contribution auteur | Étien Padac

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Etien PAPADACCI dit Etien Padac

Artiste — corse d’origine grecque — né en 1955
Sculpteur, dessinateur + poésies,
petits films d’animation des sculptures depuis deux ans
etc.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 9

source de l’apocryphe
Quand nous nous sommes vus, Simon m’a raconté la bizarrerie de sa femme, Eva... Simon craignait d’en perdre la tête.Il ne se rappelle plus quand tout cela a commencé. Mal à l’aise, il me dit ne pas avoir su écouter le petit signal d’alarme en lui : « quelque chose cloche »... Les crises d’Eva, de plus en plus rapprochées, se répétaient. Son monde à lui se rétrécissait. Les moments passés ensemble devenaient pénibles en présence de cette étrangeté. Ils s’éloignaient l’un de l’autre : il était avec elle mais sans elle, son Eva. Entre eux, il n’y a plus rien de ce qu’on appelle « la vie de couple ». Le soir, lovée dans son fauteuil, un peu crapaud « son Garance », Simon retrouvait Eva, changée en vraie tigresse. Toute hérissée sur le velours rouge, elle n’était pas à prendre à rebrousse poil. Le jour, il ne la voyait plus : elle était partie en chasse et rentrait fatiguée la nuit tombée...Quelle est cette sorcellerie ? me demanda Simon. Leur vie en commun devenait impossible. Même fauve, bête sauvage, Simon lui pardonnait son mauvais caractère.
Il l’aimait tant

source de l’apocryphe
Entre les mailles, un monde se déverse, bille en tête
Impossible de rester. Il ne peut vivre là

source de l’apocryphe
À quoi pensent-ils juste avant ? Ils ne peuvent plus penser. Un vide impossible à combler. Il n’y a plus rien que de grandes murailles qui emprisonnent. Avant, c’est faux ; il n’y a plus d’avant. La décision est prise depuis longtemps

proposition n° 8

1

Le capitaine Daniel du navire français « le Sauveur » faisait escale dans le port lorsqu’un jeune agriculteur aux mains rugueuses lui a adressé une surprenante demande : - Embarquez-nous avec vous... Fuir Vitylo à tout prix, c’est fuir les barbares, la guerre, toutes ces horreurs !

Il ne pensait qu’à ça. Fini ces démarches diplomatiques entreprises depuis une douzaine d’années. C’est ainsi que Jean Stephanopoli, le grand négociateur, persuada le capitaine du navire français de les embarquer. Le bateau emporta donc sept cents personnes environ dont dix prêtres et vingt moines à destination de Gênes, le 23 septembre 1675, pour fuir Vitylo (aujourd’hui Oitylos).

Gênes voyait en cette colonie un allié reconnaissant contre les Corses, révoltés. Les buts poursuivis par Gênes et par les Grecs étaient très différents.

Voilà comment une communauté de Maïnotes put s’installer à Paomia, en Corse.

2

Quand Hélène évoquait le Péloponnèse, à la veillée, Dimo en était baba. Bouche ouverte, des paysages plein les yeux, il en oubliait de manger. Il restait triste, assis par terre, blotti contre les jambes de sa grand-mère. Il était alors question de la barbarie des Ottomans :
— Aujourd’hui, ce sont les Corses qui nous maltraitent...
— De leur maquis, nous avons réalisé de riches jardins... ils croient avoir été spoliés...
– Nous ne nous sommes pas battus à leurs côtés, contre les Génois...

Les mêmes discours revenaient à chaque fois. Dimo savait qu’ils avaient tout perdu et qu’ils se retrouvaient aussi dénués qu’au moment du grand départ
— Et ça, malgré tout notre travail, toutes les souffrances subies !...

À 20 ans, Dimo très amoureux, ne pouvait se résoudre à tout abandonner comme ils ont abandonné leur village détruit. Il décide alors de s’enfuir avec la belle Anna-Rosa.
Ce 15 juillet 1755, il n’est ni Grec, ni Corse, ni Français... Il est Amoureux

3

Le 12 avril 1868, Edward Lear se mit à espérer tout en lisant le journal : il emportait avec lui les précieuses lettres d’introduction de Prosper Mérimée.
« Miss Thomasina Campbell visite la Corse... cette très riche rentière écossaise... »
— Même si je suis là pour dessiner et peindre ces splendides paysages... Elle pourra m’aider...

