chemin, se cognant contre des coins, repoussant de la pointe des pieds des tas de livres et de journaux, à mesure qu’elle avançait, le sourire s’effaçait, pour disparaitre complètement, et laissait place dans son esprit à une sorte de mousse filandreuse, gluante, trouble, un entrelacement, un enchevêtrement, une sorte de masse organique miroir de son lieu de vie.

proposition n° 8

Paule Basil

Paule se souvient très bien d’elle, c’était sa dernière patiente. Paule était aide-ménagère mais elle aimait bien voir les personnes qu’elle aidait dans leur quotidien comme des patients, ils ont besoin de moi plus que je n’ai besoin d’eux, ils souffrent, voyez-vous. La dernière, c’est celle qui souffrait le plus. Elle n’aime pas s’en souvenir, Paule.

Marcel Dinan

Né à Bagneux, en 193.. ? D’abord instit, Marcel a décidé de changer de voie dans les années 80. Cela faisait maintenant une quinzaine d’années que ce petit homme, veuf, de 65 ans, s’occupait de ses rayons de vieux livres, qu’il rachetait et revendait, toujours avec le même plaisir. Il rentrait le soir, à bicyclette, nourrir ses chats. Parfois il en souriait, il avait des habitudes de vieille fille, ses chats, ses livres, ses tisanes.

Taieb Khelfounen dit « el Desdichado »

Né à Alger en 195... ? Jeune bachelier, réussite de sa famille, a été envoyé par bourse, en Allemagne. Abandonne vite les études mathématiques, se nourrit de philosophie et de drogue. Tempérament calme, regard de bel enfant gardé jusqu’à la fin, devenu serveur pour ne vivre plus que de livres et de boissons fortes. La vie, trop dure pour lui, il perd son premier amour, son amour d’enfance, laissé au pays, il n’y reviendra que peu. Finit par mourir seul, dans son appartement, l’odeur aura interpelé les voisins.
C’était le cancer, il ne voulait pas en parler.

proposition n° 7

Le lieu où j’écris, je l’habite davantage en rêve. Il est le matin, tôt, avant que tout ne s’éveille. Plus jeune, il était aux environs de 6 heures, aujourd’hui, avec le monde qui se rétrécit et qui assaille, je l’imagine davantage une heure plus tôt – pourquoi pas deux. C’est le temps de l’écriture, et celui aussi de la lecture. Le lieu, c’est soit le lit encore chaud parce que dehors froid, ou mieux, une table, un café, des feuilles partout, des livres partout, et, quand j’imaginais du papier, je vois maintenant la lumière de l’ordinateur. Il n’a pas forcément de musique, le lieu où j’écris, ou alors de la musique sans parole, ou alors Oum kalthoum. Il n’y a pas beaucoup de lumière, c’est marron, beige, il fait un peu frais. Je l’habite en rêve mais il reste souvent inhabité. La réalité, ces dernières années, c’est le sommeil difficile à couper si tôt, c’est des phrases écrites, comme quand étudiante, entre deux phrases du prof, c’est des phrases écrites sur le téléphone, ou sur pc sur genoux, dans le RER ou le métro. La plupart du temps. Et les visages autour sont stricts et fermés. Ils imaginent peut-être que j’écris un post instagram avec un selfie ou un sms à une amie, ils se disent peut-être que j’écris un rapport pour un quelconque patron, en revanche quand j’ai des copies à corriger, ils ont tous ce petit sourire en coin, tout de suite une complicité parce qu’ils ont tous eu un professeur, quand j’écris en revanche, ils restent renfrognés, mais le lieu où j’écris, en réalité, j’en rêve toujours, et c’est toujours lui dans ma tête quand j’écris. Lui statique, quand je me déplace, ses odeurs et ses matières, et le silence, le silence dans ma tête.

J’écris le plus dans les transports en commun parce que les phrases viennent souvent seules et dans une urgence, celle qui pousse à franchir les portes alors qu’il y a signal et qu’il y a risque inconscient de se pincer les doigts comme le lapin. Je me précipite vers le point, puis je ferme tout, clap ordinateur, et je tire la sangle du sac, et frottements écharpe sur manteau et bonnet sur tête, et je saute sur le quai. Pour aller prendre un autre métro, ou RER, ou train.

