contribution auteur | Étienne Padac

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Etien PAPADACCI dit Etien Padac

Artiste — corse d’origine grecque — né en 1955
Sculpteur, dessinateur + poésies,
petits films d’animation des sculptures depuis deux ans
etc.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 5

Assourdissant silence. Tout dort. Des portes claquent ; les talons de Madame comme des coups de marteau, une chaise racle le plancher. Quel grand bruit ! Il résonne en moi / Tiens, tu m’en diras des nouvelles... / Tu es là toi aussi... Et ça rigole, ça rigole. Ici, même les murs pleurent. Ils ne s’entendent pas. Plus le rire monte et plus ma solitude grandit, elle va s’élargissant du fauteuil où j’étais assis jusqu’à remplir toute la pièce / Non, on ne s’occupe pas de lui... / Il a été trop moche... / Oui, il l’a bien mérité !
Des rires en même temps que la musique envahissent la pièce me la rendant encore plus petite, plus moche, ordinaire. Je connais la musique ; je n’en ai pas l’air / J’aime bien celle-ci de Bruce Springsteen... / Tu as vu son dernier concert ?... / Oui, à la télé... c’était Super !

Un froissement d’étoffe parmi d’autres bruits étouffés ; ou bien c’est le même... Désespoir de ne pas en reconnaître certains, une rumeur / Dans les coins aussi... / On n’est pas des robots ! / Ce n’est pas humain... Le balai qui cogne les murs, dans les coins, surtout. Plaisirs de l’indivision.

Vient le sujet où ils seront tous d’accord – même si c’est pas vrai – pour ne fâcher personne / On a bien mangé !... / Oui, c’était très bon... merci.

À l’affût de tout, tu nourris la bête. Des moments comme ça où ton repère devient prison, dans un silence de plomb.

proposition n° 4

La Méditerranée. Il y a ce qu’on sait et tout ce que je ne sais pas. J’imagine
Pour moi, la Méditerranée, ça veut dire : vacances, soleil, plage, farniente... de doux souvenirs d’enfance. Des photographies et des images mentales.
Plus qu’une image, c’est une foule d’impressions qui se bousculent. Tout commence par une photographie ; ça se passe près de Piana avec mon frère T. C’est en Corse.
Dans les Calanche se trouve un rocher appelé « la tête de chien » un veilleur, ces impressionnantes sentinelles de granit nous observent et nous les contemplons.
Plus loin, notre grotte, dans ce lieu féerique. Notre demeure où l’on se sentait protégé et caché – demeure sans porte.
La Corse possède les plus belles calanques du monde. Les Calanche de Piana.

Ici nous parcourions les millénaires. Un passage. Ici, nous allions de Lascaux à la grotte que pouvait représenter l’atelier d’Alberto Giacometti.
Et puis le frère est mort. Double deuil, déréliction : l’hôpital, le cercueil, le funérarium, différentes boîtes dans une boîte – comme les dernières images sont terribles, irréelles

Je ne vais pas vous raconter d’histoire. J’entends les cris. C’est sans fin, la petite histoire qui rejoint la grande histoire. Je ne peux pas écrire etc. tellement c’est fort ce que d’autres ont vécu. Je ne peux pas raccourcir. Ce serait une honte rajoutée à la honte que de tout réduire à un seul mot.
Et pourtant, il faut bien le dire, l’indicible

L’importance des images... Il y a des images horribles, des comptes et puis toute cette désinformation. Les Corses, ce sont les premiers à avoir voulu accueillir l’Aquarius. Ignominie de ces politiques, ignominie du silence des autres. Mon propre silence
Fouiller, gratter n’est-ce pas entretenir un passage, une présence de l’absence, de la séparation, de la disparition tel un papier qu’on froisse, selon les plis et les replis de l’âme, un cœur froissé
Triste miroir de ma pauvreté, je ne trouve pas les mots pour dire que Méditerranée ne veut plus dire Méditerranée pour moi. Ce n’est plus la même