Autrement, ça n’a pas de sens !... se dit-il en refermant son journal pour « Colomba ».
Ça, c’était avant de rencontrer Whistler, à Ajaccio, en train de dessiner le portrait d’un garçon.

Avant que Flaubert puis Maupassant – et bien d’autres – soient aussi passés par Cargèse, le village aux deux églises qui se font face, catholique et orthodoxe, sur deux monticules, en signe de paix. Cargèse, octroyée à la colonie grecque par la France, plus de cent ans après leur arrivée en Corse. Paomia, à l’abandon, était retournée au maquis.

Que les sculptures de son enfance (re)vivent ! Le grand Tonio aimait arpenter ses montagnes. Depuis le 8 juillet 1998, il ne pensait qu’à ça. Elles ne pouvaient pas disparaître, étouffées dans la végétation du maquis. Traverser les Calanche de Piana, c’est pour lui, quitter le réel, parcourir les millénaires et déchiffrer – comme Bataille a pu le faire à Lascaux – d’immenses salles, mais à ciel ouvert... ce lieu est féerique ! se disait-il en marchant... Sans sens.

C’est là son seul territoire

proposition n° 7

Il est tard, minuit passé. Tout est silence ici. Il n’y a qu’à cet instant que je peux m’en sortir de ces grandes murailles, avec le chat qui dort sur mes genoux, dans la cuisine. Là, je peux vraiment écrire. Là, personne ne me coupe la parole, rien pour venir me distraire. Inaudible la journée, le tic-tac de la pendule me presse à aller chercher ce qui se tait en moi quand je ne peux pas écrire, vraiment écrire. Faire cet effort, jour après jour. Parfois vient un mot, porteur de tous les autres mots. Alors seulement je ne suis plus seul. Vivant, je n’ai plus peur. Je retrouve le chemin vers les autres, vers la vie. La muraille se dresse trop vite quand je me retire. La créature, l’autre, prend toute la place quand je ne travaille pas. Tourné vers le dehors, je n’écris pas et sans m’en rendre compte, je nourris la Bête ; je me condamne au silence. Et ça se répète.

Pour me battre contre cela, je vais la nuit dans la cuisine essayer d’écrire ma difficulté de dire. Ce n’est pas très confortable. Je prends mon cahier, une feuille blanche, mon stylo noir Bic Crystal et alors tout glisse.Très vite j’ai mal au dos, aux fesses... La nuit, seul l’instinct parle d’autres profondeurs. Le matin, c’est peinture ou bien sculpture. La réécriture, s’il le faut, se fera l’après-midi, n’importe où : dans la maison, au bistrot ou bien à la bibliothèque – après la sieste. Il y a des jours...

proposition n° 6

Il redescend chez lui après avoir bu son café au bistrot et acheté son pain. En sa compagnie, j’emprunte le petit chemin, pour l’accompagner. Je ne pense à rien d’autre en me récitant Bureau de tabac de Pessoa. Il me raconte son « chez soi » durement acquis. Il a dû subir les foudres de deux Gorgones mais il ne le regrette pas, même quand il traverse des moments difficiles. Fumeur, il avait un briquet fétiche qu’il a conservé, même vide, avec cette devise de Groucho Marx inscrite dessus, faite sienne : « Parti de rien, arrivé à rien mais tout seul ! ». Voilà tout ce que je me dis en descendant le petit chemin. Trois fois rien. C’est un artiste. Cette petite maison, ce n’est pas rien, pour lui. Les jardins en terrasses font qu’au début du chemin on ne devine qu’un petit toit - Un toit à soi... Dans cette ancienne bergerie, son grand-père y laissait l’âne se reposer. Dans le mur extérieur est fixé un anneau tout rouillé, à droite de la porte - Je me souviens m’être toujours amusé à le faire tourner dans son piton... Un immuable rituel : tous les ans, à mon arrivée, je fais tourner cet anneau, je m’accroche à lui... Il a appris des choses, il n’est pas si bête. Pourquoi il y a toujours deux ou trois pierres qui dépassent des murs des maisons, en Corse. Pourquoi, pour qui est cet anneau : à cet anneau, tout rouillé, était accroché l’âne... Sa maison est la maison des ânes - à cet anneau, je suis très attaché...