Quand je lève la tête, parfois, de mon livre ou de mon écran, le livre est comme l’écran, je vois leurs visages à tous dans un tourbillon, et je ne peux pas m’empêcher de les imaginer tous, quelques heures plus tôt, ou quelques minutes, encore dans leurs draps, à chacun, tous ces draps, ces coussins, les couvertures, les lits, tout ce qui a dû être acheté installé, les quatre murs autour de chaque installation, et ça tourbillonne, cette reproduction à l’infini, tous, les mêmes gestes chaque matin, et comment tout cela tient. L’angoisse, alors. Quel sens à tout cela. Aucun moyen de s’en échapper vraiment, nous nous écartons des grandes foules comme on s’en écarte.

Parfois je rage contre moi-même, de ne plus avoir cette énergie de me plonger dans un livre, je condamne la modernité, les portables et le reste, je veux un autre rythme, une autre consommation, un retour à la lenteur, je veux manger local, je me nourris de hashtags en voulant lutter contre l’industrie du hashtag. Je rêve de quelque chose qui n’a jamais surement existé ; je prends un carnet et me force à la discipline, à un retour à un avant, je prends un carnet et me promets solennellement de le remplir au quotidien, d’y tenir mes pensées, et tout ce que je découvre, je rachète un stylo qui va se perdre encore, je salis deux pages du carnet. Devant mon lit, ma bibliothèque, un seul volume de la pléiade, Journal, Gide, 1887-1925, et j’admire, et je jalouse. J’ai des bouts de moi, dans quelques fichiers words, dans quelques carnets, et rien de construit.

proposition n° 6

La montre, ronde, monde, enfin celle qui va au mur, donc une horloge, le dieu, celui de Baudelaire, elle la regardait toujours, elle était au mur, en face de son lit, un jour les piles se sont arrêtées. D’un coup cela a fait symbole, il était 2 heures passées de 4 minutes et les aiguilles, qui ne bougeaient plus, avaient figé un peu l’instant. Elle a préféré ne jamais les remplacer. D’une certaine façon, elle contrôlait davantage le temps, qui passait. Au début, elle sentait qu’il la contrôlait toujours. Même sans regarder l’heure, simplement, elle était capable de dire quelle heure il était, quelle minute il était, avec une marge de 2 à 3 minutes. C’était un jeu, une sorte de défi. Elle s’amusait à deviner avec le plus de précision possible, le temps. Puis, avec le temps justement, cela lui passait, elle n’était plus autant capable de deviner, elle chavirait. Il n’y avait plus la routine d’avant, elle s’émancipait doucement du temps, il était toujours 2:04. Et elle se demandait où le temps s’écoulait, il ne s’écoulait plus autour de son horloge, et si on décidait d’arrêter toutes les horloges, toutes les montres, où irait-il, le temps ? c’était l’obsession. Allongée sur son lit, toujours le rond aux aiguilles mortes, incapables de porter le temps de nouveau, de le faire tourner, enfin, de le faire aller de l’avant, verticale diagonale horizontale diagonale verticale diagonale horizontale diagonale verticale diagonale, et puis plus rien. Elle ne pouvait plus compter les heures, ce qu’on appelle le temps alors n’est pas le temps, c’est un calcul, de l’arithmétique, une mesure. L’horloge était un peu beige, comme du bois travaillé faussement, on l’avait achetée dans ces grands magasins qui n’ont pas le temps de laisser vieillir les choses, mais qui ont de l’argent pour faire semblant, comme si elles étaient vieilles, c’était donc une fausse vieille horloge qui donnait un faux temps mais qui ne donnait plus rien du tout. Maintenant elle n’était qu’un rond contre un mur lui aussi jauni, dont on retrouvait la couleur, la vraie, en soulevant l’horloge justement. Voilà, elle n’était plus rien, elle ne faisait plus rien que protéger la couleur du mur, pour que la couleur ne passe pas. Elle a figé la couleur, en empêchant la lumière de passer, elle figeait la couleur et il était toujours 2H04. Parfois, en passant un chiffon pour enlever la poussière, il fallait faire attention à ne pas bouger les aiguilles, qui étaient noires, assez fines, l’une d’elles était un peu tordue. Torsion à force que le temps passe peut-être. Et les aiguilles ne tournaient plus, le temps n’existait plus mais quelque chose passait. C’était ce quelque chose qui l’obsédait. La dimension dans laquelle il y aurait le temps. Il n’est pas dans la sienne, il n’est pas dans les trois dimensions qu’elle connait, sinon il coulerait vraiment, un robinet qui s’ouvre, il inonderait tout comme la pluie, on le sentirait en soi passer, comme l’air, dans ses poumons, on le sentirait frapper comme le cœur qui cogne, dans cette dimension, le temps ferait ce qu’on dit bêtement qu’il fait : il s’écoulerait. On essaye de le dire autrement avec les outils longitude latitude perspective calcul de la lune qui change, on le mesure. C’est un temps d’apothicaire. C’est ce qu’elle se disait en regardant cette horloge et les ombres autour d’elle qui courent toute la journée, du moins le temps de la journée où les rayons du soleil glissent par sa fenêtre, elle voyait les ombres de la pendule, allongée sur son lit, les ombres changent mais elle se convainquait que ce n’était pas la réalité. Elle a lu Platon, elle a lu la caverne et elle savait que ce n’était pas la vérité les ombres. Ça lui rappelait les ombres autour du bâton quand elle en plantait un dans le sable, à la plage, et lisait fièrement le temps à sa mère.