Ces enfants, ces adultes qui meurent là, c’est un peu moi, une partie de moi qui s’éteint aussi. Même si ce n’est pas vraiment moi. La Méditerranée ne peut plus vouloir dire : vacances, soleil, plage, c’est de la laideur associée à de doux souvenirs d’enfance.
Assumer une virgule, un point, un effet de « bons » mots - en évitant les mauvais... pour ceux qui furent rejetés par tous, rejetés par la mer même.
J’ai longtemps hésité d’écrire. Est-ce possible d’aborder ce sujet en l’utilisant pour des futilités - comme l’a fait une publicité Gucci ? Est-ce possible de prendre un tel sujet comme exercice pour dire ? Et pour tant, je ne peux pas me taire

proposition n° 3

Certains comptes-rendus nous rapportent l’histoire de la disparition de l’écrivain T. D. qui reste encore à ce jour un mystère. Selon le premier, il fut condamné à s’installer dans la cave de son immeuble puisqu’il ne pouvait plus s’acquitter de son loyer.

Dos au mur, en retrait de ce monde qui l’a condamné, ce sous-sol fut tout autant une fuite qu’un repaire. Il finit par y prendre racine. Devenu gris, transparent, par manque de lumière, il devint invisible aux autres – trop attirés par les couleurs vives.

Le deuxième compte-rendu, émane de boîtes en métal, où T. D. nous a laissé son journal. Le désespoir l’ayant poussé à chercher « ce secret dont la terre est pleine » au grand désespoir de son père qui lui a toujours répété : « fais ton trou dans la vie ! »
T. D. a creusé toute une série de galeries, afin d’explorer son nouveau monde, ce qui l’a ainsi fragilisé. L’immeuble s’est effondré. Au bout de quelques années, on y a retrouvé ses fragiles boîtes rouillées, ensevelies, lors des travaux de terrassement pour un parking

Le troisième compte-rendu, veut que la ville ordonna la destruction de l’immeuble, abandonné et vétuste, à cause de la pestilence et des rats. Tout le monde l’avait oublié depuis longtemps.

T.D. n’a rien fait contre ; lui-même n’avait-il pas abandonné leur monde, lui préférant ce qui devint sa tombe ?

Le terreau de ces restes est une énigme. Prise au pied de la lettre, chaussée d’autres vérités, il nous faut bien laisser T. D. à sa vérité, qu’il retourne à son mystère

proposition n° 2

je suis ce chien errant, affamé, rêvant de notre dernière rencontre. Tenir la pose sans bouger ! C’est difficile de ne pas bouger quand ça démange au mauvais endroit. Envie de gratter cette blessure, un bonheur qui fait mal, après.

Alberto me rappelle tout de suite à l’ordre. Son ordre quand il travaillotte à ses choses.

De sa voix rocailleuse : « Jean, relève la tête » ; je l’entends encore cette injonction qu’on ne peut pas discuter.

Je suis charmé par son accent chantant, ravi par ces mots inventés comme travaillotte alors que c’est un fou du travail.

Ses mains qui tripotent la terre me font penser à un tourbillon de papillons. Elles papillotent dans un va-et-vient de haut en bas et de bas en haut, sans cesse, couche après couche, pour arriver au cœur de l’essentiel, pour lui-même.

Nos échanges sont tellement forts qu’il me faut les rapporter le soir, dans mon cahier noir.

Je traverse un couloir étroit comme s’il s’agissait d’un boyau tarabiscoté. Je me réveille dans ce lieu étrange et familier. Au cœur de l’art, de l’humanité. Son repaire.

Les murs sont griffés, annotés, couverts d’esquisses, de peintures. De veilleurs qui protègent ; dans une cache, une déesse.

Le sol est jonché de débris, de plâtre... Dans cette caverne, toute l’histoire de l’art est là. Un terrier de

proposition n° 1

rouge jaune bleu
gris-gris de toutes les couleurs
protégez-nous
totems d’un champ de foire
vous êtes bien arrangés

le dessin bouge
la couleur souffle de l’air
un bégaiement
dire l’entre-aperçu
à travers l’ossature

Il grouille en moi
le monde de la terre
en le dessinant
je le reconnais bien là
il ne peut plus se taire

Les mêmes dessins
comme pour se répéter
sortis de terre
pouvoir de dire les mots
l’écriture, se taire



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1ère mise en ligne 7 janvier 2019 et dernière modification le 19 janvier 2019.
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