proposition n° 5

Assourdissant silence. Tout dort. Des portes claquent ; les talons de Madame comme des coups de marteau, une chaise racle le plancher. Quel grand bruit ! Il résonne en moi / Tiens, tu m’en diras des nouvelles... / Tu es là toi aussi... Et ça rigole, ça rigole. Ici, même les murs pleurent. Ils ne s’entendent pas. Plus le rire monte et plus ma solitude grandit, elle va s’élargissant du fauteuil où j’étais assis jusqu’à remplir toute la pièce / Non, on ne s’occupe pas de lui... / Il a été trop moche... / Oui, il l’a bien mérité !
Des rires en même temps que la musique envahissent la pièce me la rendant encore plus petite, plus moche, ordinaire. Je connais la musique ; je n’en ai pas l’air / J’aime bien celle-ci de Bruce Springsteen... / Tu as vu son dernier concert ?... / Oui, à la télé... c’était Super !

Un froissement d’étoffe parmi d’autres bruits étouffés ; ou bien c’est le même... Désespoir de ne pas en reconnaître certains, une rumeur / Dans les coins aussi... / On n’est pas des robots ! / Ce n’est pas humain... Le balai qui cogne les murs, dans les coins, surtout. Plaisirs de l’indivision.

Vient le sujet où ils seront tous d’accord – même si c’est pas vrai – pour ne fâcher personne / On a bien mangé !... / Oui, c’était très bon... merci.

À l’affût de tout, tu nourris la bête. Des moments comme ça où ton repère devient prison, dans un silence de plomb.

proposition n° 4

La Méditerranée. Il y a ce qu’on sait et tout ce que je ne sais pas. J’imagine
Pour moi, la Méditerranée, ça veut dire : vacances, soleil, plage, farniente... de doux souvenirs d’enfance. Des photographies et des images mentales.
Plus qu’une image, c’est une foule d’impressions qui se bousculent. Tout commence par une photographie ; ça se passe près de Piana avec mon frère T. C’est en Corse.
Dans les Calanche se trouve un rocher appelé « la tête de chien » un veilleur, ces impressionnantes sentinelles de granit nous observent et nous les contemplons.
Plus loin, notre grotte, dans ce lieu féerique. Notre demeure où l’on se sentait protégé et caché – demeure sans porte.
La Corse possède les plus belles calanques du monde. Les Calanche de Piana.

Ici nous parcourions les millénaires. Un passage. Ici, nous allions de Lascaux à la grotte que pouvait représenter l’atelier d’Alberto Giacometti.
Et puis le frère est mort. Double deuil, déréliction : l’hôpital, le cercueil, le funérarium, différentes boîtes dans une boîte – comme les dernières images sont terribles, irréelles

Je ne vais pas vous raconter d’histoire. J’entends les cris. C’est sans fin, la petite histoire qui rejoint la grande histoire. Je ne peux pas écrire etc. tellement c’est fort ce que d’autres ont vécu. Je ne peux pas raccourcir. Ce serait une honte rajoutée à la honte que de tout réduire à un seul mot.
Et pourtant, il faut bien le dire, l’indicible

L’importance des images... Il y a des images horribles, des comptes et puis toute cette désinformation. Les Corses, ce sont les premiers à avoir voulu accueillir l’Aquarius. Ignominie de ces politiques, ignominie du silence des autres. Mon propre silence
Fouiller, gratter n’est-ce pas entretenir un passage, une présence de l’absence, de la séparation, de la disparition tel un papier qu’on froisse, selon les plis et les replis de l’âme, un cœur froissé
Triste miroir de ma pauvreté, je ne trouve pas les mots pour dire que Méditerranée ne veut plus dire Méditerranée pour moi. Ce n’est plus la même