proposition n° 5

Mais tu ne te souviens pas de plus de détails, si elle avait de la famille des amis... Il me faut plus de papier, il m’en faut. J’ai froid. O. se le répétait en boucle. Les ombres de la nuit froide avaient comblé ses étagères de livres. De la littérature, elle n’avait retenu que la possible combustion des feuilles… Mon père triturait sa télécommande. Je ne sais plus moi ce qu’ils en disaient, c’était deux, trois lignes, dans une rubrique, entre le sport et les mots fléchés, pourquoi ça t’intéresse ? Bah je me dis qu’elle devait faire preuve d’une volonté de fer, pour tapisser tout son appartement, pour entasser des livres, des journaux, jour après jour tout autour d’elle, elle ne devait se permettre aucune distraction pour arriver à son but, c’était une forme de passion surement, le chemin de la passion, passion au sens strict hein. Je ne comprends toujours pas pourquoi ça t’intéresse autant. Mais papa ! — c’est toute ma vie, des papiers, la solitude, le temps qui passe et. Et quoi ? La solitude : ta vie ? Il se crispe. Et nous alors ? A t’entendre tu aurais grandi sans famille. Vous êtes là, vous avez toujours été là mais, mais j’ai l’impression que moi j’ai toujours été un peu absente. Et cette femme, elle devait être aussi absente, de sa vie, de son existence, absente des autres. Ça veut rien dire ça ma chérie, absente des autres, ça ne veut rien dire. Si : pour moi ça veut tout dire. Et je crois que pour elle aussi, j’ai l’impression qu’elle s’est enfermée en elle-même… O. s’était ligaturé le cœur dans les lettres. Elle se répétait sans cesse les mêmes mots. Rien ne m’a échappé aujourd’hui, tout est prêt pour demain… Y a un mot en espagnol qui dit ça. Chica—chico — je t’ai déjà dit que j’avais pris des cours d’espagnol ? Oui, papa, je sais, instituto Cervantes, Alger, 1978, rueKhelifaBoukhalfa, pasloindeVictorHugo, àcôtédechezSalah, je claque des doigts pour qu’il écarte son regard du poste de télé, mais écoute-moi, écoute ce mot : ensimismamiento. S’enfermer en soi-même, c’est ce qu’elle a fait cette femme. D’accord, donc : tu cherches le mode d’emploi ?

proposition n° 4

On est à l’entrée de Paris, en 1991, il fait gris dans les immeubles étroits, aux parquets qui grincent à peine, leurs murs sont humides et jaunes fanés par endroit. Je vois une petite rue, perpendiculaire à une autre, à peine plus longue, et une série de petits immeubles, gris et marrons un peu, il faudrait du lierre pour cacher les pierres, pour que ça ait l’air un peu plus rustique, un peu plus pittoresque. C’est un monde urbain, mais il y a comme des restes de village, mais les villages avec ce qu’ils ont de petit, de morne, d’étroit.

Je ne pourrais te dire où cela a eu vraiment lieu. Mon père me l’a raconté, alors qu’il vivait dans un petit hôtel, que j’imagine miteux, que je n’ai jamais vu, mais que j’imagine situé dans un des très vieux immeubles, je sais que c’était à Issy-Les-Moulineaux. Je ne sais pas si lui-même s’en souvient de cette histoire. J’étais enfant et il me l’a racontée. Donc j’imagine que c’est arrivé dans ces environs-là, au début des années 90, que mon père assis à une terrasse, une cigarette à la main, c’était le temps où il fumait, tenait dans sa main ce journal, et dans la rubrique des faits divers il a pu lire « une femme s’immole dans son appartement : des tonnes de papier ont gêné le passage des pompiers ! », c’est comme cela que je l’imagine, il faisait gris et humide.