Ces enfants, ces adultes qui meurent là, c’est un peu moi, une partie de moi qui s’éteint aussi. Même si ce n’est pas vraiment moi. La Méditerranée ne peut plus vouloir dire : vacances, soleil, plage, c’est de la laideur associée à de doux souvenirs d’enfance.
Assumer une virgule, un point, un effet de « bons » mots - en évitant les mauvais... pour ceux qui furent rejetés par tous, rejetés par la mer même.
J’ai longtemps hésité d’écrire. Est-ce possible d’aborder ce sujet en l’utilisant pour des futilités - comme l’a fait une publicité Gucci ? Est-ce possible de prendre un tel sujet comme exercice pour dire ? Et pour tant, je ne peux pas me taire

proposition n° 3

Certains comptes-rendus nous rapportent l’histoire de la disparition de l’écrivain T. D. qui reste encore à ce jour un mystère. Selon le premier, il fut condamné à s’installer dans la cave de son immeuble puisqu’il ne pouvait plus s’acquitter de son loyer.

Dos au mur, en retrait de ce monde qui l’a condamné, ce sous-sol fut tout autant une fuite qu’un repaire. Il finit par y prendre racine. Devenu gris, transparent, par manque de lumière, il devint invisible aux autres – trop attirés par les couleurs vives.

Le deuxième compte-rendu, émane de boîtes en métal, où T. D. nous a laissé son journal. Le désespoir l’ayant poussé à chercher « ce secret dont la terre est pleine » au grand désespoir de son père qui lui a toujours répété : « fais ton trou dans la vie ! »
T. D. a creusé toute une série de galeries, afin d’explorer son nouveau monde, ce qui l’a ainsi fragilisé. L’immeuble s’est effondré. Au bout de quelques années, on y a retrouvé ses fragiles boîtes rouillées, ensevelies, lors des travaux de terrassement pour un parking

Le troisième compte-rendu, veut que la ville ordonna la destruction de l’immeuble, abandonné et vétuste, à cause de la pestilence et des rats. Tout le monde l’avait oublié depuis longtemps.

T.D. n’a rien fait contre ; lui-même n’avait-il pas abandonné leur monde, lui préférant ce qui devint sa tombe ?

Le terreau de ces restes est une énigme. Prise au pied de la lettre, chaussée d’autres vérités, il nous faut bien laisser T. D. à sa vérité, qu’il retourne à son mystère

proposition n° 2

je suis ce chien errant, affamé, rêvant de notre dernière rencontre. Tenir la pose sans bouger ! C’est difficile de ne pas bouger quand ça démange au mauvais endroit. Envie de gratter cette blessure, un bonheur qui fait mal, après.

Alberto me rappelle tout de suite à l’ordre. Son ordre quand il travaillotte à ses choses.

De sa voix rocailleuse : « Jean, relève la tête » ; je l’entends encore cette injonction qu’on ne peut pas discuter.

Je suis charmé par son accent chantant, ravi par ces mots inventés comme travaillotte alors que c’est un fou du travail.

Ses mains qui tripotent la terre me font penser à un tourbillon de papillons. Elles papillotent dans un va-et-vient de haut en bas et de bas en haut, sans cesse, couche après couche, pour arriver au cœur de l’essentiel, pour lui-même.

Nos échanges sont tellement forts qu’il me faut les rapporter le soir, dans mon cahier noir.

Je traverse un couloir étroit comme s’il s’agissait d’un boyau tarabiscoté. Je me réveille dans ce lieu étrange et familier. Au cœur de l’art, de l’humanité. Son repaire.

Les murs sont griffés, annotés, couverts d’esquisses, de peintures. De veilleurs qui protègent ; dans une cache, une déesse.

Le sol est jonché de débris, de plâtre... Dans cette caverne, toute l’histoire de l’art est là. Un terrier de

proposition n° 1

rouge jaune bleu
gris-gris de toutes les couleurs
protégez-nous
totems d’un champ de foire
vous êtes bien arrangés

le dessin bouge
la couleur souffle de l’air
un bégaiement
dire l’entre-aperçu
à travers l’ossature

Il grouille en moi
le monde de la terre
en le dessinant
je le reconnais bien là
il ne peut plus se taire

Les mêmes dessins
comme pour se répéter
sortis de terre
pouvoir de dire les mots
l’écriture, se taire



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1ère mise en ligne 7 janvier 2019 et dernière modification le 22 février 2019.
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