J’ai demandé à mon père des détails, il ne se souvenait plus de tout. Juste en substance : une femme, des livres, du feu. J’ai longtemps pensé à cette histoire, quand j’ai une première fois quitté mes parents, dans mon petit appartement, sous le bois des combles, à Grenoble, j’y ai souvent repensé, car j’habitais alors à l’angle de la rue très-cloître, et j’ai pensé que c’était un bon nom de rue, à défaut de connaître, le vrai, celui du nom de cette femme qui s’est brulée et qui a brûlé ses livres. J’y ai repensé quand un oncle, qui vivait seul, dans un autre pays, dans une autre langue, brûlait ses livres pour se réchauffer, sous les ponts ou dans les squats que la drogue a dû lui faire connaître. Il a fini lui aussi par mourir, seul, et je l’imaginais étendu dans son appartement, entre des livres qui lui restaient.

Elle n’a pas de nom cette femme non plus, je lui avais donné l’initiale O. quand j’ai commencé à l’écrire un peu. A la réécrire pour que ce ne soit pas qu’un fait divers.

Ce n’est peut-être qu’un fait divers.

La mort de mon oncle n’a pas dû être écrite dans un journal, ce n’est pas un fait divers le cancer ; le suicide paradoxalement, le thème philosophique le plus sérieux, oui. Ce n’est pas un problème de ne pas pouvoir la nommer, de ne pas connaître son nom exact ; un nom n’est jamais exact. J’ai l’impression d’être plus proche de la réalité quand je ne la dis pas exactement, si n est le mot qui la désigne, mais que n n’est jamais exact, que n n’est jamais ce qu’on veut dire vraiment, alors n+1 ou n-1 m semblent toujours plus proches de la réalité. La réalité, ici, c’est cette femme occupée tous les jours à entasser des papiers chez elle, partout, des livres, des journaux, à les accumuler, en les apportant du dehors, en portant des kilos tous les jours, en les trainant, les empilant, de manière constante, sans se distraire jamais. Toujours vers plus de désordre, jusqu’à rétrécir ses murs, et finir par étouffer.

proposition n° 3

Nous avons plusieurs visions du temps.

Selon une des premières visions, le temps est le parcours du soleil vers un refuge qui ne vaut que pour lui. On voit le temps passer, parce que nous ne sommes que des passagers sur Terre, il y a un début et une fin, et la flèche va de gauche à droite, ou de droite à gauche. On le sait par la sagesse d’un être infini, incréé, source première de vie.

Selon une deuxième vision, le temps est quelque chose qu’on ne pense connaître que par ignorance, qu’on croit connaître parce qu’on y vit, qu’il fait partie de nous, qu’on le voit tout prendre autour de nous, qu’on le mesure : il existe parce que la nature hait le vide, il coule en quelque endroit, même s’il n’est jamais le même.

Selon une troisième vision, le temps n’est ni phénoménal, ni réel, il est nouménal. Il n’existe que dans notre conscience, que dans notre esprit d’homme. Bientôt nous pourrons nous jouer de cette flèche et la parcourir dans d’autres sens.

Selon une quatrième vision, le temps serait quelque chose de chimique, des particules, de l’espace, on le connait surtout parce qu’on mesure l’entropie et du fait que notre univers – et non plus notre petite Terre- s’étend, toujours, continuellement, et puis le temps forme des boucles. Il n’est plus plat, il n’est plus tout droit, il tourne sur lui-même. Théoriquement, il est réversible.

Il reste, au-delà du temps, cette unité, mesurable parce qu’il y a chaos, car on va toujours vers une perte d’énergie, une perte de chaleur, et le chaos, il reste ce quelque chose qui n’est pas le temps, qui le précède — mais s’il le précède c’est qu’il y déjà temps — il reste le non-temps, le néant, quelque chose d’informe.

proposition n° 2

Il y a André qui s’imagine en train de s’imaginer écrire toujours s’imaginant écrire une histoire appelée « paludes ». Il se sent un peu coincé dans un petit appartement, et sa fenêtre donnant sur une autre fenêtre qui donnerait sur une autre fenêtre lui donne l’idée d’écrire une histoire sur quelqu’un qui écrit une histoire. Ça stagne dans sa tête, il s’enfonce dans cette idée d’écriture d’écriture comme on s’enfonce dans des marais. Le petit appartement, on étouffe un peu dedans, comme on étouffe un peu dans Paris. Paris de la fin du siècle, mais Paris étouffe aussi en début de siècle. Elle étoufferait même en début de millénaire. Il s’imagine vivre à l’époque de Virgile, se l’imagine encore un instant quand on frappe à sa porte. C’est Angèle, il sourit quand elle lui dit ce nom ; tellement ridicule ; elle vient de la part d’on-ne-sait-vraiment-qui, sait-elle elle-même de quoi elle parle. Elle lui tend un mot et s’en va. Il retourne à son marais, un marasme d’idées filandreuses, et laisse tomber le billet sur sa table, collée au pied de son lit, lui-même collé à l’armoire qui semble maintenir la fenêtre. La porte, elle, est de l’autre côté. C’est un petit espace pour un petit loyer. Il n’en sort pas vraiment ces jours-ci, se laissant aller à la profondeur des espaces clos, il lui semble que ses idées ne partent jamais trop loin de lui, qu’elles se cognent au plafond puis retombent rapidement, et s’enlisent dans les boues marécageuses. Quand il fait noir, se dessinent plus nettement les contours de son histoire, de son personnage qui écrit comme lui écrit. Plus rien n’existe en dehors de ces quatre murs et de la projection de soi entre ces quatre murs. Depuis quelques jours, une araignée a commencé à tisser sa toile. La toile grandit et se complexifie, son réseau cosmique s’étale, comme une voute, et chaque nouvelle ramification — une unité de temps qui passe. Le temps s’accroche donc, parce que le regard d’André s’accroche à chaque coin de toile. Et son histoire se dessine. L’araignée brode sa toile et André écrit paludes, leur chambre, un multivers. Le billet lui est oublié sous un entrelacs de feuilles et de fils tissés, en-dessous une mangrove s’élève chaque jour davantage, les ombres des palétuviers grandissant.

proposition n° 1

Le livre, il le tient bras tendus, coudes, épaules, poignets dans la même verticalité. Ses yeux parcourent une ligne horizontale, de gauche à droite, à chaque retour à gauche, les paupières s’abaissent de quelques degrés, puis retour tout en haut. C’est une presque une lecture de vers, alors qu’il y a autant de pages denses que peut créer la prose. Il lit, toujours, tenant fermement le livre ; quand il en a eu assez de ce va-et-vient du regard, il fait glisser son pouce droit, de quelques millimètres, vers le bas, et laisse une feuille s’échapper, elle parcourt un angle droit et s’arrête net ; alors il va chercher avec son autre pouce cette feuille arrêtée en plein vol et rétablit l’espace plat du livre aux ailes écartées, qui plane toujours au-dessus de son visage, comme un cerf-volant qu’un enfant maintient fièrement, fier de se jouer du vent.

Elle était assise à côté de moi, un banc sur un quai. J’ai tourné le visage vers elle, mes yeux ont rencontré le reflet de son œil dans un petit miroir rond, bordure dorée, qu’elle tenait entre son index et son pouce. L’expérience a été trop immédiatement intime. Cet œil vibrant, encerclé par les bords de ce petit accessoire coquet, était devenu le centre de mon attention, je ne détournais plus les yeux, et pourtant je sentais que mon regard n’avait rien à faire là, qu’il n’était pas bienvenu, que c’était mal d’observer son œil comme cela, comme s’il était nu.

Il y a des carreaux au mur et ses yeux qui les comptent, parce que le temps, ça passe pas vite, dans une salle d’attente. Elle pouvait compter le nombre de carreaux à la verticale, puis le nombre de carreaux à l’horizontale et multiplier l’un par l’autre mais non, ce serait tricher. Alors elle saute de carreau en carreau, elle suit les joints gris pour passer de carreau en carreau, du gris vers le beige, un peu sale, un peu usé par le temps qui passe, usé par tous les regards des patients, de ceux qui attendent ici depuis plus de dix ans que le cabinet a été ouvert, de tous ces cils qui les parcourent, qui les foulent, qui parfois simplement fatiguent et se distraient ailleurs, ou qui continuent, persistent, repartent depuis le premier et reprennent le compte à rebours.

Son ombre sur les rochers léchés par les vagues de la mer. Son ombre qui, assise, épouse parfaitement le rocher en contrebas. Le soleil lui brûle le dos. Elle pense toujours à la même chose devant la mer, l’immensité, la peur, le père, l’amour, la mère qui ne sait pas nager, le bateau qui coule, les sirènes et la liberté. Au Sud, elle pense à la rive du nord, au Nord, elle pense à la rive du sud. Elle se demandait comment il se tenait debout, tout mince, tout allongé dans ses vêtements, il était si long, et ses pieds si courts, sa posture debout défiait toute physique. Ça l’impressionnait, comment la vie pouvait tenir dans un corps si fin.

Les livres, les livres s’enflammaient les uns après les autres, s’effritaient, se consumaient, du noir, de la fumée, des colonnes tout autour qui brulent, brulent l’air, l’air étouffait. La pièce était petite, et les colonnes de livres la réduisaient.



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1ère mise en ligne 24 décembre 2018 et dernière modification le 27 février 2019.
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